‹ Romans diversChapitre 94 sur 113 · LUCREZ1A FI. OUI A NI · texte numérisé non relu

LUCREZ1A FI. OUI A NI

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Tu lie dors pas, mon bon Karol? (P;igc SI.)

les hommes. Mais une jalousie puérile, misérable, le dévorait. Une jalousie rétroactive, le croirais-tu? Ne pouvant me soupçonner dans le présent, il m'accablait dans le passé. C'était facile : ma vie donne prise au rigorisme; aussi n'était-ce pas généreux. Je n'ai pu supporter ses querelles, ses reproches, ses emportements, qui menaçaient d'éclater bientôt devant mes enfants. J'ai fui, je me suis tenue cachée ici pendant quelque temps , et quand j'ai su qu'il avait pris son parti, j'ai acheté cette maison et je m'y suis établie. Cependant, je suis encore un peu sur le qui-vive, car il m'aimait beaucoup, et si sa nouvelle maîtresse n'a pas le talent de le retenir, il est capable de me retomber sur les bras; c'est ce que je ne veux à aucun prix.

— Eh bien, dit Salvator en riant et en lui prenant encore les mains, garde-moi ici pour ton chevalier; je le pourfendrai s'il se présente.

— Merci, je me garderai bien sans toi.

— Tu ne veux donc pas que je reste' dit Salvator qui s'était un peu animé avec quelques verres de marasquin de Zara, et qui avait complètement oublié son ami et ses serments.

— Si fait, tant que tu voudras! répondit la Floriani en lui donnant une petite tape sur la joue, mais sur l'ancien pied.

— Permets que ce soit le pied de guerre, et que je m'insurge.

— Prends garde, dit-elle en se dégageant de ses bras. Si tu n'es plus mon ami comme autrefois, je te renverrai. Allons retrouver ton compagnon de voyage qui doit s'ennuyer là, tout seul, au salon !

Karol qui, appuyé contre une colonne, entendait tout ce dialogue, sortit comme d'un rêve, et s'éloigna pour n'être pas surpris aux écoutes , où il s'était oublié. Il passa sa main sur son front comme pour en chasser l'impression d'un cauchemar. L'effort involontaire qu'il avait fait pour pénétrer dans la pensée d'une existence si orageuse , si désordonnée, si mêlée de choses superbes et déplorables, avait brisé son âme. Il no concevait pas que Salvator s'enflammât, à mesure que cette femme lui dévoilait audacieusementses erreurs successives, et que ce qui l'eût repoussé, lui, attirât ce jeune homme insensé comme la lumière attire le papillon de nuit.

Il ne se sentit point capable d'affronter leur présence.

TYPOCRANIJE J. CLAYE , 7 RCE SAINT-BESOlT. — H. DEIAY1LI.E SG.

LUCREZIA FLORIANI

I! craignait de ne pouvoir cacher son mécontentement à Salvat i. sa pitié à la Floriani. Il sortit précipitamment itre porte, et, rencontrant le jeune Célio, il lui déniai! I la chambre qu'on avait bien voulu lui

destiner. L'enfant le conduisit à l'étage supérieur, dans un bel appartement où deux lits, d'une fraîcheur et d'un moelleux recherchés, avaient été déjà préparés pour Salvator et pour lui. Le prince pria l'enfant de dire à sa mère que , se sentant fatigué, il s'était retiré, et qu'il la priait il'agréer ses respects et ses excuses.

Demeuré seul, i! essaya de se recueillir et de se calmer. Mais il ne put retrouver la placidité de ses pensées habituelles. Il semblait qu'une influence brutale en eût profondément troublé la source. 11 résout de se coucher et i ndormir; mais il soupira et s'agita en vain dans ce ieux. Le sommeil ne vint pas, et il entendit sonner minuit sans avoir fermé l'œil. Salvator ne venait pas non plus.

Salvator Alhani était cependant un grand dormeur. Comme tous les hommes dispos, robustes, actifs et insouciants, il mangeait comme quatre, se fatiguait tout le jour, et ne se faisait pas prier pour s'endormir aus-i vite. que le prince, à qui des habitudes régulières et une petite sanlé imposaient l'obligation de ne pas veiller.

Si par hasard pourtant, depuis qu'ils étaient en vi page

tète à tête, Salvator prolongeait un peu sa soirée, il ne

manquait point o'aller deux ou trois fois s'assurer que

tfanl (comme il l'appelait) durmait tranquillement.

t l'instinct paternel, et quoiqu'il n'eût que quatre

ou cinq ans de plus que Karol, il le soignait comme il eût

our un fils, tant il avait be-oin de servir et aux êtres plus faibles que lui. En cela, il avait quelque blance avec la Floriani, et pouvait apprécier mieux ersonne l'amour profond qu'elle portait à sa progéniture.

Malgré tout, Salvator oublia, cette fois, sa sollicitude accoutumée, et la Floriani, qui ne savait pas à quels ménagements et à quels soins le prince était habitué de sa ne lui fit pas songer à le rejoindre.

— Ton ami nous a dé a quittés , lui dit-elle après que Célio eut i empli son message. Il parajl souffrant. Comment l'a ppe 11 es-tu"? Depuis quand voyagez-vous ensemble? On dir; il qu'il a du chagrin "?...

Quand Salvator eut répondu à toutes ces questions :

— Pauvre enfant! reprit la Floriani, il m'intéi

i eau d'aimer ainsi sa mère et de la pleurer si longtemps ! Sa figure et ses manières m'ont été au cœur. Ah '.

n pauvre Célio i e perdait, il serait bien à plaindre! Qui l'aimerait comme moi?

— Il faut adorer ses enfants et vivre pour eux somme tu le fais, dit Salvator ; mais il ne faut pas trop les habiter' à vivre pour eux-mêmes ou pour la tendre mère qui se consacre à eux. Il y a des dangers et des inconvénients graves ù ne pas donner à leur esprit tout le de\e-

i il est susceptil le, el mon ami en est un es mole: c'est un êtr.i , mais malheureux.

— Comment i i ? pourquoi? e iplique-moi cela? Quand il s'agit d'enfants, de caractères, [/éducation, je spiâ toujours prête à écouter et à réfléchir.

— Oh! mon ami est un étrange caractère, et je ne saurais te le définir; mais, en deux mots, je te dirai qu'il prend tout avec excès, l'affection et l'éloignement, le bonheur et la peine.

— Eh bien, c'est une nature d'artiste.

— Tu l'as dit; mais on ne l'a pas assez développé dans ce sens: il a une passion vive, mais ii aie pour l'art. Il es| exclusif dans ses goûts, mais i! n'est pas do-

qui l'occupe et le contraigne à se distraire de la vie réelle.

— i es( une nature de femme.

— Oui ; mais pas comme la tienne, n.a Floriani. Quoi- -■lit capable d'autant de passion, de dévoue

- e , d'enthousiasme , que la femme la plus tondre...

— En ce cas, il est bien à plaindre, car il cherchera toute sa vie sans trouver un cœur qui lui réponde parfaitement.

— Ah ! c'est que tu n'as pas bien cherché , Lucrezia ; si lu voulais, tu trouverais sans aller bien loin !

— Paile-moi de ton ami...

— Non, ce n'est pas de lui, c'est de moi que je te parle.

— J'entends bien, je te répondrai tout à l'heure ; mais je n'aime pas à changer de propos à chaque instant. Réponds-moi d'abord : pourquoi dis-tu qu'il est si différent de mei , ton ami, malgré les rapports que tu pi établir?

— C'est qu'il y a mille nuances dans ton esprit et qu'il n'y en a pas dans le s en. Le travail, les enfants, l'amitié, la rampa»ne, les fleurs, la musique, tout ce qui est bon et beau, tu le. sens si vivement que tu peux toujours te distraire et te consoler.

— C'est vrai. Et lui ?

— Il aime tout cela par rapport à l'être qu'il aime, mais rien de tout cela par soi-même. L'objet de son amour mort ou absent, rien n'existe plus pour lui. Le désespoir et l'ennui l'accablent, et son âme n'a pas

de vigueur pour recommencer la vie à cause d'un nouvel amour.

— C'est beau, cela ! dit la Floriani saisie d'une naïve admiration. Si j'avais rencontré une âme pareille quand j'ai aimé pour la première fois , je n'aurais eu qu'un amour dans ma vie.

— Tu me fais peur, Lucrezia. Est-ce que tu vas aimer mon petit prince?

— Je n'aime pas les princes, répondit-elle d'un a:r ingénu. Je n'ai jamais pu aimer que de pauvres diables. D'ailleurs, ton petit prince serait mon fils!

— Folle que tu es! tu as trente ans, et il en a vingtquatre !

— Ah ! j'aurais cru qu'il n'en avait que seize ou dixhuit ; il a l'air d'un adolescent ! Et quant à moi , je me sens si vieille et si sage, que je me figure que j'en ai cinquante.

— C'est égal , je ne suis pas tranquille ; il faut que j'emmène mon prince demain.

— Tu peux être furt tranquille, Salvator. je n'aurai plus d'amour. Tiens, dit-elle en lui prenant la main et en la plaçant sur son cœur, il y a là une pierre désormais. Mais non, ajouta-t-elleen plaçant la main de Salvator sur snn front, l'amour des enfanis et la charité habitent eiic i ans le cœur ; mais le principal siège de l'amour est là VoiSïtu, dans la tête, et ma tête est pétrifiée. Je sais qu'on le place dans les sens; ce n'est pas vrai pour les t mm s intelligentes. I! suit chez elles une marche progressive; il s'empare du cerveau d'abord, il frappe à la porte de l'imagination. Sans cette clef o'or, il n'entre point. Quand il s'en est rendu mailre, il descend dans les entiailles, il s'insinue dans toutes nos facultés, el nous aimons alors l'homme qui mus domine i omme un Dieu, comme un enfant, comme un frère, comme un mari, comme tout ce que la femme peut aimer. Il excite et subjugue toutes nos fibres vitales, j'en conviens, 1 1 les sens \ jouent un grand rôle à leur tuur. Mais la femme qui peut connaître le plaisir sans l'enthousiasme est une brute, et je te déclare que l'enthousiasme est moit en moi. J'ai eu trop de déceptions, j'ai trop d'expérien par-dessus tout cela, je suis trop fatiguée. Tu sa - i

je me suis dégoûtée ou théâtre tout à coup, par lassitu le, quoique ^ tusse dans toute ma force physique. .Mon imaginai n etr.it rassasiée, épuisée. Je ne trouvais plus dans i n [ 'itoire universel un seul rôle qui me parut vrai, et quand j'essayais d'en faire un à mon gré, je m'a) vais, après l'avoir joué une seule fois, que je n'avais pas rendu mon sentiment en l'écrivant. Je ne le disais , n, bien, pane qu'il n'était pas bon, ce rôle, et je n'étais i as n de moi-même quand le public i

a| p .ii. issant. Eu bien , je. suis arrivée au i pi lit |o ir l'amour : j'ai usé trop vite les cerdes uc l'illusion.

« L'amour est un prisme, continua la Floriani. C'est

LUCIUCZU l'I.oliIANI.

un soleil que nous portons au front il par lequel n itre être intérieur s'illumine Qu'il s'éteigne, et toul retombe dans la nui! ! Maintenant, je vois la vie el les h tels qu'ils sont, .le ne peux plus aimer que par charité ; c'esl ce que |' n fui poui \ i n oni . mop dernier anianl Je n'avais plus d'enthousiasme, j'étais reconnaissante de son affection, touchée de sa souffrance, je me dévouais; étais pas heureuse, je n'avajs pus même d'ivresse. C'était une immolation perpétuelle, insensée, contre n itui-e.Tnui à coup, cette situation trie fil horreur, je me trouvai avilie. Je ne pus supporter le reproché de mes amours passés, parce que, de lous ces amours où je m'éta jetée 'naïvement et aveuglément, aucun ne me paraissait aussi Coupable que celui que j'e-sayais de faire durer en dépit de m i-même .. Ohl que dé choses j'aurais à ■ ous due i;'i dessus, mon ami ! mais vous êtes encore trop jeune, vous ne me comprendriez pas.

— Parle ! parle ! s'écria Salvator, qui était devenu pensif; et, retenant fortement la main de Lucrezia dans la sienne : Fais que je te connaisse bien, lui dit-il, afin que je continue à l'ainer comme ma soeur, ou que j'aie le courage de l'aimer autrement. Vois, je suis calme, pai ce que je suis attentif.

— Aime-moi comme ta sœur, et non autrement, reprit elle : car moi je ne puis voir en toi qu'un frère. C'est ainsi que j'aimais Vandoni, el depuis i\<^ années. Je l'axa s connu au théâtre, où il ne brillait pas par son talent, mais où il se rendait utile par son activité, son dévouer menl el sa bonté. Un soir... à la campagne, près de Milan, un beau soir d'été, comme celui-ci ! il me faisait ia onter l'histoire de ma rupture avec le chanteur TeaMo Soavi , le père de ma chère petite Béatrice. Celui-là, je l'avais aimé avec passion ; mais c'était une âme lâche et perverse. Il prétendait vouloir ra'épouser, et il était marié! Je ne (mais point au mariage: mais, à la vérité, je ne pus apprendre sans horreur qu'il savait mentir si longtemps et si habilement, Je fus a'mère et emportée dans mes reproches; il me quitta au moment où j'allais devenir mère. Je n'aurais pas eu le courage de le chasser, mais j'eus celui de ne pas le rappeler.

« Béatrice n'avait encore qu'un an lorsque le pauvre Vandoni, qui s'était fait mon serviteur, mon cavalierservant, mon âme damnée, et qui m'aimait depuis bien longtemps sans oser nie le dire, en écoutant le récit de n i1- chagrins , se jeta à mes pieds : — « Aime-moi , me « dit-il, et je le consolerai de tout, .le réparerai, j'effaCe- « rai tout le mal qu'on t'a fait. Je sais bien que tu n'auras « pas de passion pour moi; mais cède à la mienne, et « peut-être que l'amour qui me consume se communi- « quera à ton cœur. D'ailleurs, avec ton amitié et ta con- « fiance, je serai encore le plus heureux, le plus recon- « nais-. ml des hommes.»

n .le résistai Ion-temps. J'avais tant d'amitié pour lui, en effet, que l'amour m'était impossible. Je voulus l'éloigner; il voulut sérieusement se tuer. J'essayai de vivre chastement près de lui; il devint comme fou. Je cédai ; je crus que je commettais un inceste, tant j'eus de honte, de douleur et de larmes, au heu d'ivresse, dans ses bras. « Ses transports pourtant m'attendrirent, et, pendant quelque temps, j'eus avec lui une existence assez douce. Mais il avait compté que son exaltation serait à la lin parée, tjuand il vit qu'il s'était trompé et que je n'étais pour lui qu'une compagne douce et dévouée, il n'eut pas la modestie de se dire que je le connaissais trop pour avoir de l'enthousiasme, et que, plus je le connaîtrais, moins l'enthousiasme pourrai! venir. Il était jeune, beau, plein de cœur; il ne manquait ni d'esprit ni d'instructi m ; il ne concevait pas qu'il ne pût exercer sur moi aucun prestige.., Ni toi non plus, peut-être, Salvator? Je vais te dire pourquoi il n'en exerçait point .

■ Ce n'es! p.is au mérite de l'être aimé qu'il faut mesurer la puissance de l'amour que nous éprouvqns. L'amour vit oe sa propre flamme pendant un certain temps, et même il -'allume en nous -ans consulter notre expérience et notre laison. Ce que je te ois la esl banal dans l'exemple, et tous les jours on voit des être.- sublimes ne rencontrer qu'ingratitude et trahison , tandis que des

âme- perverses ou misérables inspirent des passions via»

lentes et tenaces.

« On le voit, eu le Constate et l'on s'en ('tonne toujours, parée qu'on n'en recherche pas la cause, parce que |'a-

mour est un sentiment de natme mystérieuse, que toul le monde subit sans le comprendre, Ce sujet est si profond qu'il est effrayant d'y penser, et pourtant, ne pourrait-on essayer sérieusement ce qui n'a été qu'aperçu d'une manière vague? Ne pourrait-on l'étudier, l'analyser, le comprendre ci le connaître jusqu'à un certain point, ce sentiment délicieux et terrible, le plus grand que l'espèce humaine ressente, celui auquel nul ne se soustrait, ci qui, pourtant, prend autant de formes" el d'aspects différents qu'il existe d'individualités sur la terré? Ne pourrait-on du moins saisir son essence métaphysique, découvrir la loi do son idéal, et savoir ensuite, en s'interrogeant soi-même, si c'esl un amour noble et juste, ou bien un amour funeste el insensé qu'on porto en soi?

— Voilà de. grandes préoccupations, Lucrezia! dit Salvator, et, puisque tu en es à ce point de méditation, je vois bien que lu n'es plus sous l'empire dos passions.

— Ce ne serait pas une raison, reprit-elle. On peut éprouver de grandes émotions el. s'en rendre compte.

Cest peut-être un malheur; mais j'ai cette faculté, je l'ai

toujours eue; et, au milieu des plus grands orages de ma jeunesse, ma pensée se dévorait elle-même pour voir clair dans la tempête qui la bouleversait; je ne conçois même pas que, dans la passion, on ait une autre contention d'esprit que celle-là. Je sais bien qu'elle n'abouti! pas; que, plus on cherche à voir clair eh soi, plus la vue se trouble ; mais cela vient, comme je te l'ai dit, de ce que la loi de l'amour n'est pas connue, et de ce que le catéchisme de nos affections est encore à faire.

— Ainsi, dit Salvator, tu as beaucoup cherché, toi, et tu n'as pas trouvé le mot de l'énigme !

— Non, mais je pressens quelque chose, c'est qu'il est dans l'Évangile.

— L'amour dont nous parlons ici n'est pas dans l'Évangile, ma pauvre amie. Jésus l'a proscrit, il l'a ignoré. Celui qu'il nous ensejgne s'étend à l'humanité collective, et ne se concentre pas sur un seul être.

— Je n'en sais rien, répondit-elle; mais il me semble que tout ce que Jésus a dit el pense1 n-'e it pas assez compris dans l'Évangile, et je jurerais qu'il n'était pas aussj ignorant sur l'amour qu'on veut bien le due. Qu'il ail vécu vierge, je le veux bien, il n'en a que mieux saisi le côté métaphysique de l'amour. Qu'il soit Dieu, je le veux bien encore; je vois alors, dans son incarnation, un mariage avec la matière, une alliance avec la femme, qui ne me laisse pas de doutes sur la pensée divine. Ne te n;o pie donc pas de moi quand je te dis que Jésus a mieux compris l'amour que qui .que ce soit; remarque bien sa conduite avec la femme adultère, avec la Samaritaine, avec Marthe et Marie, avec Madeleine; sa parabole des ouvriers de la douzième heure, si sublime et si profonde! Tout ce qu'il fait , tout ce qu'il dit, toul ce qu'il pense, tend à nous montrer l'amour plus grand dans sa cause que dans son objet, faisant bon marché de l'imperfection des êtres, et s'excilant à être d'autant plus vaste et plus ardehl que l'humanité est plus coupable, plus faible et. moins digne de ce généreux amour.

— Oui', tu fais là la peinture de la charité chrétienne.

— Lh bien, l'amour, le grand, le véritable amour, n'est-il pas la charité chrétienne appliquée et comme concentrée sur un seul être?

— Utopie ! l'amour est le plu- égoïste des sentiments, le plus inconciliable avec la charité chrétienne.

— L'amour, ici que vous l'avez fail . misérables hommes ! s'écria la Lucrezia avec feu ; mais l'amour que Dcu nous avait donné, celui qui, de son sein, aurai! dû passer, pur et brûlant, dans le notre, celui que je comprends, moi, que j'ai rêvé, que j'ai cherché, que j'ai cru saisir et

posséder quelquefois dans ma vie (hélas! le temps tir faire un rêve el de s'éveiller en sursaul ). celui pourtant auquel je erpi > comme à une religion, bien que j'en sois

peut-être le seul a lepte et que je sois morte a la peine

LUCREZIA FLORIANI

de le poursuivre... celui-là est calqué sur l'amour que Jésus-Christ a ressenti et manifesté pour les hommes. C'est un reflet de la charité divine, il ohéit aux mêmes lois; il est calme, doux, et juste avec les justes. Il n'est inquiet, ardent, impétueux, passionné en un mot, que pour les pécheurs. Quand tu verras deux époux, excellents l'un pour l'autre, s'aimer d'une manière paisible, tendre et fidèle, dis que c'est de l'amitié; mais quand tu te sentiras, toi, noble et honnête homme, violemment épris d'une misérable courtisane, sois certain que ce sera de l'amour, et n'en rougis pas ! C'est ainsi que le Christ a chéri ceux qui l'ont sacrifié !

« C'est ainsi que, moi, j'ai aimé Tealdo Soavi. Je le savais bien égoïste, vaniteux, ambitieux, ingrat, mais j'en étais Jolie ! Quand je le connus infime, je le maudis, mais je l'aimais encore. Je l'ai pleuré avec une. amertume si acre que, depuis ce temps-là, j'ai perdu la faculté d'aimer un autre homme. J'ai paru vite consolée, et, maintenant, je le suis certainement ; mais le coup a été si violent, la blessure si profonde, que je n'aimerai plus ! »

La Floriani essuya une larme qui coulait lentement sur sa joue pâle et calme. Sa figure n'exprimait aucune irritât ion , mais sa tranquillité avait quelque chose d'effrayant.

— Ainsi, c'est à cause d'un scélérat que tu n'as pu aimer un honnête homme? dit Salvator ému : tu es une étrange femme , Lucrezia !

— Et quel besoin cet homme avait-il de mon amour? reprit-elle. N'était-il pas assez heureux par lui-même, de se sentir juste, bien organisé, sage, en paix avec sa conscience et avec les autres? Il demandait mon amitié pour récompense d'une bonne vie et d'un long dévouement. Il l'eut, et ne voulut pas s'en contenter. Il demanda de la passion ; il lui fallait de l'inquiétude , des tourments. Il ne dépendait pas de moi d'être malheureuse à cause de lui. Il ne put me pardonner de vouloir le rendre heureux.

— Voilà bien des paradoxes , mon amie , j'en suis épouvanté ! Tu dis de fort belles choses, mais si l'on voulait te résumer , ce serait difficile. L'amour , dis-tu , est généreux, sublime et divin. Le Christ lui-même nous l'a enseigné indirectement en nous enseignant la charité. C'est la compassion poussée jusqu'à l'emportement, le dévouement jusqu'au délire. Cela, par conséquent, n'entre que dans les grands cœurs. Alors les grands cœurs sont condamnés à l'enfer dès cette vie, puisqu'ils ne brûlent de ce feu sacré que pour les méchants et les ingrats.

— Mais cela est certain ! s'écria la Floriani , l'énigme de la vie n'a pas d'autre mot : sacrifice, torture et lassitude. Voilà pour la jeunesse , pour la force de l'âge et pour la vieillesse.

— Et les justes ne connaîtront pas le bonheur d'être aimés, par conséquent?

— Non , tant que le monde ne changera pas , et avec lui le cœur humain. SiJésus revient dans d'autres temps, comme il l'a promis, il donnera , j'espère , de plus douces lois a une nouvelle race d'hommes; mais aussi cette race vaudra mieux que nous.

— Ainsi, point d'amour partagé, point d'ivresse pure pour nos générations?

— Non , non , trois fois non !

— Tu me fais peur , âme désespérée !

— C'est que tu veux voir le bonheur dans l'amour : il n'y est point. Le bonheur, c'est le calme, c'est l'amitié; l'amour, c'est la tempête, c'est le combat.

— Eh bien ' moi, je vais te définir un autre amour : l'amitié , par conséquent le calme, uni à la volupté ; c'està-dire, la jouissance, le bonheur.

— Oui , c'est là l'idéal du mariage. Je ne le connais pas , bien (pie je l'aie rêvé et poursuivi.

— Et de ce que tu l'ignores, tu le nies?

— Salvator, as-tu jamais rencontré deux amants ou

deux époux qui s'aimassent absolument de la même manière, avec autant de force ou de calme l'un que l'autre?

— Je ne sais pas... je ne crois pas !

— Moi , je suis bien sûre que non. Dès que la passion s'empare de l'un des deux (et c'est inévitable! ) l'autre s'attiédit, la souffrance arrive, et le bonheur est troublé, sinon perdu. Dans la jeunesse , on cherche à s'aimer , dans l'âge fait , on s'aime en se torturant , dans l'âge mùr, on s'aime , mais l'amour est parti !

— Eh bien , dans l'âge mûr , tu te marieras , je le vois ; tu feras un mariage de raison, de douce sympathie, et tu vivras heureuse par l'amitié conjugale. C'est là ton rêve , n'est-ce pas ?

— Non, Salvator, l'âge mùr est venu pour moi. Mon cœur a cinquante ans , mon cerveau en a le double , et je ne crois pas que l'avenir me rajeunisse. Il aurait fallu n'aimer qu'un seul homme, traverser avec lui toutes les vicissitudes, souffrir avec lui, pour lui, et lui conserver le dévouement angélique que le Christ nous a enseigné. Cette vertu aurait pu alors compter sur sa récompense. La vieillesse serait venue tout guérir, et je me serais endormie doucement auprès du compagnon de ma vie, sûre d'avoir accompli mon devoir jusqu'au bout, et de lui avoir consacré un dévouement utile.

— Que ne l'as-tu fait? Tu avais tant pardonné à ton premier amant ! Quand je t'ai connue, tu semblais résolue à pardonner éternellement au second !

— J'ai manqué de patience , la foi m'a abandonnée ; j'ai obéi à la faiblesse de la nature humnine , au découragement , à la folle, espérance d'être heureuse par un autre. Je me suis trompée. Les hommes ne peuvent nous savoir gré de l'héroïsme que nous avons eu pour d'autres que pour eux; ils nous en font un crime et un reproche, au contraire, et plus nous nous sommes dévouées avant de les connaître, plus ils nous jugent incapables de nous dévouer pour eux.

— N'est-ce pas vrai ?

— Cela devient vrai après un certain nombre d'erreurs et d'entraînements. L'âme s'épuise , l'imagination se glace, le courage s'en va, les forces nous abandonnent. C'est là où j'en suis ! Si je disais maintenant à un homme que je suis capable d'aimer, jo mentirais effrontément.

— Ah ! tu n'as jamais été coquette, ma pauvre Floriani, et je vois que tu ne pourrais devenir galante !

— Tu me plains donc à cause de cela?

— Je me plains, moi ! car, malgré tout ce que tu me dis là , et peut-être à cause de cela même , je me sens éperdument amoureux de toi.

— En ce cas, bonsoir, mon bon Salvator, tu partiras demain.

— Tu le veux? Ah ! si tu pouvais le vouloir !

— Qu'est-ce à dire?

— Que je resterais malgré toi, et que j'aurais de l'espoir.

— Tu t'imaginerais que je te crains? Tu n'étais pas fat , et tu l'es devenu.

— Non, je ne suis pas devenu fat; mais je ne sais pourquoi tu veux me faire croire que tu es devenue invulnérable. N'as-tu jamais eu de caprices?

— Jamais !

— Ah ! par exemple !

— Ecoute, j'ai eu des entraînements violents, aveugles, coupables ! je ne le nie pas; mais ce n'étaient pas des caprices. On appelle ainsi une intrigue de plaisir qui

dure huit jours Mais il y a aussi des passions de huit

jours !....

— Il y a même des passions d'une heure ! s'écria Salvator avec emportement.

— Oui, répondit-elle, des illusions si soudaines et si puissantes qu'elles font place à l'aversion et à l'épouvante en se dissipant. Les passions les plus courtes ont pu être les mieux senties; on les pleure et on en lougit toute la vie.

— Pourquoi donc en rougir si elles sont sincères? On peut être bien sûr au moins que celles-là sont partagées.

— On n'en est pas plus sur que des autres.

l.l'CIIF.ZIA FLORIANI.

— Ce qui est spontané, irrésistible , est légitime et de droit divin.

— Le droit du plus fort n'est pas le droit divin , répondit la Fini iaiii en >e dégageant des bras de Salvator. Mon ami, pourquoi viens-tu m'outrager dans ma demeureîJe n'ai pas d'enthousiasme pour toi.

— Lucrèce ! Lucrèce I tu ne te tuerais pas demain matin?

— Lucrèce eut tort de se tuer. Sextus no l'avait point possédée I Celui-là même qui a surpris les sens d'une femme n'a pas été son amant.

— Ali ! tu as raison, ma chère Floriani, dit Salvator en se mettant à ses genoux. Veux-tu me pardonner?

— Oui , sans doute , dit-elle en souriant. Nous sommes seuls et il est minuit, .le n'ai pas d'amant, et je t'ai reçu. Ce qui se passe en toi n'est pas ta faute , mais la mienne. Il faudra donc que je renonce, pendant dix ans encore , à voir mes amis ! c'est triste.

— Oh 1 ma chère Floriani, vous pleurez, je vous ai offensée !

— Non, pas offensée. Ma vie n'a pas été assez chaste pour que j'aie le droit de m'offenser d'un désir exprimé brutalement.

— Ne parle pas ainsi , je te respecte et je t'adore.

— C'est impossible. Tu es homme et tu es jeune, voilà tout.

— Foule-moi aux pieds , mais ne dis pas que je n'ai que des sens au] rès de toi. Mon cœur est ému, ma tète exaltée, et ton refus, loin de m'irriter, augmente encore mon respect et mon affection. Oublie que je t'ai fait de la peine. Mon Dieu ! comme te voilà pâle et triste ! Malheureux fou que je suis, j'ai réveillé le souvenir de toutes tes douleurs ! Ah ! tu pleures, tu pleures amèrement ! Tu me donnes envie de me tuer, tant je me méprise !

— Pardonne-toi, comme je te pardonne, dit la Floriani avec douceur, en se levant et en lui tendant la main. J'ai tort de m'affecter d'un hasard que j'aurais dû prévoir. J'en aurais ri autrefois ! Si j'en pleure aujourd'hui, c'est que je croyais être déjà entrée pour toujours dans une vie de calme et de dignité. Mais il n'y a pas assez longtemps que j'ai rompu avec la faiblesse et la folie pour qu'on me croie sage et forte. Ces entretiens sur l'amour, ces épanchements, ces confidences entre un homme et une femme, la nuit, sont dangereux, et si tu as eu de mauvaises pensées, tout le tort en est à mon imprudence. Mais ne prenons pas cela trop au sérieux, dit-elle en essuyant ses yeux et en souriant à son ami avec une admirable mansuétude. Je dois accepter cette mortification en expiation de mes fautes passées, quoique je n'en aie jamais commis de ce genre. Peut-être auraisje mieux fait d'être galante que d'être passionnée ! Je n'aurais nui qu'à moi-même, au lieu que ma passion a brisé d'autres cœurs que le mien. Mais que veux-tu, Salvator? Je n'étais pas née pour les mœurs philosophiques , comme on les appelait autrefois ni loi non plus,

mon ami , tu vaux mieux que cela. Ah ! par respect pour toi-même, ne demande pas aux femmes du plaisir sans amour! autrement, tu cesseras d'être jeune avant d'être vieux, etc'est la pire de toutes les existences morales.

— Lucrezia, tu es un ange, dit Salvator; je t'ai outragée, et lu me parles comme une mère à son fils... Laisse-moi embrasser tes pieds, je ne suis plus digne d'embrasser ton front. Je ne l'oserai plus jamais, je crois !

— Viens embrasser des fronts plus purs, lui dit-elle en passant son bras sous celui de Salvator. Viens dans ma chambre.

— Dans ta chambre! dit-il tout tremblant.

— Oui, dans ma chambre, reprit-elle avec un rire franc où il ne restait plus aucune amertume ; et , lui faisant traverser un boudoir, elle l'entraîna dans une pièce tendue de blanc, où quatre petits lits couleur de rose entouraient une sorte de hamac piqué suspendu par des cordons de soie. Les quatre enfants de la Floriani reposaient dans ce sanctuaire et formaient comme un rempart autour de sa couche volante.

— J'étais très-voluptueuse pour mon sommeil autrefois, lui dit-elle, et j'avais de la peine à me révi dans la nuit pour soigner mes enfants après les fatigues du théâtre et du m. n le. Depuis que je goûte le bonheur de vivre pour eux et avec eux, à toutes les heures du jour et de la nuit . je me suis faite à d< s habitudes plus vigilantes; je perche comme un oiseau sur la branche a Côte de son nid, et mes enfants ne font pas un mouvement <pie je n'entende et que je ne surveille. Tu vois !

pour deux heures que je les ai quittés, j'ai été punie, j'a

eu du chagrin. Si je m'étais couchée a dix heures av© eux, comme de coutume, je ne me serais pas souvenue

°u passé Ah ! le passé, c'est mon ennemi !

— Ton passé, ton présent , ton avenir sont adorables, Lucrezia, et je donnerais toute ma vie pour avoir été loi un seul jour. J'en serais lier, et ce. jour ferait l'orgueil et li' bonheur de ma mémoire. Adieu ! nous partirons, mon ami et moi, à la pointe du jour. Permets que j'embrasse tous tes enfants, et donne-moi ta bénédiction. Elle me sanctifiera, et quand nous nous reverrons, ieseraidimie de toi. J

Quand Salvator Albani entra dans sa chambre, il était près d'une heure du matin. Il y pénétra avec précaution , et s'approcha de son lit sur la pointe du pied , dans la crainte de réveiller son ami , dont le silence et l'immobilité lui faisaient croire qu'il dormait.

Cependant , avant d'éteindre sa lumière, le jeune comte alla doucement, selon son habitude, entr'ouvrir un peu le rideau du prince , afin de s'assurer qu'il donnait paisiblement. Il fut surpris de lui voir les yeux ouverts et fixés sur lui , comme s'il interrogeait tous ses mouvements.

— Tu ne dors pas, mon bon Karol".' Je t'ai éveillé lui dit-il.

— Je n'ai pas dormi , répondit le prince d'un ton où perçait une sorte de tristesse et de reproche. J'étais inquiet de toi.

— Inquiet ! dit Salvator, feignant de ne pas comprendre : sommes-nous dans un repaire de brigands? Tu oublies que nous avons fait halte dans une bonne villa , chez des personnes amies.

— Nous avons fait halte ! dit Karol avec un soupir étrange : c'est ce que je craignais !

— Oh ! oh ! ton pressentiment n'est pas dissipé? E!i bien, tu en seras bientôt délivré. La halte ne sera pas longue. Je vais me jeter pendant deux heures sur mon lit, ri nous partirons encore avant le lever du soleil.

t — Se retrouver et se quitter ainsi ! reprit le prince en s agitant sur son chevet avec angoisse : c'est étram'e.. c'est affreux !

— Comment! comment ! que dis-tu là? Tu désires que nous restions !

— Non, certes, pas pour moi; mais pour toi, je suis effraye d une telle facilité de séparation , après une telle facilité de rapprochement.

— Voyons, mon bon Karol, tu divagues, s'écria Salvator en s'etlorçant de rire; je comprends tes soupçons el tes accusations un peu hasardées... un peu dures... I u l imagines que je sors d'un tète-à-tête enivrant, et que, sat sfait u une agréable et facile aventure, je m'apprête à partir sans saluer la compagnie, sans regrets, sans amour, en un mot? Grand merci!

— Salvator, je n'ai rien dit de tout cela; tu me fais parler pour me chercher querelle.

— Non , non , ne nous querellons pas ; ce n'est pas le moment, dormons. Bonsoir!

Et en gagnant son lit, où il se jeta avec un peu d'humeur, Salvator murmura entre ses dents : Comme tu v vas , toi ! Que ces gens vertueux sont donc charitables ! Ah ! ah ! c'est très-plaisant , cela !

Mais il ne riait pas de bien bon cœur. Il sentait qu'il était coupable, et que si la Floriani eut voulu être aussi folle que lui, l'accusation du prince n'eût porté que trou juste. H F

Karol était d'une finesse prodigieuse; les tempéraments délicats et concentres ont une sorte de divination,

LUCREZIA FLORIANI

qui les trompe souvent parce qu'elle va au delà de la vérité, mais qui ne reste jamais en deçà, et qui, par conséquenl , semble magique quand elle tombe juste.

— Ami, lui dit-il en essayant de se remettre sur son oreiller .-jus agitation , ce qui ne lui était pas facile , vu qu'il tremblait comme un homme pris de lièvre; tu es Cruel ! Dieu sait pourtant que j'ai bien souffert pour toi depuis trois heures, et qu'on souffre en proportion de l'affection qu'on porte aux gens. Je ne puis supporter l'idée d'une faute de ta part. Elle m'est plus cruelle, elle me cause plus de honte et de regret que si je la commettais moi-même.

— Je n'en crois rien , reprit Salvator avec sécheresse. Tu te brûlerais la cervelle, si tu avais seulement une pensée légère. Aussi tu es implacable pour celles des autres !

— Je ne me suis donc pas trompé ! dit Karol, lu as fait commettre à cette malheureuse créature une erreur de plus, et toi....

— Moi , je suis un vaurien , un drôle, tout ce que tu voudras, s'écria Salvator en s'asseyant sur son lit, et en écartant son rideau pour parler en face à Karol; mais

I tnme , vois-tu , c'est un ange , et tant pis pour toi si tu n'as pas assez de cœur et d'esprit pour la comprendre.

C'était là première lois que Salvator disait une parole dure et outrageante à son ami. Il était vivement excité par les émotions de là soirée, et il ne pouvait supporter ce blâme, qu'il n'avait pas mérité d'une manière agréa ble.

Il n'eut pas plus tôt exhalé son dépit, qu'il s'en repentit amèrement ; car il vit la figure expressive de Karol [ àlir , se écdm| oser, et trahir une douleur profonde.

— Ecoute, Karol, dit-il en donnant un grand coup do pied à la muraille pour faire rouler son lit au| rôs de relui

ami, ne te fâche pas, n'aie pas de chagrin ! c'est bien assez pour moi d'en avoir causé déjà, ce soir, à un être que j'aime presque autant que toi.... autant que toi, s'il est possible! Plains-moi, gronde-moi, je le veux bien , je le mérite; mais n'accuse pas cette excellente et admirable amie.... je vais tout te raconter.

El Salvator, incapable de résister à la muette domination de son ami, lui rapporta de point en point, avec la plus grande véracité, et en entrant dans les moindres détails, tout ce qui s'était passé entre leur hôtesse et lui.

Karol l'écoUta avec une grande émotion intérieure, que Salvator, trouble par sa propre confession, ne remarqua pas assez. Celte peinture des instincts sublimes et de la vie insensée de la Florianl lui porta le dernier coup, et son imagination en fut fortement impressionnée, il crut la Voir aux bras du misérable Tealdo Soavi , puis la compagne d'un comédien vulgaire, complaisante par bonté, avilie par grandeur d'àme. Outragée bientôt par les désirs aveugles de ce bon Salvator, qui, selon lui, aurait aussi bien courtisé la servante de l'auberge d'Isco, s'il eût passé la nuit sur l'autre rive du lac. Puis il vit Lucrezia (.ans sa chambre , au milieu de ses enfants endormis. H la vit partout grande par nature et dégradée par le fait. Il se sentit transir et brûler, bondir vers elle et défaillir à son approche. Quand Salvator eut cessé de parlerj One sueui froide baignait le front de Karol.

Pourquoi t'en étonnerais-tu , lecteur perspicace? Tu as bien déjà deviné que le prince de Roswald était tombé eperduineiit amoureux .1 la pn mière vue et pour toute sa vie, de la Lucrezia Floriani?

Je t'ai promis, ou plutôt je t'ai menacé de n'avoir pas le plaisir de la plus petite surprise, dans tout le cours de ce récit. Il eût été assez! tcile de te dissimuler les angoisses de mon héros, avant l'explosion d'un sentiment 1 en plus invraisemblable et difficile à prévoir. Mais tu n'es pa 1 simple qu'on le croit, mon bon lecteur, et, cona il le cœur humain tout aussi bien que ceux qui s'en font li s historiens, sachant fort bien , d'après la propre expérience, peut-être, que les amours réputés im] blés sont précisément c n\ qui éclatent avec le plus de; violence, tu n'aurais pas été la dupe de ce prétendu stratagème de roman ier. '. quoi bon, dès lors, l'impatien-

ter par de savantes manœuvres et de perfides ménagements? Tu lis tant de romans, que tu en connai- bien toutes les ficelles, et, quant à moi, j'ai résolu de ne point me jouer de toi, dusses-tu me tenir pour un niais et m'en savoir mauvais gré.

Pourquoi cette femme, qui n'était plus ni très-jeune, ni très-belle, dont le caractère était précisément l'opp se du sien, dont les mœurs imprudentes, les dévouements effrénés, la faiblesse du cœur et l'audace d'esprit semblaient une violente protestation contre tous les principes du monde et de la religion officielle : pourquoi enfin la comédienne Floriani avait-elle, sans le vouloir, et sans même y songer, exercé un tel prestige sur le prince de Roswald? Comment cet homme, si beau, si jeune, si chaste, si pieux , si poétique, si fervent et si recherché dans toutes ses pensées, dans toutes ses affections, dans toute sa conduite, tomba-t-il inopinément et presque sans combat , sous l'empire d'une femme usée par tant de passions, désabusée de tant de choses, sceptique et rebelle à l'égard de celles qu'il respectait le plus, crédule jusqu'au fanatisme à l'égard de celles qu'il avait toujours niées , et qu'il devait nier toujours? Ceci , et je ne me charge point de vous le dire , c'est ce qu'il y a de plus inexplicable au moyen de la logique; c'e?t ce qu'il y a île plus vraisemblable dans mon roman , puisque la vie de tous les pauvres cœurs humains offre pour chacun une page , sinon un volume , de cette expérience funeste.

Ne serait-ce point que la Floriani, au milieu'de ses paradoxes, avait touché à vif quelque point de la vérité, lorsqu'en parlant de l'amour avec Salvator Albani, elle avait dit que les âmes généreuses ou tendres sont condamnées a n'aimer que ce qu'elles plaignent et redoutent? Il y a longtemps qu'on a dit que l'amour attirait les éléments les plus contraires , et lorsque Salvator rapporta à son jeune ami les théories un peu confuses, un peu folles, mais enthousiastes et peut-être sublimes de la Lucrezia, il est certain que Karol se sentit tombé sous la loi de cette épouvantable fatalité. L'effroi et l'horreur qu'il en ressentit furent si violents, et, en même temps, la fascination que son pressentiment lui avait vaguement annoncée li\ nient de tels combats à sa pauvre âme , qu'il n'eut pas la force de faire la moindre réflexion à son ami. — Nous partirons donc dans une heure, lui dit-il : reposetoi au moins un instant, Salvator; je ne me sens point assoupi : je te réveillerai quand le jour sera venu.

Salvator , cédant à la puissance de la jeunesse. , s'endormit profondément, soulagé, sans doute , d'avoir ouvert son cœur et résumé ses émotions. Il n'était point honteux d'avoir fait auprès de Lucrezia ce qu'un roué eut appelé un pas de clerc. Il s'en repentait sincèrement; mais la sachant bonne et vraie , il comptait sur son pardon et ne prononçait pas le vœu téméraire de ne jamais recommencer la même tentative auprès des autres femmes.

Karol ne s'endormit pas : une fièvre réelle , assez forte, s'empara de lui , et , en se sentant malade de corps , il essaya de se rassurer un peu sur l'invasion de cette maladie morale qu'il regarda comme un symptôme de maladie physique. « Ce sont des hallucinations, se disait-il. La dernière figure nouvelle que j'ai rencontrée dans ce voyage s'est lixee dans mon cerveau, et elle m'assiège maintenant comme un fantôme de la lièvre. Ce pourrait être toute autre personne, dont l'image eût ainsi tourmenté mon insomnie. »

Le jour naissant blanchit l'horizon , et Karol se leva , afin de s'habiller lentement avant de réveiller son compagnon ; car il se sentait extrêmement faible, et , à diverses reprisés, il fut forcé de s'asseoir. Lorsque Salvator, remarquant l'animation de ses joues et quelques frissons conVulsifS , lui demanda s'il souffrait , il le nia, bien décidé qu'il était à ne point se laisser retenir. Au moment où ils sortaient de leur chambre , ils entendirent du bruit en bas. On était déjà évei.lé dans la maison. Il fallait traverser l'étage inférieur pour gagner le jardin et /âge, où ils comptaient profiter de quelque barque heur. Au moment où ils mettaient le pied dehors, ils se trouvèrent en face de la Floriani.

LUCREZIA FL0R1 INI.

— Ou allez-voussi vite? leur dit-elle en prenant la main

à l'un el .1 l'autre : 01 il les chi vaux à i ture, et

Celio , qui mène à ravir, se fail grand < e

cocher jusqu'à Iseo. Je ne veux pas que vous I ave

lac à cette heure ; il y ;i en< ore une petiti bi u i e frai h et très-malfai ante, non pas pour toi , Salvator, mais pour ion ami qui ne se porte pas très-bien. Non I vous n'êtes pas bien , monsieur de Roswald ! ajouta-t-elle en ant l,i main de Karol, el en la retenant dans lus i mu s avec la candeur d'un instinct maternel. J'ai été Frappée . ti ul à l'h sure , de la chaleur de vi tre main , et je crains que vous n'ayez un p u de lièvre. Les nuits el les matinées sonl froides, ici; rentrez, rentrez, je le veux 1 Pendanl quevous prendrez le chocolat, la voi ture sera prête, vousvousj renfermerez bien, et vous aurez, à Isi o le premier rayon du soleil , qui dissipera l.i mauvaise influence du lac.

— Il est dmic vrai que votre miroir, chère sirène, a une influence un peu perfide? dit Salvator en se laissant ramener dans l'intérieur de la maison. .Mon ami préti ndait, dès hier, s'en apercevoir, et moi je n'y croyais point.

— Si c'est le lac que tu appelles mon miroir, cher Ulysse, répondit Lucrezia en riant, je tu dirai qu'il est comme ti us les lacs du monde, et que quand on n'est pas né sur ses rives, il faut s'en méfier un peu. Mais je n'.i.me pa.- I v: n-sc de cette main , dit-elle en inlcrrog( ant le pouls de Karol , <!o celle petite main , car c'est la m. un d'uni' femme... Clie maninaî ajouta-t-elle en

rnanl vers Salvator avec naïveté: mais pren s-y garde ! ion ami n'est pas bien, .le m'y connais, moi, mes

- n'uni jamais eu d'autre médecin que moi. Salvator voulut à son tour tàler le pouls du prince : ma - ' elui-ci affecta de prendre un peu d'humeur de cette

ude. Il retira brusquement des mains du comte, celle qu'il avait abandonnée en tremblant à la Floriani. — Je t'en prie, mon lion Salvator, dit-il , n'essaie pas de me persuader que je suis malade, et ne me rappelle pas trop que je ne suis jamais en bonne santé. J'ai assez mal don m ; je suis un peu agité, et voilà tout. Le mouvemi ni de la voilure me remettra. La signora est trop bonne, ajouta-t-il du bout des dents et d'un ton un peu sec, qui

ut dire : « Je vous serais fort obligé de me laisser

liai lu au plus vite. »

La Floriani fut frappée de son accent: elle le regarda avec surprise, et crut voir dans la brièveté de sa parole un nouvel mil" de fièvre. Il avait une forte fièvre, en effet, mais la lionne Lucrezia était à cent lieues de s'imaginer que ie siège du mal était dans l'àme, et qu'elle en était la cause.

t ne collation était servie. Pendanl que Salvator se laissait aller a son bon appétit ordinaire, Karol prit au café a i,i dérobée. Rien ne Un était plus conti aire dans ce moment-là, et il n'en prenait jamais. Mais il se sentait défaillir si rapidement qu'il voulait absolument se donner pour E i u aller sans laisser voir son prorond malaise.

En effet, il crut se sentir mieux après avoir pris cet excitant , et, en voyant Salvator qui s oubliait à dire une ■ tendresses a la Floriani, il éprouva une vive impatience ; il eut bien de la peine, même, à ne pas l'interrompre par 'le- paroles de dépit. Enfin , la voiture i i ila sur le >aiile devant la maison, et le beau Célio, bondissant de plaisir, prit les guides de deux jolis petits chevaux cuise.- qui traînaient une calèche légère. Un domestique, attentif et dévoué, était assis à ses côtes, sur le

Au moment de quitter Lucrezia , le comte Albani , qui l'aimait véritablement, éprouva un chagrin et un redoublement d'affection qui se maoil stèrenl en cares

.'es, Suivant son habitude. Après lui avoir mille fois demande panlon tout h s. il ,i u é notion qui

i. , malgré lui , la pensi e i e .- .- ti . I -, car il pie-

nait un singulier plaisir a embra sei les joues calmes, Us

douces mains et le cou velouté de sa belle aime. Elle, sans

mine sans coquetterie, souffrait ces adieux

voluptueux et tendres, avec un peu trop d'obligeance ou

action au gré de Karol , et , en ce moment , il lui sembl i qu'il la h iïs ail Pi m ne pa voir la d

■ i .■ . qui fut presque pa i la part de

ami, il se jeta au fond de la voiture el détourna la tête. M. es, au uniment où la voiture partait, d rencontra le

visage de Luci al auprè de la portière. Elle lui

i amical , et lui tendait une boite de

choc Lit qu'il prit machinalement avec un profond salut

el qu'il jeta ensuite avec humeur sur la banquette

1 lui.

Salvator ne vit point ce mouvement. A moitié !

la voiture, il envoyait encore des baisers à la Floriani et

à ses petites-filles, qui, sortant de leurs lits, et à demi

velues, |ui luisaient de gracieux signes avec leurs jolis

1 ,: mis.

Quand il ne vit plus que le- arbres et le- murs de la villa, il sentit son bon cœur italien , volage mais sini re, se gonfler et se fendre. Il couvril -;i figure de son mouchoir et versa quelques larmes. Puis, houleux de cette faiblesse, et craignant qu'elle ne semblât ridicule au prince, il essuya ses yeux et se tourna V8TS lui avec un peu d'embarras, pour lui dire :

— N'est-ce pas, voyons, que la Floriani n'est pas ce que tu croyais?

Mais la parole expira sur ses lèvres, lorsqu'il vil la figure contractée et la pâleur livide de son ami Karol avait les lèvres blanches comme ses joues, les yeux fixes et ternes, les dents serrées. Salvator l'appela cl le seco ta en vain; il ne sentait et n'entendait rieu : il avail perdu connaissance. Pendant quelques instants, S ilvator ■ le ranimer en lui frotiant les mains. Mais, voyan était glacé et comme mort, il fut pris d'une grande terreur. Il appela Célio, fit arrêter la voilure, ouvril les portières pour donner de l'air. Tout fui inutile: no donnait d'autre signe de vie que des frisson ôtn et des soupirs oppressés.

Le petit Célio, qui avait le courage et la présence d'i sprit de sa mère, remonta sur le siège, fouetta les chevaux, et ramena le prince Karol dans cette maison i u la fatalité avait décidé qu'il connaîtrait une existence nouvelle.

Vous avez bien prévu, à la fin du chapitre précédent, chers lecteurs, que le prince de Roswald allait fuie une maladie qui le forcerai! de rester à la villa Floriani. L'incident n'est pas lient , j'espère, et c'est pour cela que je ne le passe point sous silence.

Et si je vous en faisais mystère, comment la suite de cette histoire serait-elle vraisemblable? Il est bien i , que, s'il y a quelque chose de fatal dans les grande sions , l'accomplissement de cette fatalité s'explique cl s'appuie toujours sur des circonstances très-naturell ts. Si, par des symptômes précurseurs delà maladie, si, par l'accablement et le désordre de la maladie elle-même , Karol n'eût été prédisposé et contraint à subir l'influenc d- la passi m, il est probable qu'il eut résisté aux atteintes de celte passion bizarre et insen

U n'y résista pas, parce qu'il fut en effel tu'— u. et que, pendant plusieurs semaines, la Floriani ne quitta pre-que pas son chevet. Celte excellente femme, autant par amitié pour Salvator Albani que pour obéir a un sentiment de religieuse hospitalité, se lit un devoir de soigner le prince, comme elle l'eût fait pour son meilleur ami ou pour un de si - pri près enfants.

La Providence envoyait réellement à Karol , dans cette épreuve, la personne la plus capable de l'assister et de le sauver. Lucrezia Floriani a\ait un instinct presque merveilleux pour juger de l'état des maladi s et des soins à leur donner. Cet instinct était peut-être seuli de la mémoire. F.lle avait été, dans celle même maison dont elle était maintenant la châtelaine, servante, oui, simple servante, à dix ans, de sa marrain n ma im ■ h meri, femme débile et nerveuse qu'elle avail n amour, un dévouement et une iult

LUCREZIA FLORIANI

Et ce pclit-Ia? lui dit Luavzia... ( Page 20.)

dessus de son âge. C'était là la première cause de l'amitié que cette dame avait prise pour elle, jusqu'au point de lui faire donner une éducation en dehors de sa condition , et de vouloir ensuite la marier avec son fils.

Lucrezia avait donc appris de bonne heure à être garde-malade et qi:asi médecin dans l'occasion. Elle avait ru ensuite des amis, des enfants et des serviteurs malades, comme tout ie monde peut en avoir, et elle les avait soignés elle-même comme tout le monde ne le fait pas. A force de chercher ardemment ce qui pouvait les soulager, et d'observer attentivement et délicatement dans les prescriptions des médecins, le bon ou le mauvais effet du traitement, elle avait acquis des notions assez justes sur ce qui convient aux organisations diverses, et une grande mémoire des moindres détails. Elle se rappela le mal que la médecine empirique des Italiens avait fait à sa chère Ranieri; elle était persuadée qu'ils l'avaient tuée, après qu'elle-même avait quitté le pays. Elle ne voulut donc pas les appeler auprès du prince, et elle se chargea de le traiter.

Salvator fut très-effrayé de la responsabilité qu'elle voulait prendre, et qui pesait également sur lui. Mais le

caractère confiant, et brave de la Floriani l'emporta. Elle fit sortir de la chambre du malade ce bon Salvator, qui la fatiguait par ses anxiétés et ses irrésolutions. « Va surveiller les enfants, lui dit-elle, amuse-les, promène-toi avec eux, oublie que ton ami est malade; car je te jure que tu n'es bon à rien avec ta sollicitude puérile et inquiète. Je me charge de lui et je t'en réponds. Je ne le quitterai pas d'un instant. »

Salvator eut bien de la peine à se tenir tranquille. La prostration de Karol était effrayante et semblait appeler des secours prompts et actifs. Mais la Floriani avait vu de ces phénomènes nerveux, et il lui suffisait de regarder les mains délicates du prince, sa peau blanche et transparente, ses cheveux fins et souples, un ensemble et des détails frappants, pour établir, entre lui et la maladie de madame Ranieri, des rapports qui ne trompent point le cœur d'une femme.

Elle s'attacha à le calmer sans l'affaiblir, et, certaine qu'il y a pour des organisations aussi exquises, des influences magnétiques d'un ordre élevé, qui échappent à l'observation vulgaire, elle appela souvent ses enfants autour du lit du prince, après s'être bien assurée que son

LUCllKZIA PLORIANI.

Elle tressaillait en se trouvant en face d'un spectre. (Page 29.)

état n'avait rien de contagieux. Elle pensait que la présence de ces êtres forts, jeunes et sains, aurait , au moral comme au physique, un pouvoir mystérieux et bienfaisant pour ranimer la flamme pâlissante de la vie chez le jeune malade...

Et qui pourrait assurer qu'elle se fit illusion à cet égard? Ne fut-ce que l'imagination qui joue un si grand rôle dans les maladies nerveuses , il est certain que Karol respirait plus à l'aise, lorsque les enfants étaient là, et que leur pure haleine, mêlée à celle de leur mère, rendait l'air plus souple et plus suave à sa poitrine ardente. On lient assez compte de la répugnance que doivent éprouver les malades à être approchés par des personnes qui leur inspirent du dégoût et de l'impatience : on en doit tenir aussi du bien-être physique que leur procure la satisfaction d'être soignés ou seulement entourés par des êtres sympathiques et d'un extérieur agréable. Si , à notre heure dernière, au lieu du sinistre appareil de la mort, on pouvait faire descendre des firmes célestes autour de notre chevet , et nous bercer de la musique des séraphins, nous subirions sans effort et sans angoisse ce rude moment de Pasonie.

Karol, agité de rêves pénibles, so réveillait parfois sous le coup de la terreur et du désespoir. Alors il cherchait instinctivement un refuge contre les fantômes dont il était assiégé. Ii trouvait alors les bras maternels de la Floriani pour l'entourer comme d'un rempart , et son sein pour y reposer sa tète brisée. Puis, en ouvrant les yeux, et en les promenant avec égarement autour de lui, il voyait les belles têtes intelligentes et affectueuses de Célio et de Stella qui lui souriaient. Il leur souriait aussi machinalement, comme par un effort de complaisance, mais son rêve était dissipé et son épouvante oubliée. Son cerveau, affaibli encore, entrait dans un autre ordre de divagations. Il regardait le petit Salvator dont on approchait le visage rose du sien, et il croyait lui voir des ailes; il s'imaginait que ce beau chérubin voltigeait autour de sa tète pour la rafraîchir. La voix de Béatrice était d'une douceur incomparable, et, lorsqu'elle causait doucement avec ses frères, il croyait l'entendre chanter. Il attribuait à ce timbre frais et flatteur des intonations musicales qui n'étaient perceptibles que pour lui seul; et un jour que la petite discutait à demi-voix pour un jouet avec sa sœur, la Floriani fut surprise d'entendre le prince lui

LUCREZIA FLORIANI

dire que cet enfant chantait Mozart comme personne au monde n'était capable de le chanter. — C'est une belle nature, ajouta-t-il en faisant un grand effort pour rendre sa pensée. Elle a sans doute entendu beaucoup de musique; mais elle n'a de mémoire que pour Mozart. C'est toujours quelque phrase de Mozart qu'elle chante, et jamais rien d'un autre maître.

— Et Stella, ne chante-t-elle pas aussi? lui dit Lucrezia, qui cherchait à le comprendre.

— Elle chante quelquefois du Beethowen , dit-il, mais c'est moins constant, moins suivi, et il n'y a pas la même unité.

— Mais Celio ne chante jamais?

— Celio, je ne l'entends que quand il marche. Il y a tant de guice et d'harmonie dans ses formes et dans ses mouvements, que la terre résonne sous ses pieds, et que la chambre se remplit de sons vibrants et prolongés.

— Et ce petit-la? lui dit la Lucrezia en lui présentant la joue de son bambino , c'est le plus bruyant; il crie quelquefois. Ne vous fait-il pas de mal?

■ — H ne me fait jamais de mal , je ne l'entends pas. Je crois que je suis devenu sourd pour le bruit; mais ce qui est mélodie ou rhylhme me pénètre encore. Quand le chérubin est devant moi, dit-il en désignant le petit Salvator, je vois comme une pluie de couleurs vives et douces qui danse autour de mon lit, sans prendre de formes, mais qui chasse les visions mauvaises. Ah! n'emmenez pas les enfants. Je ne souffrirai pas, tant que les enfants seront là !

Karol avait vécu, jusqu'à cette heure, de la pensée de la mort. Il s'était familiarisé tellement avec elle, qu'il en était arrivé, jusqu'à l'invasion de sa maladie, à croire qu'il lui appartenait, et que chaque jour de répit lui était accordé comme par hasard, lien plaisantait volontiers; mais quand nous concevons cette idée au milieu de la santé, nous pouvons l'accepter avec un calme philosophique; tanuis qu'il est raie qu'elle ne nous épouvante pas, lorsqu'elle s'empare d'un cerveau affaibli par la malauie. C'est la seule chose triste qu il \ ait dans la 11,01 l, selon moi; c'est qu'elle nous prend si accablés et tellement tombés au-dessous de nous-mêmes, que nous ne la voyons plus telle qu'elle est, et qu'elle fait pour alors à des âmes calmes et fortes par elles-mêmes. 11 arriva donc au prince ce qui arrive a la plupart des malades; quand il lui fallut se mesurer de pros avec celte idée de mourir à la fleur de i'àge, la douce mélancolie dont il s'était nourri jusqu'alors dégénéra en sombre tristesse.

Si sa mère eut été sa garde-malade en cette circonstance, elle eût relevé son courage d'une manière tout opposée à celle qu'employa la Flonani. Elle lui eût parlé de l'autre vie, elle l'eût entouré des austères secours extérieurs de la religion. Le piètre lui lût venu en aide, et Karol , frappé de cet appareil solennel, eût accepté et subi son destin. Mais la Lucrezia procédait autrement. Elle écartait de lui l'idée de la mort , et lorsqu'il lui laissait voir qu'il la croyait prochaine et inévitable, elle, le plaisantait tendrement, et affectait une tranquillité d'esprit à cet égard qu'elle n'avait pas toujours.

Elle y mit tant de prudence et de calme apparent, qu'elle réussit à s'emparer de sa confiance. Elle le tranquillisa, non en lui apprenant ce qu'il est trop tard pour apprendre aux malades, à mépriser la vie (c'est uu courage auquel il ne faut guère se fier de leur part, car ce courage les achève souvent); mais elle le ranima en lui faisant croire a la vie, et elle s'aperçut vite qu'il l'aimait encore, et avec acharnement , cette vie physique qu'il avait tant dédaignée lorsqu'elle n'était point menacée.

Salvator s'effrayait, parce qu'il croyait que son ami n'aurait pas la force murale de résister à son mal. — Comment esperes-tu que tu le sauveras? disait-il à la Flouai,1 , lorsque depuis si longtemps, depuis la mort uc sa mère surtout, il est dégoûte de vivre et se laisse aller tout doucement à la consomption? L'espèce de plaisir qu'il trouvait à cette idée me laisait bien présager qu'il 0 ail déjà frappé, et que quand il tomberait , il ne se relèverait [ias.

— Tu t'es trompé et tu te trompes encore, lui répon-

dait la Lucrezia. Personne n'a le goût de mourir à moins d'être monomane, et ton ami ne l'est point. 11 e^l bien organisé, et cet ébranlement nerveux, qui le ren lail si sombre, va se dissiper avec la crise qui l'accable maintenant. Il veut vivre, je t'assure, et il vivra.

Karol voulut vivre en effet, il vo'Jtit vivre pour la Flonani. Certes, il ne s'en rendit pas compte, et, pendant quinze jours qu'il fut sous le coup ou plus grand mal, il oublia la commotion qui l'avait causé. Mais ('•■! am mr continua et augmenta sans qu'il en eût conscience, comme celui de l'enfant au berceau pour la femme qui l'allaite. Un attachement d'instinct, indissoluble et impérieux , s'empara de sa pauvre àme en détresse et l'arracha aux froides étreintes de la mor'. Il tomba sous l'asi endant de cette femme qui ne voyait en lui qu'un malade à soigner, et sur laquelle se reporta tout l'amour qu'il avait eu pour sa mère, et tout celui qu'il avait cru avoir pour sa fiancée.

Dans les divagations de la fièvre, il commença par cette idée fixe que sa mère était sortie du tombeau, par un miracle de l'amour maternel , pour venir l'aider à mourir, et il ne cessa de prendre la Floriani pour elle. C'est à cetle illusion qu'elle dut do le trouver soumis à toutes ses ordonnances, attentif à ses moindres paroles, oublieux de toutes les méfiances que son caractère lui avait inspirées d'abord. Lorsqu'il était oppressé au point de ne pouvoir respirer, il cherchait son épaule pour y reposer sa tête, et quelquefois, il sommeilla une heure, appuyé ainsi , sans se douter de son erreur.

Un jour enfin , il retrouva sa raison, et le sommeil ayant été plus complet et plus salutaire, il ouvrit les yeux el les fixa avec élonnement sur le visage de celte femme, pâlie par la fatigue des soins et des veilles qu'elle lui avail consacrées. Il sortit alors comme d'un long rêve et lui demanda s'il était malade depuis bien des jours, et si c'était elle qu'il avait toujours vue à ses côtés. — Mon Dieu ! lui dit-il, lorsqu'elle lui eut répondu, vous ressemblez donc bien à ma mère' Salvator, dit-il, en reconnaissant aussi son ami, qui s approchait de son lit, n'est-ce pas qu'elle ressemble à ma mère? J'en ai été bouleversé la première fois que je l'ai vue.

Salvator ne jugea pas à propos de le contredire, bien qu'il ne trouvât pas lu moindre rapport entre la belle et forte Lucrezia, et la grande, maigre et austère princesse de ïloswald.

Un autre jour, Karol , encore appuyé sur le bras de la Floriani , essaya de se soutenir seul. — Je me sens mieux , dit-il , j'ai plus de force : je vous ai trop fatiguée ; je ne comprends pas que j'aie abusé ainsi de votre b .nté !

— Non, non, appuie-toi , mon enfant, répondit gaiement la Floriani, qui prenait aisément l'habitude de tutoyer ceux auxquels elle s'intéressait, et qui , insensiblement , s'était persuadé que Karol était quelque chose comme son fils.

— Vous êtes donc ma mère? ètes-vous vraiment ma mère? reprit Karol , dont les idées recommençaient à se troubler.

— Oui, oui, je suis ta mère, répondit-elle, sans songer que, dans la pensée de Karol, c'était peut-être une profanation ; sois certain que, dans ce moment-ci , c'est absolument la même chose.

Karol garda le silence : puis ses yeux se remplirent de larmes, et il se prit à pleurer comme un enfant, en pressant contre ses lèvres les mains de la Floriani.

— Mon cher fils, lui dit-elle en l'embrassant au front à plusieurs reprises, il ne faut pas pleurer, cela peut vous fatiguer beaucoup. Si vous pensez à votre mère, pensez donc que, du ciel, elle vous voit et bénit votre guérison prochaine.

— Vous vous trompez, reprit Karol ; du haut des cieux, ma mère m'appelle depuis longtemps et me crie d'aller la rejoindre. Je l'entends bien; mais moi, ingrat, je n'ai pas le courage de quiiter la vie.

— Comment pouvez-vuus raisonner si mal , enfant que vous êtes? dit la Floriani avec le calme et le sérieux caressant qu'elle aurait eus en gourmandant Celio. Quand la volonté de Dieu est que nous vivions, nos parents ne

LUCKEZ1A ll.iiKIAM.

peuvent nous rappeler à eux dans l'autre vie. Ils ne le veulent ni ne le doivent. Vous avez donc rêvé cela ; quand on est malade on fait beaucoup de rêves. Si votre mère pouvail 5e faire enteudre de vous, elle vous dirait que vous n'avez pas assez vécu pour mériter d'aller la rejoindre.

Karol se retourna avec effort, surpris peut-être d entendre la Floriani lui faire dos sermons. Il la regarda encore ; puis; comme s'il n'eût pas entendu, ou point compris ce qu'elle venait de lui dire :

— Non ! s'écria-t-il , je n'ai pas la force de mourir. Tu me retiens i bi n , i"i ! que je no peux pâfi te quitter !

Que ma mère me le pardonne, je veux rester avec loi!

Il, comme épuisé par son émotion, il retomba dans les' bras do )a Floriani, et s'y assoupit encore.

Un =oir que le prince, alors en pleine convalescence, s'était endormi très-paisiblement en apparence, et qu'après avoir Ci tu hé ses enfants, la Floriani respirait le frais sur la terrasse avec SaKator: — Ma bonne Lucrezia, lui dit celui-ci, il faut que nous parlions enfin do l;i vie réelle; car depuis près do trois semaines nous traversons un cauchemar qui se dissipe enfin , grâce a Dieu! je devrais dire grâce à toi, car lu as sainéun ai ami, et tu as i i, , n afl Ctiôn pour toi une reconnaissance qui ne peut s'exprimer. Mais, dis-moi, maintenant, qu'allons-nous fane, aussitôt que notre cher malade sera en état de r '.'

— Nous n'y sommes point! répondit la Floriani. Ce n'est pas encore dans quinze jours qu'il pourra se remeltre en route. C'est a peine s'il peut faire le tour du jardin maintenant, et tu sais bien que les forces reviennent moins vile qu'elles ne tombent.

— Supposons que cette convalescence dure encore un mois! il y a une fin à tout; nous ne pouvons pas rester

ellemenl à ta charge, et il faudra bien se séparer!

— Sans aucun doute ; mais je désire que ce soit le plus lard possible. Vous ne m'êtes point à charge ; je suis bien payée des soins que j'ai donnés à ton ami par le bonheur que j'éprouve de le voir sauvé ; et, d'ailleurs, -,i reconnaissance est si grande, si lionne, si tendre, que o me suis mise à l'aimer, presque autant que tu l'aimes

ime. Il esl naturel de soigner et de consoler ceux qu'on aime. .le ne vois donc pas que tu aies lieu de me tant remercier.

— Tu ne veux pas ni'entendre, mon excellente amie ; l'avenir m'inquiète !

— Quoi? la vie du prince? elle n'est point du tout compromise par cette maladie. Je l'ai assez étudié; il est parfaitement bien organisé. Il vivra plus que toi et moi,

être!

— .l'en suis presque certain aussi ; j'ai bien vu , cette fois, quelles ressources il y a dans ces tempéra nerveux; mais son avenir mural, y songes-tu. Lucrezia?

— Mais il me semble que je n'en suis pas chargée.... Pourquoi me demandes-tu cela?

— .le ne devrais pas être surpris qu'une natun loyale el aussi généreuse que la tienne portât la na I jusqu'à l'aveuglement; pourtant il est bien étrange que lu ne me comprennes pas.

— Eh bien, non, je ne te comprends pas; parle clairement, voyons.

— Parler clairement d'une chose aussi délicate , à quelqu'un qui ne vous aide pas du tout, c'est brutal! Et pourtant, il le faut. Eh bien, Karol t'aime!

— Je l'espère ! Je l'aime aussi ; mais si tu veux me faire entendre qu'il m'aime d'amour, je no pourrai pas prendre ta crainte au sérieux.

— Oh ! ma chère Lucrezia, ne plaisante pas là-dessus! Tout e-t sérieux avec une nature profonde et entière

e celle de mon pauvre ami; cela est d'un sérieux ni . an contraire!

— Non, non, Salvator, tu divagues. Que ton ami ait pour moi une amitié sérieuse, une reconnaissance vive,

enthousiaste, si tu veux ; cela est possible do la pari d'un être au i tendre et aussi noble. Mais que cet enfant soit e la vieille amie, c'est impossible! Tu le vois ému outre mesure à iliaque mot qu'il nous dit : c'est l'effi tdesal i d'un reste d'exaltation nervi

Tu l'entends me remercier dans des termes qui ne sont pas proportionnés aux services que je lui ai rendus : c'est l'effet du beau langage qui part d'une belle âme,

d'une noble habitude de bien penser et de bien dire, qui

lui esi | ropre el à laquelle sa grande éducation el -es .r s aident naturellem ml ! eaucoup. Mus de

1' i pour m i? Quelle f'die! i! ne me commit pas, et

s'il me connaissait, s'il savait ma vie, il aurait peur de moi, le pauvre enfant! Le feu et l'eau, le ciel et la terre no sont pas plus dissemblables.

— I.e ciel et la terre, le feu et l'eau, sont des éléments opposés, mais toujours unis ou prêts à s'unir dans la nature. Les nuage- et les rocheis. le- volcans et les mers B'étrei nenl eu se rencontrant; ils se brisent el se foi ensemble dans les même- désastres éternels. Ta comparaison confirme mon assertion et doit l'expliquer mes craintes.

— Tu fais de la poésie bien gratuitement! Je te dis qu'il me mépriserait et me haïrait, peut-être, s'il savait quelle pécheresse lui a servi de sœur de chanté. Je connais ses principes et ses idées d'après ce que tu m'en dis ti us les jours; car, quant à lui, je dois avouer qu'il ne m'a jamais l'ait de morale. Mais enfin, toi qui sais si bien

ses opinions et. son caractère, comment peux-tu supposer des relations possibles entre nous dans l'avenir? Va , je sais bien ce qu'il pensera de moi quand sa santé el la f rce de son jugement seront revenus. Je ne me lais point d'illusion! Dans six mois d'ici, à Venise, ou à Naples, ou à Florenre, quelqu'un racontera devant lui les tristes aventures qui me sont arrivées, el celles plus tristes encore qu'on m'attribue; car, que ne prête-t-on pas aux riches? Alors!... souviens-toi de ce que je te dis maintenant! Tu verras ton ami me défendre un peu, soupirer beaucoup, et te dire ensuite : « Quel malheur qu'une si bonne femme, pour laquelle j'ai tant d'amitié et. de titude, soit décriée à ce point! » Voilà tout le soin unique la Floriani aura de ce fier jeune homme. Ce sera un souvenir doux, mais triste, et je ne prétends pas à autre chose. Qu'ai-jo besoin d'autre chose que de la vérité? i o aïs bien , Salvator, que je suis de force à accepter toutes les conséquences de mon passé, qu'elles ne me troublenl ni ne m'offensent, et que tout cela n'a rien à faire avec la sérénité dont je sais jouir au fond de ma conscience.

— Tout ce que tu dis là m'accable de tristesse, ma chère Lucrezia, répondit Salvator en lui prenant la main avec attendrissement ; car tout, cela est vrai, sauf un point! Oui, mon ami te quittera, il te fuira dès qu'il en aura la force et qu'il aura vu clair en lui-même ; oui, il entendra de.- sois raconter ta vie sans 'a comprendre, et des lâches la calomnier; oui, il en souffrira et en soupirera amèrement! Mais que ce soit tout, que sa douleur se dissipe avec quelques paroles, et que ton souvenir s'efface par un effort de sa raison et de sa volonté, \ l ce que je nie. Karol est, dès à présent, plus malheureux qu'il ne l'a jamais elé, et malheureux pour toujours, qu'il ne s'en aperçoive pu- encore et qu'il s'endorme dans l'ivresse d'un premier amour !

— Je t'arrête à ce mot, dit. Lucrezia qui ['écoutait attentivement: un premier amour ! C'esl parce que je sais par loi-même que je ne serais pas son premier amour, que je ne peux pas m'effrayer de celui-ci, en supposant, avec toi, qu'il existe. Ne m'as-tu pas dit qu'il avait été fiancé avec une belle jeune fille de sa condition , qu'il avait été inconsolable de sa mort, et qu'il n'aimerail peutêtre jamais une autre femme?... Voilà ce que tu m'as raconté dans les premiers jours ; et si cela est vrai, il ne m'aime pas; ou s il peul m'aimer, il n'est pas impossib e qu'une autre m'efface de sa pensée.

— E' si cela doit durer cinq ou six ans encore ! Car il avait dix-huit ans lorsque Lucie mourut, et, jusqu'à toi, il Bavait pas même regardé une autre femme.

LUCREZIA FLORIAM.

H n'y a pas <le comparaison possible entre deux

amours si différents ! Il a pu regretter six ans une créature an»élique toute semblable à lui , que le devoir et l'inclinaîion lui prescrivaient de préférer à tout! Mais pour une pauvre vieille fille de lliéàtre comme moi.... veuve de... plusieurs amants (je n'ai jamais eu la pensée d'en revoir le compte !...) Bah ! il ne faudra pas six semaines pour qu'il rentre en lui-même, si tant est qu'il en soil sorti. Tiens, Salvator, ne parlons pas davantage de cela ! Ton idée me chagrine et me blesse un peu. Pourquoi faut-il que la pauvre Floriani , à laquelle tu témoignes pourtant, depuis trois semaines, la confiance et l'affection précieuse d'un frère , soit nécessairement , pour tout le monde, l'objet de désirs grossiers , même pour le plus chaste et le plus malade de tes amis? Ne puisse, après toutes mes fautes, quand je les ai expiées par tant de souffrances et réparées peut-être par quelques bonnes actions, être traitée comme une maternelle amie par les jeunes gens de bonnes mœurs? Faut-il absolument que je fasse auprès d'eux le rôle de Satan, quand j'y mets aussi peu de malice que Stella ou Béatrice? Suis-je coquette? suis-je encore belle seulement? Corpo di Dio! comme dit mon vieux père, je fais tout mon possible pour ne faire peur ni envie à personne, tant je souhaite qu'on me laisse en paix. Le repos, l'oubli, mon Dieu ! voilà ce que je demande, ce après quoi je soupire et brame quelquefois comme le cerf après la fontaine. Quand donc n'entendrai-je plus le mot d'amour sonner à mon oreille comme une note fausse?

— Ma pauvre sœur chérie, dit Salvator, tu te débats en vain , tu auras encore longtemps à résister, sinon à loi-mème, du moins aux hommes qui te verront ; j'ai beau faire pour être absolument calme auprès de loi ; je ne le suis pas toujours, moi, qui pourtant...

— Allons ! s'écria la Floriani avec un désespoir naïf et presque comique ; toi aussi , tu vas recommencer ! Et tu, Brute? Tue-moi tout de suite, j'aime mieux cela. Au moins, je serai délivrée de cet éternel refrain!

— Non ! non 1... moi, c'est fini, dit Salvator, qui craignait de voir la tristesse succéder à cet éclair d'enjouement. Je ne te dirai jamais rien ; je ne parlerai jamais de moi, quand même j'en devrais mourir. Je te l'ai promis, je te le jure. Mais il n'en sera pas ainsi de tous les hommes; tu auras beau dire que tu es vieille, on te regardera, et on verra le feu de la vie circuler dans tes veines généreuses. Tu auras beau relever tes cheveux avec celte négligence, et te cacher dans celte étemelle robe de chambre, qui ressemble à un sac de pénitent plus qu'à un vêlement de femme , lu seras encore belle malgré toi, et plus qu'aucune femme au monde! Quelle autre que toi pourrait se montrer au grand jour sans toilette, se brunir le cou et les bras au grand soleil, se fatiguer le teint et les yeux à veiller un malade, après avoir nourri une demi-douzaine d'enfants, travaillé, pleuré, souffert... (oh '. que n'as-tu pas supporté !), et enflammer encore l'imagination des hommes, qu'ils soient vierges comme mon ami Karcl ou expérimentés cemme ton ami Salvator?

— Tiens, s'écria la Floriani impatientée, si tu continues sur ce ton , et si tu arrives à me persuader que je vais encore faire une passion, je suis capable de me mettre sur la figure, ce soir, un acide, un corrosif quelconque pour être affreuse demain malin.

— Vraiment, dit Salvator stupéfait, aurais-tu cette férocité envers toi-même?

— Non, c'est une manière de dire, répondit-elle ingénument. J'ai assez souffert pour n'avoir nulle envie de chercher des souffrances nouvelles.

— Mais, en supposant qu'on pût se défigurer sans se rendre aveugle, =ans se faire aucun mal... tu ne le ferais pas!

— Je ne le ferais pas de gaieté de cœur, car je suis artiste, j'aime le beau, et je tâche de préserver les yeux de mes enfants ou spectacle de la laideur. Je m'eflraierois moi-même si je devenais un objet d'horreur et de dégoût. Et cependant, je l'assure que si l'on mettait pour moi, dans une balance, les tourments d'une passion nou-

velle et le désagrément de devenir affreuse, je n'hésiterais pas.

— Tu dis cela d'un ton de sincérité qui m'effraie. Un être tel que toi est capable de tout! Ne va pas t'aviser d'une pareille folie, Lucrezia! comme une certaine princesse de Prusse, sœur de Frédéric le Grand, qui se défigura de la sorte, à ce qu'on dit, pour n'être pas recherchée en mariage et se conserver a son amant.

— C'est subiime, cela, dit la Floriani , car c'est le plu. grand sacrifice qu'une femme puisse faire.

— Oui , mais l'histoire ajoute qu'en détruisant sa beauté, elle détruisit sa santé, et qu'elle devint bizarre et méchante. Reste donc belle, puisque tu risquerais de perdre ta bonté, qui n'est pas un moindre trésor.

— Ami, dit la Floriani, le temps mettra ordre à tout. Peu à peu je deviendrai laide sans y songer, sans m'en apercevoir peut-être , et alors je crois que je serai enfin heureuse ; car, si j'ai acquis la funeste expérience qu'il n'est point de bonheur dans la passion, j'ai encore la chimère d'un certain état de calme et d'innocence que je crois ressentir dès à présent, et qui me semble plein de délices. Ne me dis donc pas que ton ami viendra le troubler par sa souffrance. Je ferai en sorte qu'il ne m'aime pas.

— Et comment t'y prendras-tu?

— En lui disant la vérité sur mon compte. Aide-moi, ne la lui épargne pas ! ... Mais quoi ! je suis bien folle de te croire ! Il ne peut pas m'aimer ! Ne porte-t-il pas toujours sur son sein le portrait de sa fiancée !

— Crois-tu donc réellement qu'il l'ait aimée? dit Salvator après un moment de silence.

— Tu me l'as dit, répondit Lucrezia.

— Oui, je l'ai cru, reprit-il, parce qu'il le croyait luimême, et qu'il le disait avec éloquence. Mais, voyons, entre nous, mon amie, on n'aime que fort incomplètement la femme qu'on n'a point possédée. L'amour véritable ne se nourrit pas éternellement de désirs et de regrets. Et, quand je me rappelle maintenant les rapports qui existaient entre le prince Karol et la princesse Lucie, je me confirme dans l'idée que cet amour n'a jamais existé que dans leurs imaginations. Ils s'étaient vus cinq ou six fois peut-être, et , encore , sous les yeux de leurs parents !

— Pas davantage ?

— Non, Karol me l'a dit lui-même. Ils se connaissaient à peine, lorsqu'ils furent fiancés, et elle mourul si peu de temps après , qu'ils n'eurent pas le temps de se connaître.

— L'as-tu vue, toi, cette princesse Lucie?

— Je l'ai vue une fois. C'était une jolie personne , fluette, pile, phthisique.... Je m'en suis aperçu tout de suite, quoique personne n'y songeât. Elle avait beaucoup d'élégance, de grâce ; une toilette exquise, de grands airs un peu trop précieux, à mon sens ; des yeux bleus, des cheveux comme un nuage, un teint de clair de lune, une réputation d'ange , une manière poétique de se poser. Elle ne me plaisait pas. Elle était trop romanesque et trop dédaigneuse ; c'était un de ces êtres auxquels j'ai toujours envie de dire : a Ouvre donc la bouche quand tu parles, pose donc les pieds quand tu marches, mange donc avec les dents, pleure donc avec les yeux, joue donc du piano avec les doigts, ris donc de la poitrine et non des sourcils, salue donc avec le corps et non avec le bout du menton. Si tu es un papillon ou une fleur, envole-toi au vent, et ne viens pas nous chatouiller l'œil ou l'oreille. Si tu es morte, dis-le tout de suite ! » Enfin elle m'impatientait comme quelque chose qui ressemble à une femme, mais qui n'en est que l'ombre. Elle avait la manie de se couvrir de fleurs et de parfums, qui me donnèrent la migraine le jour que j'eus l'honneur de diner auprès d'elle. Elle était embaumée comme un cadavre, et j'aurais mieux aimé un sachet dans mon armoire qu'une telle femme à mes côtés; je n'aurais pas été forcé de le respirer toujours.

— Je ne peux pas m'empècher de rire de ce portrait, dit la Floriani, et pourtant je sens qu'il est exagéré et que tu y portes un peu de dépit. Tu n'as pas plu à cette princesse, je le vois bien. Tu lui auras fait quelque compli-

LUCUEZIA FLORIANI.

menl trop pou recherché. L;ii~~nns les morts en paix et respectons ce souvenir dans l'âme pure du prince Karol.

Je veux, au contraire, le l'aire parler d'elle et raviver en lui cet amour qui lui est salutaire pour lo moment. Bonsoir, ami ! Sois tranquille, Karol n'aimera jamais qu'une sylphide!

F. a Lucrezia se persuadait de très-bonne foi quo Salvator se trompait. Kilo sentait bien qu'il avait, lui-même, pour elle un gros amour bon entant, si l'on peut parler ainsi, amour, bien sincèro, mais bien positif, qui n'eût imposé aucune chaîne et qui n'en eût pas accepté non [lus; en un mot, une solide et généreuse amitié, avec quelques plaisirs en passant, et autant d'infidélités qu'on pourrait ou qu'on voudrait s'en permettre de part et d'autre.

La Floriani ne voulait plus de chaînes, et se croyait à l'abri de toute passion ; mais elle s'était fait une trop grande idée de l'amour, elle l'avait ressenti avec trop d'énergie, enfin c'était une nature trop franche et trop passionnée pour qu'un pareil contrat ne lui parût pas révoltant. Elle no savait rien être à demi, et si, à son insu, elle avait encore des sens, elle aimait mieux les vaincre et leur imposer silence que de les satisfaire sans enthousiasme, sans la conviction, peut-être illusoire chez elle, mais sincère ,' d'une vie commune et d'une fidélité éternelle. C'est ainsi qu'elle avait longtemps aimé, et quand elle avait eu des passions do huit jours , ou peut-être même d'une heure, comme disait Salvator, c'avait été avec la ferme croyance qu'elle y mettait toute sa vie. Une grande facilité d'illusions, une aveugle bienveillance de jugement, une tendresse de cœur inépuisable, par conséquent beaucoup de précipitation , d'erreurs et de faiblesse, des dévouements héroïques pour d'indignes objets, une force inouïe appliquée à un but misérable dans le fait, sublime dans sa pensée; telle était l'œuvre généreuse, insensée et déplorable de toute son existence.

Aussi prompte et aussi absolue dans le renoncement que dans le désir, elle croyait, depuis un an, qu'elle était délivrée de l'amour, que rien no pourrait l'y ramener. Elle se persuadait même, tant son esprit embrassait vite une résolution et s'habituait à une manière d'être, que la victoire était à jamais remportée, et si elle eût mesuré la durée du temps à l'intensité de sa conviction, elle eût fait serment que vingt ans s'étaient déjà écoulés depuis qu'elle n'aimait plus.

Et pourtant, la dernière blessure était à peine cicatrisée, et, comme un brave soldat qui se remet en campagne lorsque ses jambes peuvent à peine le soutenir sur le seuil de l'ambulance, la Floriani affrontait courageusement, le contact journalier de deux hommes épris d'elle, chacun à sa manière. Elle se rassurait en se disant qu'elle n'avait jamais eu d'amour pour l'un , qu'elle n'en pourrait jamais avoir pour l'autre, et que, la Providence ayant voulu qu'elle leur fût nécessaire, il n'y avait point a se tourmenter des dangers possibles de cette situation.

Puis, en songeant à tout ce que Salvator Albam venait de lui dire, elle s'assit dans son boudoir avant d'entrer dans sa chambre, et se mit à dérouler ses cheveux et à le- .manger pour la nuit avec une admirable insouciance, u Peut-être , se disait-elle, est-ce une ruse naïve de Salvator pour savoir ce que je pense de son ami, et si c'est par l'impertinence ou par le sentiment qu'il faut m'attaquer? II invente cet amour de Karol pour ramener des épanchements que je lui ai interdits ! »

Bien des mots échappés au prince, de simples exclamations, certains regards eussent dû pourtant éclairer une femme de l'âge et de l'expérience de la Floriani. Mais elle avait conservé une modestie et une candeur d'enfant, en dépit de tout ce qui eût dû les lui faire perdre, et cetto particularité de son caractère n'en était pas un des moindres charmes. C'est peut-être là ce (pu la faisait paraître toujours jeune, et ce qui la faisait plaire si soudainement.

En arrangeant ses cheveux devant une glace , à la

clarté d'une seule bougie, elle se regarda un instant avec attention, comme elle ne s'était pas regardée depuis un an; mais elle avait si peu l'instinct de vivre pour ellemême, qu'elle ne vit dans sa propre figure que le souvenir des hommes qui l'avaient aimée. « Bah ! se dit-elle, ceux-là ne m'aimeraient [il us s'ils me voyaient maintenant. Comment donc pourrais-je plaire réellement à d'autres, quand ceux qui avaient, pour m' être attachés, tant d'autres mut ifs plus importants que ma jeunesse et ma beauté, ne se soucient plus de moi? » Elio n'avait pas été heureuse en amour, et pourtant elle avait allumé des passions si violentes , qu'elle no pouvait pas être flattée d'inspirer des caprices, et, après avoir été une idole, de devenir un amusement.

Elle se sentit donc bien forto lorsqu'elle rabattit les rideaux de gaze sur la glace rie sa toilette, en so (lisant que personne n'aurait plus rie droit sur elle; mais, comme elle reprenait sa bougie pour retourner auprès de ses enfants , elle tressaillit en se trouvant en face d'un spectre.

— Quoi ! mon cher prince, dit-elle après un instant d'effroi involontaire , vous voilà relevé quand on vous croyait si bien endormi! Qu'y a-t-il? vous êtes donc soulliant? et vous étiez seul ! Salvator vient do me quitter, et il n'est pas retourné auprès de vous? Parlez donc, vous m'inquiétez beaucoup !

Le prince était si pâle, si tremblant, si agit/', qu'il y avait rie quoi s'inquiéter en effet. 11 eut rie la peine à répondre; enfin il s'y décida.

— N'ayez pas peur de moi, ni pour moi, dit-il, je suis bien, très-bien.... Seulement, je ne dormais pas, je me suis mis à la fenêtre. J'ai entendu parler... j'étais bien tenté de descendre et de me mêler à votre conversation. Je ne l'osais pas... j'ai longtemps hésité! Enfin, n'entendant plus rien, et voyant Salvator errer seul dans lo fond du jardin, j'ai pris une grande résolution... je suis venu vous trouver... Pardonnez-moi , je suis si troublé que je ne sais pas ce que je fais , ni où je suis, ni comment j'ai eu l'audace rie pénétrer jusque dans votre appartement...

— Rassurez-vous, dit la Floriani en le faisant asseoir sur son divan, je ne suis pas offensée, je vois bien que vous êtes souffrant, vous vous soutenez à peine. Voyons, mon cher prince, vous avez eu quelque mauvais rêve. J'avais laissé Antonia auprès de vous. Pourquoi cette jeune étourdie vous a-t-elle quitté?

— C'est moi qui l'ai priée de me laisser seul. Je m'en vais... Pardon encore, je suis fou, ce soir, je le crains!

— Non, non, restez ici et remettez-vous. Je vais chercher Salvator ; à nous deux, nous vous distrairons, vous oublierez votre malaise en causant avec nous, et quand vous vous sentirez bien, Salvator vous emmènera. Vous dormirez tranquille quand il sera près de vous.

— N'allez pas chercher Salvator, dit lo prince en saisissant d'un mouvement impétueux les deux mains de la Floriani. Il ne peut rien pour moi, vous seule pouvez tout. Ecoutez, écoutez-moi, et que je meure après, si le peu do force que j'ai recouvrée s'exhalerians l'effort suprême qu'il me faut faire pour vous parler. J'ai entendu tout ce que Salvator vous a dit ce soir et tout ce que vous lui avez répondu. Ma fenêtre était ouverte, vous étiez au-riessous : la nuit, la voix porte dans ce silence solennel. Je sais donc tout, vous ne m'aimez pas, vous ne croyez seulement pas que je vous aime!

Nous y voici donc, pensa la Floriani saisie de chagrin et fatiguée d'avance de tout ce qu'il lui faudrait dire pour se défendre sans blesser ce triste cœur. — Mon cher enfant, dit-elle, écoutez...

— Non, non, s'écria-t-il avec une énergie dont il ne semblait pas capable, je n'ai rien à écouter. Je sais tout ce que vous me direz, je n'ai pas besoin de l'entendre, et il n'est pas certain que j'en eusse la force. C'est moi qui dois parler. Je ne vous demande rien. Vous ai-je jamais rien demandé? Connaîtriez-vous ma pensée, si Salvator ne l'eût devinée et trahie? Mais il y a quelque cho.-e, dans tout cela, qui m'est insupportable, quelque chose qui m'a percé le cœur, parce que c'est vous qui l'avez dit. Vous

LUCREZIA FLORIANI

|.ivt. mlezquejene peux pasaimer une femmecommo vous. dites du mal de vuus-mème pour prouver que j'en dois penser. Vous croyez enfin que je vous oublierai, et que, quand on dira du mal do vous en ma présence , je soupirerai lâchement en regrettant d'être lié à vous par la reconnaissance... Ces pénsées-là sont affreuses, elles me tuenl ' Dites-moi que vous les abjurez, ou je ne sais 06 que je ferai dans mon désespoir.

— Ne vous affectez pas ainsi pour quelques paroles irréfléchies , et dont je ne me souviens même pas , dit Lucrezia effrayée de l'émotion croissante du prince; je ne songe pas a vous accuser de morgue, et je vous sais incapable d'ingratitude. Quoi! n'ai-je pas dit plutôt que votre reconnaissance pour moi était bien plus grande que les ervices si naturels que je vous ai rendus? Oubliez les motsquivous ont blessé, je vous en supplie ; je les rétracte el je suis prèle a vous en demander pardon. Calmez-vous, et prouvez-moi la sincérité de votre amitié en ne vous faisant pas gratuitement souffrir vous-même !

— Oui, oui, vous êtes bonne, parfaitement bonne, reprit Karol en s'attachant convulsivement à elle; car il voyait qu'elle avait hâte de rompre ce tète à tète ; mais une seule fois, la première et la dernière fois de ma vie, sans doute, il faut que je parle... Sachez bien que si quelqu'un... que ce soit Salvator lui-même ou tout autre !.., si quelqu'un vous dit jamais que je n'ai pas pour vous du respect, de l'adoration... un culte!... le même culte que je rendis à la mémoire de ma mère... celui-là aura menti lâchement, ce sera mon ennemi, je le tuerai si je le rencontre... Moi qui suis doux, faible, réservé, je deviendrai haineux, violent , implacable, et plus fort pour le punir que ti us ces hommes robustes et batailleurs. Je sais bien que j'ai l'apparence u'un enfant, les traits d'une femme... mais i s ne savent pas ce qu'il y a en moi. Ils ne peuvent le savoir, je ne parle jamais de moi'.... je ne prétends pas être remarqué, je ne sais pas chercher à me faire . irai r. Je ne le suis pas, je ne le serai jamais. Je ne de- 11. mule même pas qu'on me croie capable d'à mei beau* coup... que m'importe? Mais vous? mais voks?... Ah ! v i us, ilu moins, il faut que vous sachiez que ce moribond vous appartient, comme l'esclave appartient à son maître, comme le sang au cœur, comme le corps a l'âme. Ce que que je ne peux pas accepter, c'est que vous ne soyez pas sûre de cela, c'est que vous disiez que je ne peux aimer un être semblable à moi. Je ne suis donc pas un homme? Tous les hommes aiment Dieu, et moi, je vous aime comme l'idéal , comme la perfection ; je vous crains comme je crains Dieu, je vous vénère au point que je

rajs à vos pieds plutôt que de vous exprimer un désir outrageant.

Et ce n'est pas que je voie en vous un fantôme comme celui que j'ai porté en moi si longtemps. Je sais fort bien que vous êtes une femme, que vous avez aimé, que vous pouvez aimer encore... tout autre que moi? Eh bien! soit! j'accepte tout cela, et je n'ai pas besoin de comprendre les mystères de votre cœur et de votre vie pour vous adorer. Soyez tout ce que vous voudrez, abandonnez \ i s enfants, reniez Dieu , chassez-moi , aimez l'homme qui vous en semblera digne... Si Salvator vous plaît , s'il pi ul vous donner un instant de bonheur, écoutez-le, rendez-le heureux; j'en mourrai certainement, mais sans qu'une pensée de blâme puisse entrer dans mon esprit, sans qu'un sentiment de vengeance puisse approcher de mon cœur. Je mourrai en vous bénissant , eu proclamant que vous avez le droit de faire tout ce qui e.it défendu aux autres, que ce qui est crime et reproche chez eux, esl vertu et gloire chez vous. Tenez, je suis tellement malheureux en ce monde, et l'amour que je vous, porte me ronge tellement les entrailles, que j'ai , en ce moment, un désir, un besoin effréné de mouiir. Mais si ■louiez que je m'en aille demain , que je ne vous retenais et que je vive, je vivrai et je serai content de i/ivre dans les tourments pour vous obéir. Vous croyez ai .unie quelqu'un plus que vous? c'est faux! je n'ai aimé personne. Je le sens maintenant, j'avai rêvé l'amour; car, comme vous l'a dit Salvator, il était dan mon cerveau , je ne l'avais pas senti dévorer mon cœur.

C'était une femme pure, et je respecte tellement son souvenir, que je ne veux plus lui faire un mensonge en portant son image sur ma poitrine. Prenez-le, cachez-le, gardez-le, ce portrait que je ne comprends plus, et où je vois toujours vos traits maintenant à la place des siens! je vous le donne et vous prie de l'accepter, parce qu'il ne doit pas être profané, et qu'il n'y a que deux endroits où il puisse être sanctifié désormais. Votre main , ou la tombe de ma mère... Ne croyez pas que je parle dans le délire. Si j'étais calme, je n'a lirais pas le courage de parler; mais ce courage train; la vérité et proclame ce que je pense à toute heure depuis que je vous connais. Et je le dirais à la face du monde, j'en ferais le serment sur la tète de vos enfants... je le dirai à Salvator luimême : qu'il m'entende, qu'il le sache, et qu'il n'ait jamais la folie de le nier. Je vous aime, ô vous ! ô toi , qui n'as pas de nom pour moi, et que je ne pourrais qualifier dans aucune langue... je t'aime!... j'ai du feu dans la poitrine... je meurs!

Et Karol , épuisé par cette ardente protestation , tomba aux pieds de la Floriani et s'y roula en tordant ses mains avec tant de violence qu'il lés déchira et en fit jaillir le sang.

— Aime-le ! aime-le ! prends pitié de lui ! s'écria Salvator qui , après avoir cherché vainement le prince dans sa chambre et dans toute la maison , venait d'entrer, effrayé, et d'entendre ses dernières paroles. Aime-le, Floriani , ou tu n'es plus toi-même, ou un affreux égoïsme a desséché ton sein généreux. Il se meurt, sauve-le! Il n'a jamais aimé, fais-le vivre, ou je te maudis !

Et cet homme étrangement généreux et enthousiaste, au milieu de son àpreté personnelle aux jouissances de la vie, cet inappréciable ami, qui préférait Karol à tout, à la Floriani et à lui-même, le releva du parquet où il se tordait dans une sorte d'agonie, et le jetant, pour ainsi dire, dans les bras de la Lucrezia , il s'élança vers la porte, comme pour ne pas entendre la réponse et ne pas assister à un bonheur auquel il ne renonçait pas sans effort.

La Floriani, éperdue, reçut Karol contre son cœur et l'y pressa avec tendresse ; mais, plus effrayée encore que vaincue, elle fit à Salvator un geste absolu pour qu'il eut à rester. — Je l'aimerai , dit-elle, en couvrant d'un long et puissant baiser le front pâle du jeune prince, mais ce sera comme sa mère l'aimait! aussi ardemment, aussi constamment qu'elle, je le jure! Je vois bien qu'il a besoin d'être aimé ainsi , et je sais qu'il le mérite. Cette tendresse maternelle, dont je m'étais prise pour lui , d'instinct, et sans songer à la prolonger au delà de sa guérison , je la lui voue pour toujours, et à l'exclusion de tout autre homme. Je renouvelle pour toi, mon fils, le vœu de chasteté et de dévouement que j'ai fait pour Cého et pour mes autres enfants. Je garderai saintement et respectueusement le portrait de ta fiancée, et quand tu voudrai le voir, nous parlerons d'elle ensemble. Nous pleurerons ensemble ta mère chérie, et tu ne l'oublieras pas en retrouvant son cœur dans le mien. J'accepte ton amour à ce prix, et j'y crois, quelque désabusée que je sois de tout le reste. Voila la plus grande preuve d'affection que je puisse te donner !

Cet engagement parut à Salvator un remède bien incomplet, et plus dangereux qu'utile. 11 allait demander davantage, lorsque le prince, retrouvant la force avec la parole, s'écria, fondant en larmes :

— Bénie sois-tu , femme adorée ! je ne te demanderai jamais rien de plus, el mon bonheur est si grand que je n'ai pas de parole pour t'en remercier.

Il se prosterna devant elle et embrassa ses genoux avec transport. Puis, s'arrachant de ses bras, il suivit Salvator et alla dormir avec un calme dont il n'avait jamais joui jusqu'à cette heure.

— Étranges et impossibles amours! se disait Salvator en essayant de dormir aussi.

J'espère , lecteur, que tu sais d'avance ce qui va se

LUCREZIA FLORIANI

passer dans ce chapitre, et que rien do tout ce qui est arrivé jusqu'ici , dans le cours monotone de cette histoire, ne ' a causé le plus lé ;er i h nnement. Je voudt .us être auprès de toi quand tu approches du dénouement do chaque i hase d un roman quelconque, el . d' p es te pn visions, je saurais si l'œuvre esl dans le chemin de la logique el de la vérité; je me méfie beaucoup d'un dénouement impossible à i révoir pour tout autre que pour l'auteur, parce qu'il n'y a pas plusieurs partis à prendre po i les caractères donnés. Il n'y en a qu'un , et si personne ne s'en doute, c'est que les caractères sont faux, et

Tu me diras pi ut-être que voilà le prince Karol so livrant à une explosion de sentiment et à un abandon de i i s n bien en dehors des habitudes que je t'ai i< lées rie lui jusqu'ici. .Mais non, tu no nie feras pas une ob- 5i rval mi aussi niaise; car je te renvi nais encore à toimême, ei je le demanderais si, en matiè e d'amour, ce qui nous semble le plus opposé à nos goûts et à nos facultés n'est pas précisément ce que nous, embrassons avec le p us d'ardeur; et si, dans ces cas-là, l'impossible n'est pas justement l'inévitable*

Vraiment, la vie, telle qu'elle, so passe sous nos yeux, est. bien assez folle el a-sez fantasque, le cœur humain , tel que Dieu l'a fait, est bien assez mobile et assez, inconséquent; il y a, eans le cours naturel des choses, bien assez de désordres, de cataclysmes, d'orages, de désastres et d'imprévu, pour qu'il soit inutile de se tort uni la cervelle à inventei des buts étranges el des caractères d'exception. Il suffirait île raconter. Et puis, qu'est-ce que les caractèi es ■ xceptionnels que le roman va toujours chercher pour surprendre el intôres er le public? Est-ce q n nous ne sommes pas tous des exceptions par rapport aux autres, dans : delà I infini de nos organisations? Si certaines lois communes l'ont do l'humanité un seul être, n'y a-t-il (kis, dans l'analyse de celto grande synthèse, autant d'êtres distincts et dissemblables que nous sommes ii m ividualiti s ? La Genèse nous dit que Dieu lit l'homme d'i n peu il ' terre et d'eau, puiir nous montrer que la :. i matière élémentaire servit à notre formation. Mais, dans la combinaison des parties constituantes de cette matière, reste la diversité étemelle et intime, et, de là, ces e ix feuilles l'ieniiqucs impossibles à rencontrer dans ;étal, ces ueiix cœurs identiques inutiles à rèvei dans la race humaine. Sachons doue bien ce lieu commun : que chacun de nous est un monde inconnu à

- semblab es, et pourrait raconter de soi une histoire blant à celle de tout le monde, semblable à celle de pei sonne.

Le roman n'a pas autre chose à faire que de raconter ii e ment une de ces histoires personnelles, et de la rendre aussi claire que possible; qu'on y a^ute beaucoup de laits extérieurs, qu'on y mêle beaucoup d'individualités diverses, je le veux bien : mais c'est compliquer beaucoup la besogne sans beaucoup de profit pour notre instruction morale. Et [uns, c'est très-fatigant pour le qui esl paresseux! Réjouis-toi dune, paresseux .le lecti m de trouver aujourd'hui un auteur plus paresseux que toi.

Tu pressens déjà que la Floriani, en faisant la liausaction, s'engageait plus qu'elle no pensait, et qu'un amour maternel platonique, et pourtant passionné, ne pouvait durer éternellement entre, un homme de vingtquatre ans ei une d iiiiue de trente, beaux tous les deux, et tous deux enthousiastes et avides de tendresse. Gela

■ ui.i -i\ sein, unes, peut-être deux mois, avec une sérénité angélique de part et d'autre, et ce fut, il faut bien le ne. le | lus beau temps île leur amuui'. Puis vint l'o- I c'est dans lame ilu jeune homme qu'il s'alluma '. i e i ; puis vinrent quelques heures d'ivresse, où, pour tous deux, le ciel sembla descendre sur la terre. Abu-. quand la félicite humaine esi arrivée a son apogée, elle touche a sa lin. L'inexorable loi qui préside à notre des-

tinee la réglé ainsi, et la plus folle ces Sagesses serait

celle qui exhorterait l'homme a se développer pour le

i absolu, sans lui dire que ce bonheur doit être

p ssage d'un éclair, et qu'il faut s'arranger

pour végéter le reste du temps, assez satisfait d'une es- 6 OU d'un souvenir. Il en est île la vie comme Ou

roman : pi ur qu'elle bii complète, il faudrait mourir le lendemain de certains jours. Pour que le roman

n, on lo termine ordinairement le jour rie l'hyménée; c'esl a-dire qu'on aspire, pendant un nombre plus mi m ins savanl de volumes, à voir luire un rayon ,

donl aucun art ne peu! expi imei l'éclal el la beauté, et

que le lecteur colore a sa guise, car c'est, la que l'auteur renonce a peindre et lui i uhaite le b m oir.

Eh bien! peur i^sncr un peu de sortir du chemin tracé, nui! I ne fermerons pas le livre à celle p , ;e fatale. N'eus nous arrêterons un instant au sommel de cette pente que nous avons vu gravir, et nous la redescendrons dans un second volume, que lo lecteur est diS| i n i de lire s'il n'aime pas les histoires tristes et les vérités chagrines,

Tevoila bien averti, cher lecteur, tusaistoul ce qui doit arriver désormais. Je poursuis, arrête-toi là -i tu veux. Tu connais la synthi se i e ces deux existences qui se si m rapprochées des deux bouts opposé, de l'horizon soi i il. I-1' dei.nl me regarde, et si tu ne t'en soucies point, laisse-moi l'écrire eu paix. Crois-tu donc que l'un soit toujours forcé de penser à toi, et que l'on n'écrive 1 mil : -oi-méme, en so donnant le plaisir de t'oublier? Tu n'es guèr§ embarrassé de le rendre, et alors non, sommes quilles.

En renonçant à l'amour, en cherchant la retraite , la Floriani ;s'était trompée de date dans sa vie. 11 esl ban certain qu'elle s'était persuadé, clans ce moment-la, que le calme do la vieillesse, auquel elle aspirait , était venu , par miracle, lui apporter ses bienfaits avant le temps. Les quinze années de passion et de tourments qu'elle venait de fournir lui semblaient si lourdes et si cruelles qu'elle se flattait do se les faire compter doubles par le Dispensateur suprême de nos épreuves. Mais l'implacable destinée n'était pas satisfaite. Pour s'être trompée dans ses choix, pour avoir donné une affection sublime à des êtres qui lui plaisaient sans le mériter, pour n'avoir pas su aimer ceux qui le méritaient sans lui plaire, pour avoir trop aimé ceux que Jésus-Christ a voulu racheter, el n'avoir pas cherché la quiétude, la sécurité et le triomphe paisible dos élus, de ces insupportables justes, qui du haut de leurs chaises d'or, narguent les misères et les souffrances de l'humanité, la pauvre pécheresse devaii expier encore les malheurs passés par de nouveaux malheurs. Faites-vous sœur de charité, allez ramasser les membres épars sur le champ do bataille, et chasser les mouches immondes des plaies du moribond abandonné; vous serez emportée par un boulet, ou traitée comme une vivandière par le vainqueur brutal. Mais vivez avec I s p, n faits, n'aimez que les beaux, les riches, les les heureux de ce monde, parfumez votre âme deheato dans une atmosphère éthérée; soyez comme une fleur dans son jardin , comme la princesse Lucie dans son nuage, et vous serez canonisée.

La Floriani se faisait donc do grandes illusions, en s'imaginant qu'elle en serait quitte à si bon marché, et que, désormais, elle pourrait \ivre peur sesenlanls, pour son vieux peie, et pour elle-même. Un cœur qui a passe par d'aussi terribles maladies que celles dont elle i : i a peine n'est pas guéri par quelques mois ne repqs et de solitude. Cette solitude même et. celte inaction ne .-oui peut-être pas ce qui lui convient. La transition s'elait laite trop brusquement, et, en acceptant sa guéris n comme un fait accompli, la bonne Lucrezia n'avait pas assez veillé sur elle-même. Lorsqu'au heu de cet amour exigeant et personnel qui avait fait tout le mal de sa vie, le noble et romanesque pnnee de Roswald lui offrit un dévouement absolu, un respect digne d'une sainte, et qu'il accepta même avec traii pqrt le \çeu d'une amitiéchaste de sa part , elle se crut iauvéo. Était-il permis a

iniiie chargée de tant île taules de s'abuser a ce

point, ci de s'imaginer bonnement que la Provi allait la récompenser de iseri irs au ami de l'en punir? Non, cela n'était poinl permis, et pourtant la Lucrezia s'en accommoda avec sa naïveté habituelle.

LUCliJÎZIA FLORIA-Nl

Le piiuce Karol de Roswald

Elle y trouva d'abord un bonheur extrême, des joies sans mélange. Karol était si dominé, si soumis, il s'était abjuré si complètement, il subissait une telle fascination, qu'un mot, un regard, une innocente caresse, le jetaient dans une ivresse inappréciable. Il y avait à la surface de son être une pureté angéliquo, et les acres passions qui fermentaient inconnues et oisives encore au fond de son àme, ne s'éveillèrent pas tout de suite. Il n'avait jamais brûlé du feu de l'amour, il n'avait jamais senti battre contre son cœur le cœur d'une femme, et les premières émotions de ce genre furent pour lui plus vives et plus profondes qu'elles ne le sont chez un adolescent aux pnscs avec le premier éveil des sens.

Il y avait longtemps déjà que ces désirs germaient en j lui sans qu'il voulut s'en rendre compte. Il les avait trompés à l'aide de la poésie et de ce religieux sentiment pour une fiancée, dont il avait à peine senti la main effleurer la sienne. Ses rêves arrivaient donc tout frais, tout craintifs et tout palpitants à la réalité. Il avait encore les terreurs d'un enfant et déjà l'énergie d'un homme. Ce mélange de pudeur et d'emportement lui donnait un charme irrésistible que la Floriani n'avait encore jamais

rencontré. Aussi , chaque jour l'enflnmma-t-il d'une sympathie, d'une admiration, et eniin d'un enthousiasme dont elle ne mesura pas les progrès.

Toujours téméraire par bravoure, et insouciante pour elle-même à cause de ceux qu'elle aimait, elle ne vit pas venir l'orage. Pouvait-elle croire autre chose que ce qu'il lui disait, et s'inquiéter d'un avenir qui semblait devoir être la continuation indélinie de cet amour céleste?

Il se trompait lui-même en trompant sa maîtresse, ce doux et terrible enfant, qui , tout vaincu et tout dévoré par la passion , n'y croyait pas encore, qui avait vécu d'illusions et se fiait à la puissance des mots sans apprécier les nuances d'idées et de faits qu'ils représentent. Quand il avait appelé la Floriani ma mère, quand il avait pressé le bord de son vêtement contre ses lèvres ardentes , quand il avait dit en s'endormant : « plutôt mourir que de la profaner dans ma pensée, » il se jugeait plus fort que la nature humaine, et méprisait encore la tempête qui grondait dans son sein.

Et elle, l'aveugle enfant, car c'était un enfant encore plus ingénu et plus crédule que Karol , cette femme que,

LUCREZIA FLORIANI

C'était la Floriani. (Page 38.)

dans la langue reçue, on aurait bien pu appeler une femme perdue ; elle croyait à ce calme qui lui semblait si beau , si neuf, si salutaire. Elle l'éprouvait en elle-même, parce que la lassitude et le dégoût avaient calmé son sang, et la préservaient d'un entraînement Mibit.

Et, dans cette confiance réciproque, si absolue et si sincère, que la présence de Salvator ne les gênait point, et que leurs chastes baisers craignaient à peine les regards des enfants, chaque jour pourtant creusait un abîme. Karol n'existait plus par lui-même. Sa race, sa croyance, sa mère, sa fiancée, ses instincts, ses goûts et ses relations, il avait tout perdu de vue. Il ne respirait que par le souffle de la Floriani , il ne respirait pas et ne voyait pas, il ne comprenait ni ne pensait , quand elle ne se mettait pas entre lui et le monde extérieur. L'ivresse était si complète qu'il ne pouvait plus faire un pas de luimême dans la vie. L'avenir ne lui pesait pas plus que le passé. L'idée de se séparer d'elle n'avait aucun sens pour lui. Il semblait que cet être diaphane et fragile se fût consumé et absorbé dans le foyer de l'amour.

Peu à peu pourtant la flamme se dégagea des nuages

de parfums qui la voilaient. L'éclair traversa le ciel , la voix de la passion retentit comme un cri de détresse, comme une question de vie ou de mort. Un insensible abandon de toute crainte et de toute prudence avait amené jour par jour l'imminente défaite de cette suprême raison dont se piquait la Floriani. Un invincible attrait, une progression de voluptés délicates et dévorantes, les délices d'une ivresse inconnue et souveraine avaient endormi et anéanti une à une les saintes terreurs de Karol, et cette victoire des sens, qu'il avait cru devoir être avilissante pour tous deux, donna à son amour une exaltation et une intensité nouvelles.

Il avait passé sa vie à se battre en duel au nom de l'esprit contre la matière. Il avait vu dans la sanctification du mariage et dans 1 union bénie de deux virginités, la seule réhabilitation possible de cet acte qui n'était divin selon lui que parce qu'il était nécessaire. Il avait cru longtemps que demander la révélation de l'amour à une femme prodigue de ce bienfait, ou seulement à une femme qui ne lui en apporterait pas les prémices, serait pour lui une chute sans remède et sans pardon à ses propres yeux. Il fut fort surpris de se sentir inondé de tant de joie que sa

TrpOCRAPHIE J. CLATE, 7 RCE SAIST-BE.MltT. — H. DELATOLS SC.

LUCREZIA FLORIANI

conscience était muette; et quand il interrogea cette conscience, il la trouva ivre. Elle lui répondit qu'elle n'avait rien eu à démêler avec son péché , qu'elle se sentait léqu'i Ile ne savait pourquoi il avait toujours voulu êcher de faire cause commune avec son cœur, enfin qu'elle avait soif de voluptés nouvelles, et qu'elle lui parlerait morale et sagesse quand elle serait rassasiée.

La Floriani, qui n'avail jamais fait ces distinctions méta| hysiques entre ses penchants et ses intérêts personnels,' et qui n'avait renoncé à l'amour que parce que le sien avait causé le malheur d'autrui , se sentit très- .'i très-fière lorsque, l'illusion de son amant se communiquanl à elle, elle crut qu'il était pour toujours le plus heureux des hommes. Elle ne regretta pas seulement -un beau rêve de force et de vieillesse anticipée; son orgueil ne lui lit pas de reproches, et elle ne pleura point sur sa chute. Toujours naïve et confiante, elle ne répondit aux craintes de Salvator qu'en lui demandant si Karol se repentait et se trouvait a plaindre. Et comme la félicité de Karol touchait aux nues en ce moment , comme Salvator lui-même en était stupéfait d'étonnement, de jalousie et d'admiration , il ne trouva rien à i ('pondre.

Il souffrit passablement de l'aventure, lui, ce brave a in e Albani, qui n'eût pas senti ce bonheur avec la même puissance que son jeune ami, mais qui ne l'eût pas fait expier si cruellement par la suite. Il en fut si agite qu'il en perdit le sommeil, et presque l'appétit et là gaieté. Mais son âme était si belle et son amitié si loyale , qu'il remporta la victoire. 11 remercia la Floriani avec effusion , d'avoir, sinon guéri à jamais l'esprit et le cœur de Karol (ce qu'il ne cro\ ait pas possible dans de ti il s conditions), du moins de l'avoir initié à un bonheur que nulle autre fi mme ne lui eût jamais fait connaître, Puis, prétextant des affaires indispensables à Venise, il partit sans vouloir faire avec eux aucun plan d'avenir. « Je reviendrai dans quinze jours, leur dit-il, et vous me d ..!■/ ali rs ce que vous aurez résolu. »

Le fait est qu'il ne pouvait supporter plus longtemps le spectacle d'un bonheur qu'il approuvait et qu'il encourageait cependant île toute son âme. Il se mit en route sans leur dire qu'il allait chercher des distractions philosophiques auprès d'une certaine danseuse, qui lui avait fait un signe à Milan , dans la coulisse du théàlre de la Scala.

« Je n'aurais jamais cru, se disait-il, chemin faisant, que mon jeune puritain mordrait au fruit défendu avec cette violence et cet oubli du passé. Celte Floriani est doiu un être plus enchanteur que le serpent, car Adam pleura aussitôt sa faute, et Karol fait gloire de la sienne, au continue!... Allons! veuille le ciel que cela dure, et qu'a mon retour je ne le trouve pas honteux et désespéré I »

1 h sauras bientôt ce qu'il en advint, lecteur, si tu ne le sais déjà, et si tu ne préfères rester entre la porte du ciel et celle de l'enfer.

Malgré l'affection que le prince portait au comte, malgré la reconnaissance que lui inspiraient son dévouement, ses tendres soins, et l'espèce de sanction qu'il venait de donner à sui bonheur, le bonheur est si égoïste, que Karol vil partir Albani avec une sorte de joie. La présence d'un ami gène toujours un peu les continuels épanchements d'une âme enivrée, 1 1 bien que le prin i ût mis beaacoup d'abandon à proclamer devant Salvator la force de sa pas ion, il n'en est pas moins vrai qu'il était un peu m 'content quand il ne le voyait pas accueillir avec une confiance absolue la conviction ou il était que ce bonheur devait durer toujours et n'être troublé par aucun nu

Une âme moins pure et moins loyale quo la sienne ■ ni, été humiliée, peut-être, de se montrer si différente d'ellei ant un ami qui pouvait comparer le présent avec le passé, el l'accusi i ri ii consôqui née, ou seulement sourire de son entraînement s bu, comme il avait souri auparavant de sa réserve exagérée. Mais si Karol avait i

certaines petitesses d'esprit, ce n'étaient jamais des petitesses mesquines, et l'on eût pu dire que c'étaient plutôt des puérilités charmantes. Lui aussi avait ses naïvetés moins frappantes, moins complètes que celles de la Floriani; mais plus fines et réellement intéressantes par leur contraste avec, le fond de son caractère. Ainsi, il ne niait pas qu'il eût été rigoriste dans le passé, et qu'il fut ave iglé dans le présent ; mais il lui était impossible de l'avouer. Il ne s'en souvenait pas , et ne se rendait presque pas compte de sa transformation. Il persistait à croire qu'il haïssait les emportements d'un esprit sans règle et sans retenue, et si on lui eût parlé d'une autre femme, toute semblable à la Floriani par sa conduite et ses aventures, mais n'ayant pas en elle ce charme mystérieux qu'il subissait, il en eût détourné ses regards avec effroi et aversion. Enfin, il avait littéralement sur les yeux ce bandeau que les poêles antiques, ces maîtres dans l'art de symboliser les passions, ont placé sur ceux de Cupidon. Son esprit n'avait point changé, mais son cœur et son imagination paraient l'idole de toutes les vertus qu'il souhaitait d'adorer.

La Floriani s'habitua facilement, comme on peut croire, à recevoir un culte dont elle n'avait jamais eu l'idée. Certes, elle avait été aimée, et elle avait aimé aussi trèsardemment. Mais les organisations aussi exquises que celle de Karol sont bien rares, et elle n'en avait point rencontré. Ainsi qu'elle l'avait dit à Salvator, elle n'avait aimé que de pauvres diables , c'est-à-dire des hommes sans nom, sans fortune et sans gloire. Une fierté craintive lui avait toujours fait repousser l'hommage des gens haut placés dans le monde. Tout ce qui eût pu ressembler à une liaison fondée sur un intérêt personnel de fortune, de succès ou de vanité, l'avait toujours trouvée défiante et presque hautaine. Avec l'excessive bienveillance de son caractère, ce soin de fuir et de repouss r les grands seigneurs ou les grands artistes avait été bizarre en apparence; mais c'était, en effet, une conséquence de son caractère indépendant et brave, peut-être aussi de cet instinct maternel qu'elle portait dans tout. L'idéed'ètre protégée lui était insupportable; elle préférait être dominée par les travers d'un amant sans délicatesse que de subir la discipline majestueuse d'un pédagogue parfumé. Au fond, c'était toujours elle qui avait protégé et réhabilité, sauvé ou tenté de sauver les hommes qu'elle avait chéris. Gourmandant leurs vices avec. tendresse, réparant leurs faules avec dévouement, elk avait fail 1 faire des dieux de ces simples mortels. .Mais elle s'était sacrifiée trop complètement pour réussir. Depuis le Christ, mis en croix pour avoir trop aimé, jusqu'à nos jours, c'est l'histoire de tous les dévouements. Celui qui se les impose en est l'inévitable victime, et comme la Lucrezia n'était, après tout, qu'une femme, elle n'avait pas poussé la patience jusquà mourir. D'ailleurs, elle avait logé trop d'amours à la fois dans son àme, c'est-àdire qu'elle avait voulu être la mère de ses amants sans cesser d'être celle de ses enfants, et ces deux affections, toujours aux prises l'une contre l'autre, avaient dû résoudre leur combat par l'extinction de la moins obstinée. Les enfants l'avaient emporté toujours, et, pour parler par métaphore, les amants, pris aux Enfants-Trouvés de la civilisation, avaient dû y retourner tout ou tard.

Il en résulta qu'elle fut haïe et maudite souvent , par ces hommes qui lui devaient tout, et qui, après avoir été gâtés par elle, ne purent comprendre qu'elle se reprenait, lorsqu'elle était lasse et découragée. Ils l'accusèrent d'être capricieuse, impitoyable, folle dans sa précipitation à se livrer et à se retirer, et ce dernier grief était un peu fondé. La Floriani ne doit donc pas te sembler bien parfaite, cher lecteur, et mon intention n'a jamais été de te montrer en elle l'être divin que rêvait Karol. C'est un personnage humain que j'analyse ici sous tes yeux, avec ses grands instincts et sa faiblesse d'exécution, ses vastes entreprises et sis moyens bornés ou erronés.

Beaucoup d'hommes charmants pensèrent que la Floriani était une impertinente, une personne distraite, fantasque et sans jugement, parce qu'elle n'accueillait pas leurs fadeurs. Avait-elle le droit de se faire respecter de

i ! ' UEZIA PLORIANI.

itis-là , elle qui i t si i

el qui rompait bientôt avec eux pour plus mal eni

Elle eut donc des ennemis et ne s'en aperçut pas beau-

; comptant pour rien ce qu'on disait d'elle, quand son ca tant de vives affe i • s. Mais elle ne s'en habitua pas moins - cirs et les ;

g- nnemis naturels. EU.

des os, au milieu ,'iire; et, tout en acquérant du monde, elle conserva contre le monde un fon gucil un peu sauvage. Elle savait y porter une grande

-, el quand elle jouait ou quan on eût dit qu'elle

était nées . Mais elle ne pouvait souffrir qu'on

,■ i. ble et ce langagi à a lie |uentalion - rés. Elle sentait

propre sentiment des h ,n t. dans son instinct de la véritable dans la lierté in - a esprit. Elle riait

aux éclats, lorsqu'un marq se et à tour-

nure absurde venait lui d re, dans sa loge, que ce qu'on admirait le plus en elle, c'est qui vmé la bonne

compagnie. Un jour qu'une . ime (laquelle avail

malheureusement la voix rau |ue, les mains violi le menton larbu), lui Faisait compliment sur sis ans de - .

- fleurie sous ne peut pas se ti i convient à un rôle no-

Mais quai le dame lut sortie, la comé-

dienne éclata de rire es. 1

. qui avait cru lui faire beaucoup de plaisir el d'honneur avec ses éli

Toulr- 5 t là pour vous dire qu'il ne

fallait pas moins qu'un miracle pour que la railleuse et fioiv ent el de tendresse pour un . Un a vu comment ce miracle se lit par degrés, et se trouva accompli comme par surpn=e. Alors la Floriàni, n'étant plus occupée a ?e défendre, mais a admirer, découvrit . qu'elle aimait des charmes qu'e. vait jamais voulu apprécier dans c a^te. Fidèle

jioint faire honneur de tant i.i ■■ l'éducation qu'il

avait reçue et aux habitudes qu'il avait contractées. A ce - ai plutôt critiquée; ; mais, en supposant qu'il ne les devait qu'a la perfection de son caractère naturel, à la doie - àme et à la tel

- . - - pour elle, elle en fat enivrée. 1

semblait qo - ses amours avaient été des orgies,

au prix stin u'ambroisie el de miel que lui ser-

vaient les chastes lèvres, les paroles suaves et les extases célestes de son jeune amant.

— a Je ne mérite point de telles adorations, lui disaitelle, mais je tanne u'etre capable de les ressentit

si. Je ne m'aimais point , je ne me suis jamais - .u'ici. Mais il me semule que je

aimer en toi, et que je suis forcée de respecter l'être que tu vénèi es soi te.

a Non, iR.nl je n'avais jamais ete aimée et tu es mon premier amour ! s'écriait-elle dans la sincérité cœur. Je cherchais, avec une soif ardente, ce que j'ai enlin trouve aujourd'hui. Va, mon âme que je croyais .it au.-si vierge que la lii nue, j en suis certaine a présent, et je puis le jurer devant Ûieu '. d

L'amour es - de bonne foi. Le

dernier semble toujours le premier chez les natures puissantes, et il est certain que si l'affection ^e mesure a l'enthousiasme, jamais la Floriàni n'avait autant aime. Cet enthousiasme qu'elle avait eu pour d'autres hommes avait b. Ils n'avaient pas su l'entretenir ou le renou\ i. n avait survécu un certain temps au

3ilé, la sollicitude, la . lent, le sentiment

maternel, en .un mot, et c'était merveille que

pu vivre au-si longl quoique le monue, ne jugeant que de l'apparence, ^e lut

■ les lui voir rompre si vil :ient. Dans toutes ces passions elle ava é huit jours à peine, et quand un i ans de dévouement absolu suivit à un an. - - 1 • pi - que ne le - • icrifice

d'une vie entière pour un être qu'on en sentirait toujours

n difficile et bien m ;ritoire de se soumettre et de s'immoler? Corn, grand e i la patrie ingrate, qu

souffrant le martyre pour la \

Aus-i la Floriàni fut-elle étou; bonheur. Elle avait bien commence, cette fois encore, par le dévouement, puisqu'elle avait sauvé cet enfant malade, au prix d'uni

une grande fatigue phys que cela en comparaison de ce qu'elle avail souffert pour sauver des âmes perverses on des esprit

Rien, en vérité, moins que rien ! N'avait-elle pas proligué des soins et des veilles à des nus? i Kt pour ce peu qu'il me doit, se disait , qui m'aime comme si je lui avais ouvert les i tenant je ne médirai p ■ . imée parce que je

suis nécessaire, ou bien parce qu'un peu d'éclat :. ronne. Il m'aime pour moi-même, pour m i seule. Il est riche, il est prince, il est vertueux, i! n'a [ à payer, il ne se sent pas faible d'esprit et entra

-ions nuisibles. Il n'est ni lib rt n, ni ji ueiir, ni - . -, ni vaniteux. Il n'a qu'une ambition, aimé, et n'attend rie moi aucun service, aucun

- -'-ulcment le bonheur que l'amour peut ne m'a point vue dans ma gloire. Ce n'est pas cette beauté artificielle que d. : - costumes, l'exercice des ta-

lents, le triomphe, l'engouement de la feule et la i des hommages qui l'ont attiré vers moi. Il ne m'a vue

ns la retraite et dépouillée de tout près \ mon être, c'est moi , oh! oui, c'est bien moi qu'il ai

Elle ne se disait pas ce qui, en effet, était pluà concevoir et à expliquer, que ce jeune homme, dévoré du besoin d'une affeeticn exclusive, et récemmen de celle sa mère, était arrivé à l'heure de sa vie où il lui fallait s'attacher ou mourir; que le hasard ou la fatalité ; comme nous disons aujourd'hui dans les romans), lui ayant fait rencontrer des soins, de la tendrebonté chez une femme encore belle et tres-aimable, sa vie intérieure, trop longtemps comprimée, avail fait explosion; qu'enfin, il aimait passionnément, parce qu'il ne pouvait pas aimer autrement.

L'absence de Salvator, qui ne devait durer que quinze jours, dura| ois. Qui le retint aussi lai ■

loin de ses amis"? C'est peut-être quel pi'un ;ui i point la peine qu'on en parle; au;si je n'en p 11 en jugea de même, car il n'en parla jamais à Karol ni à la Lucrezia. Il vint les rejoindre quand il se fut bien convaincu qu'il eût mieux fait de ne pas les

Pendant , te d'un mois, le paradis demeura

clair, serein, inondé de soleil et prodigue de ricl

s deux amants. La possession abs u nueile de l'être qu'il aimait était la seuie éxi Karol pût supporter. Pius il était aime , plus il voulait plus son bonheur le possédait, plus il s'acharnait a posséder son bonheur.

s il ne pouvait sséder qu'à une condition : c'est que rien ne se placerait jamais entre lui et I passion, et ce miracle fut fait en sa faveur pendant | lus d'un mois , grâce a un concours de circonstances tout à fait exceptionnelles dans la v ie. Les quatre enfants de la Floriàni turent en parfaite santé, et pas un seul n'é| la plus légère indisposition pendant cinq semait Célio avait pris un coup ne soleil ou que le petit Salvator eût percé quelque néces-

sairement abs par les soais à leur donner, et dis-

traite, quelques jours, d r prince; mais, comme

les deux se tèrent à mer-

veille, ii n y eut ni ni larmes, ni qu.

eux; du moins, s'il y en eut, Karol ne s'en aperçât , as,

LUCREZIA FLORIANI

car il ne s'apercevait point encore des petits détails , dos rares interruptions de sa félicité, et Lucrezia n'eut que de très-courts instants à consacrer à ses actes de répression ou d'intervention maternelle. Elle exerça paisiblement sur eux sa police assidue et clairvoyante ; mais ils la lui rendirent si facile et si douce, que le prince ne vit que le côté adorable de ces fonctions sacrées.

Le pore Menapace prit beaucoup de poisson et le vendit fort bien, tant à sa fille qu'à l'aubergiste d'Iseo; ce qui le mit de bonne humeur et l'empêcha de venir faire aucune réprimande fâcheuse à la Lucrezia. Elle alla le voir plusieurs fois par jour, comme à l'ordinaire, mais sans que Karol songeât à l'accompagner; de sorte qu'il oublia l'éloignement et le dégoût que ce sordide vieillard lui avait inspirés d'abord. Enfin, il ne vint personne à la villa Floriani, et rien no troubla le divin tète-à-tète.

Il faut dire aussi que le prince aida la destinée par l'heureuse disposition de son esprit, et qu'il ne fit rien pour s'apercevoir de l'étrangeté de sa situation. Habile à se torturer, dans l'habitude de ses sombres et taciturnes rêveries, il laissa le facile caractère et l'aimable sérénité de la Floriani chasser ses tristes pensées et entretenir son bien-être intellectuel.

Ils ne causèrent presque point ensemble : admirable et unique moyen de s'entendre toujours et sur tous les points ! leur amour étant à son zénith, ne s'exprima guère qu'en brûlantes divagations, en caresses échangées, en contemplations muettes ou en apostrophes passionnées, en regards extatiques, en douces rêveries à deux.

Si i'en eût pu lire dans ces deux âmes ainsi plongées dans les rêves de l'idéal, on eût pourtant signalé une grande absence do similitude et d'unité entre elles. Tandis que la Floriani, éprise de la nature, associait à son ivresse le ciel et la terre, la lune et le lac, les fleurs et la brise, ses enfants surtout, et souvent aussi le souvenir de ses douleurs passées, Karol, insensible à la beauté extérieure des choses et aux réalités de sa propre vie, noyait son imagination plus exquise ou plus libre dans un monologue exalté avec Dieu même. Il n'était plus sur la terre, il était dans un empyrée de nuages d'or et de parfums, aux pieds de l'Éternel, entre sa mère chérie et sa maîtresse adorée. Si un rayon embrasait la campagne, si un parfum de plantes traversait les airs, et que la Lucrezia en fit la remarque, il voyait cette splendeur et respirait ces délias dans son rêve ; mais il n'avait, en réalité, rien vu et rien senti. Quelquefois, quand elle lui disait : « Vois comme la terre est belle ! » il lui répondait : « Je ne vois pas la terre, je ne vois que le ciel. » Et elle admirait la profondeur passionnée de cette réponse sans la bien comprendre. Elle regardait les nuages de pourpre du couchant, et ne songeait pas que l'âme de Karol voyait, bien au-dessus des nuages, un Éden fantastique où il croyait se promener avec elle, mais où il était véritablement seul. Enfin, on peut dire que la Floriani voyait la réalité avec le sentiment poétique de l'auteur de fVaverley, tandis que son amant, idéalisant la poésie même, peuplait l'infini de ses propres créations , à la manière (Je Manfred.

Malgré oes différences, leur vol s'était élevé aussi haut que possible, et les choses d'ici-bas ne trouvaient point ùe place dans leurs épanchements. Ct:ci était tout a fait oppose aux instincts actifs, secourables, et pour ainsi due militants de Lucrezia ; elle voyageait dans ces espaces comme un aveugle-ne qui recouvrerait tout à coup la vue, et qui s'essaierait en vain à comprendre tous ces objets nouveaux et inconnus. Le prince ne pouvait lui donner qu'un aperçu vague de sa propre vision. 11 eût cru lui faire injure en pensant qu'elle n'avait pas la vue plus longue que lui, et qu'elle ne s'expliquait pas le prodige à elle-même nulle fois mieux qu'il n'eut pu le lui expliquer. Quant à elle, perdue omis cette immensité, mais ravie de ootte course aventureuse à travers un nouveau monde , elle ne songeait guère à l'interroger sur ce qu'il éprouvait. Elle sentait l'insuffisance île la parole humaine pour

la première fois, elle qui l'avait tant étudiée et qui s'en était si bien servie! Mais, humble comme on l'est quand on idolâtre un autre que soi-même, elle croyait que tout ce qu'elle eût pu dire ou entendre n'était rien auprès do ce que pensait et sentait son amant.

Elle n'avait pas encore éprouvé la fatigue attachée à cette tension de l'âme au-dessus de la région qu'elle habite naturellement, lorsque Salvator vint rompre le têteà-tête, et, cependant, elle le vit arriver avec une satisfaction instinctive, et le reçut à bras ouverts. Il tombait à ('improviste, il n'avait point écrit depuis huit jours ; on était un peu inquiet de lui, la Floriani plus que Karol pourtant, bien qu'elle ne l'aimât pas autant que le prince devait l'aimer, mais par suite de cette sollicitude naturelle qui trouvait moins de place dans le ravissement surhumain du jeune prince.

Ce dernier avait paru et cru désirer sans doute le retour de son fidèle ami ; mais quand il entendit les grelots des chevaux de poste s'arrêter à la grille de la villa, sans qu'il sût de quoi il s'agissait, son cœur se serra. L'ancien pressentiment effacé et oublié se réveilla tout à coup. « Mon Dieu ! s'écria-t-il en pressant convulsivement le bras de la Lucrezia, nous ne sommes plus seuls ; je suis perdu ! Ah ! je voudrais mourir maintenant !

— Mais non ! répondit-elle ; si c'est un étranger, je ne le reçois pas ; mais ce ne peut être que Salvator, mon cœur me l'annonce, et c'est le complément de notre bonheur. »

Le cœur de Karol ne l'avertissait pas, et, malgré lui, il souhaitait que ce fût un étranger, afin qu'on le renvoyât. Il reçut pourtant son ami avec un profond attendrissement ; mais une tristesse involontaire s'était déjà emparée de lui. C'était un changement dans cette existence qu'il savourait si complète, et qui ne pouvait que perdra à une modification quelconque.

Salvator lui sembla plus bruyant, plus vivant que jamais , dans le sens matériel du mot. Il ne s'était point trouvé heureux loin d'eux , mais il s'était distrait et amusé, en dépit des contrariétés et des mécomptes que l'on trouve dans la vie de plaisir. Il raconta tout ce qu'il pouvait raconter de son séjour à Venise. Il parla de bals dans les vieux palais, de promenades sur les lagunes, de musique dans les églises, et de processions autour de la place Saint-Marc ; puis de rencontres fortuites et agréables, d'un ami Français, d'une belle Anglaise de sa connaissance, de hauts personnages allemands et slaves, parents de Karol ; enfin, il fit passer, sur le prisme radieux où Karol s'était oublié, la petite lanterne magique du monde.

Dans tout ce qu'il disait, il n'y avait rien de désagréable ni d'émouvant en aucune sorte. Mais Karol sentit pourtant un affreux malaise, comme si, au milieu d'un concert sublime, une vielle criarde venait mêler des sons aigus et un motif musical vulgaire, aux pensées divines des grands maîtres. On ne pouvait lui parler de personne qui l'intéressât désormais , ni de rien qui ne lui semblât audessous de sa situation morale et indigne d'être mentionné. Il essaya de ne pas écouter ; mais, malgré lui , il entendit Salvator dire à la Floriani : « Ah çà, que je te donne donc des nouvelles qui t'intéressent à ton tour! J'ai rencontré beaucoup de tes amis, je devrais dire tout le monde, car tout le monde t'adore, et aucun de ceux qui t'ont vue, ne fût-ce qu'un soir et sur le théâtre, ne peut l'oublier. J'ai vu Lamberti, ton ancien associé de direction, qui pleure ta retraite et dit que le théâtre est maintenant perdu en Italie. J'ai vu le comte Montanari, de Bergame, qui ne parlera jusqu'à son dernier soupir, que de la journée que tu as bien voulu passer dans sa villa ; et le petit Sanlorelli qui est toujours amoureux de toi !... et la comtesse Corsini qui t'a connue à Rome, et chez laquelle tu as bien voulu lire, un soir, un drame de son ami l'abbé Varini ! une mauvaise pièce, à ce qu'il parait, mais que tu as si bien dite, que tout ie monde l'a crue bonne et quo tous les yeux ont été baignés de pleurs.

— Ne mu rappelle pas mes vieux péchés, répondit la Lucrezia. C'en est un mortel, peut-être, que de déclamer avec soin et conscience une platitude. C'est tromper l'au-

LUCREZIA FLORIANr.

teur et l'auditoire. Dieu merci, jo no suis plus exposée à commettre de pareilles fautes! Et dis-moi, qui as-tu rencontré encore?

Le prince soupira. Il ne concevait pas que tout cela pût intéresser sa maîtresse. Salvator nomma encore une demi-douzaine de personnes, el la Floriani, qui n'y mettait ré l ementaucun intérêt marque, l'écouta cependant avec celle obligeance qu'un doit à ses amis. Mais il y eul un nom quille recueillit pourtant avec une certaine sollicita le. C'était celui de Boccaferri, un pauvre artiste qu'elle avait sauvé plusieurs fois des désastres de la misère, quoiqu'elle n'eût jamais eu pour lui le moindre amour, ni la plus lé-ère velléité d'engouement,

— Quoi ! encore une fois endetté à ce point? dit-elle, lorsque Salvator lui eut donné (le ses nouvelles avec un certain détail ; il est donc impossible de le sauver de son désordre et de son imprévoyance, ce malheureux !

— Je le crains.

— C'est égal, il faudra l'essayer encore.

— J'ai prévenu ton désir, je lui ai donné quelques secours.

— Oh ! je t'en remercie, c'est bien de la part ! Je te restituerai cela, Salvator.

— Quelle folie! tu veux m'empéeher de faire la charité?

— Non, mais celle-ci n'est peut-être pas très-bien placée, et c'est à ma considération que tu l'as faite, car tu connaissais très-peu Boccaferri, et je suis sure qu'il s'est servi de mon nom pour l'intéresser à son sort.

— Qu'importe! Une pouvait invoquer unepalronneplus paissante, bailleurs, je l'aime, ce drôle-là, il m'amuse : il a tant d'esprit!

— Et tant de talent ! ajouta la Floriani, s'il voulait et s'il savait en faire usage ! Pauvre Boccaferri !...

Karol n'en entendit pas davantage; il était resté un peu en arrière, dans l'allée du parc où l'on se promenait en causant ainsi. Puis, il s'arrèla, et regarda si, au détour de cette allée, Lucrezia se retournerait pour le regarder. Mais elle ne se retourna pas ; elle était occupée à chercher avec Salvator un moyen d'employer le savoir-faire de Boccaferri, comme peintre de décorations à tout autre théâtre que Milan, Naples, Florence, Rome, Venise, etc., tous lieux d'où son inconduite et son humeur fantasque l'avaient fait chasser successivement.

— Tu dis que trois cents francs de plus le décideraient peut-être à entreprendre le voyage de Sinigaglia où il trouverait de l'occupation, du moins pendant le temps des fêtes V Eh bien ! je vais les lui envoyer, car je comprends bien le dégoût qu'il éprouve à arriver, pressé d'argent, et forcé de se mettre à la discrétion de ceux qui l'emploient. C'est ainsi que la misère engendre et décuple la misère !

En parlant ainsi, la Lucrezia ne songeait qu'à remplir un devoir de pitié et de charité ; et même, par un de ces instincts de pudeur qui sont propres à la bienfaisance, elle avait baissé la voix, et hâté un peu le pas pour n'être point entendue de Karol, peut-être aussi parce qu'elle pressentait que c'était là un sujet trop vulgaiie pour l'intéresser.

Mais, par malheur, elle se trompa , pour la première fois, dans ce qui convenait à la disposition de son esprit. Il ne s'intéressait que trop à ce qu'elle disait ; il eût voulu n'en pas perdre un mot, et cependant il eût rougi d'essayer de l'entendre malgré elle. 11 s'arrêta, hésita un instant , et quand il l'eut perdue de vue un vertige le saisit, et il s'imagina qu'un abîme venait de se creuser entre eux.

Que s'était-il donc passé, et qu'y avait-il là qui dùl le faire souffrir? Rien! mais il faut moins que rien pour faire tomber, du sommet de l'empyrée au fond des gouffres de l'enfer, celui qui aspire à la claire des dieux. Ces vieux [ùes, dont nous nous sommes si sottement moqués, imaginèrent qu'une mouche avait suffi pour précipiter dans les abimes de l'espace l'audacieux mortel qui voulait guider le char de Phœbus dans sa route céleste. Trouvons donc aujourd'hui une métaphore plus juste et plus ingénieuse pour exprimer le peu que nous sommes,

b] !" i eu qu il faut pour troubler nos ravissemi ni - e ae m'en charge pas; je ne puis qu prose : le prince Karol avait pris trop haut son essor pour redescendre peu à peu. Il fallut tomber toul a ci ni. et sans cause apparente. Ils étaient sans doute bu n fougueux el bien robustes, les coursiers-géants du soleil; et le taon qui leur lii prendre le mors aux dénis esl un bien pauvre et bien petit insecte !

Karol quitta le jardin, COU1 Ut s'enfermer dan.- sa chambre, et s j promena, poursuivi par les Furies. Cetti tout à l'heure si magnanime el si forte, n était plu

i des plus misérables illusions. Qu'était-ce donc

qu Boccaferri si intéressant aux yeux de Lucrezia?

Quelque ancien amant peut-être! 11 se rappelait ce que, depuis le premier jour de leur rencontre, il avait totalement oublié, à savoir qu'elle a\ ait eu beaucoup d'amants. — El pourquoi revenait-elle avec tant de sollicitude a un souvenir indigne d'elle, lorsque lui, le fiancéde Lu ie il avait sacrifié jusqu'au portrait de cette chaste vierge, pour n'avoir pas seulement l'image d'une autre que Lucrezia en sa possession?

Plus il s'efforçait d'expliquer naturellement un fait si simple, plus il y trouvait de mystère et de complii désespérantes. Elle avait baissé la voix , elle avait doublé le pas en parlant avec Salvator. Cela était bien certain. Elle ne s'était pas retournée au bout de l'allée pour voir s'il la suivait; elle qui, depuis un mois, n'avait pas perdu une seconde du temps qu'elle pouvait lui consacrer sans négliger ses devoirs de famille! Et maintenant elle marchait encore, appuyée sur le bras du comte, parlant avec chaleur sans doute de ce terrible sou\ enir , de ce mystérieux personnage dont elle ne lui avait jamais dit un mot ! Il s'élonnait de cela , comme si la Floriani ne lui avait jamais rien raconté de sa vie, comme -il ne l'avait pas cent fois conjurée, au contraire , de ne jamais s'accuser devant lui, et d'oublier en masse toutes les émotions du passé, pour se concentrer dans la jouissance du présent.

Enfin elle ne revenait pas, elle ne se demandait pas où il pouvait être, pourquoi il l'avait quittée. Les minutes duraient des heures, des années ! Et Salvator, cet ami sans délicatesse, qui venait la distraire par de pareils soucis et jeter des noms empoisonnés dans la coupe de leur bonheur ! Karol souffrit tant dans l'espace d'un quart d'heure, qu'il lui sembla avoir vieilli d'un siècle , quand il entendit , en frissonnant, les voix de la Floriani et du comte passer sous sa fenêtre. Elle riait ! Salvator lui rappelait des bons mois, des traits d'originalité de Boccaferri. Vraiment elle en riait, et son amant subissait la torture sans qu'elle daignât s'en douter!

Certainement, elle étail bien loin de s'en douter, la pauvre Lucrezia ! elle n'était guère inquiète de ne pas le voir à ses côtés, et se disait seulement que, ce sujet de conversation lui étant étranger , il avait préféré velir dans ses rêveries accoutumées. Combien de lois, lorsqu'elle approchait de la chaumière de Menapace, ne lui avait-il pas dit qu'il aimait mieux ne pas y entrer, et attendre sous les acacias roses, au bord du lac, pour continuer à s'entretenir avec elle en imagination !

Cependant l'instinct du cœur la ramenait vers lui plus vite que Salvator ne l'eût souhaité. Il eût voulu la retenir dans le parc et la faire parler de son amour. Mais elle avait fait assez de pas dans la voie d'exclusion que Karol lui avait ouverte , pour n'être pas aussi pressée qu'elle l'était ordinairement de s'abanuonner avec franchise a la confiance et à l'amitié. Elle craignait, cette fois, de mal exprimer l'immensité de son bonheur, ou de n'être pis assez complètement comprise. Elle répondit eu peu do mots; et, avec plus de finesse qu'elle n'en avait de son propre mouvement, elle ramena la conversation surBoccaferri et la promenade vers la maison, car elle cherchait en vain Karol dans le jardin. Ses regards ne l'y découvraient point.

A peine rentrée au salon, elle prit le premier prétexte , et monta à l'appartement du prince. Il était dans un état si violent, que sa ligure en étail bouleversée. Il sentait , d'ailleurs , une sourde fureur gronder au fond de sa poi-

LUCREZIA FLORIANI

li-ine. Craignant de ne pouvoir feindre, ne voulant pas se montrer ainsi et perdant la tête, dès qu'il ei marcher dans la galerie, il se précipita dans l'escalier par une autre porte, et, laissant la Floriani le chercher et l'appeler, il s'enfuit sur la grève du lac.

Mais bientôt, voyant sortir des bosquets voisins le mu ■(■ de tabac que Salvator promenait toujours comme une auréole autour de sa tête , il pensa que son ami allait le rejoindre, et, craignant ses regards encure plus que ceux de Lucrezia, il se jeta dans la cabane de roseaux du vieux Meuapace, certain qu'on ne viendrait pas le chercher là ou il ne pénétrait jamais. Il venait de voir le vieillard quitter le rivage sur sa barque, avec BiQi , et Karol se flattait de pouvoir rester seul encore le temps nécessaire pour retrouver l'empire de sa volonté et l'apparence du calme.

Il ne larda pas à se tranquilliser, en effet, et à se repii cher d'avoir fait un rêve monstrueux. L'aspect de celle chaumière dans laquelle il n'était jamais entré encore depuis le jour de son arrivée , et qu'à ce moment-là il i, avait nullement examinée, le remplit d'une émotion étrange lorsqu'il s'y trouva seul et sous l'empire de la passion.

L'intérieur de celte maison rustique, entretenu avec la propreté dont Bit ti était doué, n'avait subi aucun changement depuis l'enfance de la Floriani , et si le vieux pécheur avait consenti à grand'peine à des réparations nécessaires concernant la solidité et l'assainissement, il n'avait pas voulu permettre qu'on renouvelât ses meub.es, et qu'on rajeunit l'étoffe grossière de ses rideaux. Le seul objet qui sentit la civilisation . c'était une grande gravure encadiée-de palissandre et placée dans le fond du iit du vieillard. Karol se pencha pour la regarder; celait la Floriani, dans toute sa beauté, dans toute sa gloire, en costume de Melpomène , avec le diadème antique , l'épaule nue, le sceptre à la main. Une belle vignette encadrait cette noble ligure, et portait dans ses ornements les uivers attributs de plusieurs muses : le masque de Thalie, le brodequin à coté du cothurne, la trompette, les livres, les perles, les myrtes de Calhope, i.'l.i.iio et de Polymnie. Un distique, en vers italien: u'un goût académique , exprimait l'idée que , comme tragédienne, comédienne, poète héroïque et historique, teùcrula, etc., etc., Lucrezia Floriani réunissait en elle tous les talents et toutes les sciences qui font la gloire du théâtre et des lettres.

Celle gravure était un hommage desdilettanti de Rome, que la Floriani n'avait pas voulu placer dans sa villa, et dont son père s'était emparé, parce qu'il avait ouï dire a un domestique qu'une aussi belle épreuve valait deux cents francs.

Il l'avait placée au-dessus d'un petit pastel qui intéressa lvaiol bien davantage et qui représentait une petite lille de dix a douze ans. en costume de paysanne , avecune rose sur l'oreille , une grande épingle d'argent dans les cheveux , une tine chemisette blanche et un corsel rouge-brique. Ce portrait, sans être d'une exécution habile, était d'une naïveté charmante. C'était bien la l'air franc et candide d'un enfant, intelligent par la penser , simple par le cœur et 1 éducation. Au-desssous, on lisait . Antonielta Meuapace, dessinée d'après nature a l'âge de dix ans par sa man aine Lucrezia Hanieri. En vouait ces deux portraits qui présentaient la, sous le chaume natal, un si étrange contraste, la | etile lille di > i hauips et la grande artiste , l'enfant obscur et heur< u\ , et la femme célèbre et infortunée, la première si jolie , si paisible, avec sou sourire d'innocence et d'ai enjoué, sa iorte poitrine de garçon chastement couverte d'une épaisse et i ude chemise; la seconde, si

I elle, si sévère , avec sou regard expressif, son attitude superbe, son sein de dée Se a peine voilé par la draperie

[ue, Kan l ei t un sentiment d'effroi et de douleur.

II ne pouvait niei eux portraits ne fussent res-

tants, et qui Luci i n'eut conservé ou recouvré

dans le calme de sa vie actuelle, beaucoup de l'expression suave et touchante de l'innocente Antonielta Meuapace. .Mais ce qu'elle avait acquis de noblesse, de grâce et de séduction en devenant la Floriani, avait laissé aussi une empreinte qui, pour la première fois, lui lit peur, lorsqu'il vit son image aussi ornée et révélée par l'admiration des artistes. Cette auréole lui brûlait les yeux , et il avait besoin de les reporter sur la rose des champs qui parait le front de la petite fille. Il lui semblait que la muse échappait par le passé à sa jalouse possession , tandis que l'enfant, n'appartenant qu'à Dieu, ne lui était point disputée.

Il eut pourtant le courage d'examiner minutieusement la muse; mais quel fut son trouble lorsqu'il lut en petits caractères, au-dessous de la vignette, que cet ornement avait éié composé et dessiné par Jacopo Boccaferri?

Il l'avait oublié , et il le retrouvait là, ce nom maudit , qui, bien à tort sans doute, bouleversait son imagination depuis une heure. Boccaferri n'était pas l'auteur du portrait; c'était la signature d'un artiste plus célèbre, mais enfin il avait travaillé à cet ouvrage; il avait peut-être vu la Floriani poser devant le peintre avec cette tunique transparente, et dans cet éclat de jeunesse, de force et de beauté, dont lui, Karol, ne possédait plus que le déclin. Enfin, il l'avait beaucoup connue, et bien intimement, ce Boccaferri, puisqu'il acceptait d'elle des secours sans rougir) A quel point, à moins d'être un misérable, faut-il être lie avec une femme pour recevoir l'aumône de sa main? et si c'était, en ellet, un artiste avili par le desordre et la débauche jusqu'à mendier, comment Lucrezia, cette sainte que Karol adorait, avaitelle de semblables amis?

« Quand on est la maîtresse du prince Karol, comment peut-on se rappeler de pareils camarades ! »

L'orgueil insensé, qui nait de l'amour et engendre la jalousie, ne formule pas clairement de pareilles sottises dans la conscience de l'homme qu'il possède. Mais il les lui souffle si bas à l'oreille, qu'il en est transporté de colère, sans pouvoir se rendre compte de ce qoi produit en lui cette rage et cette douleur.

Karol prit sa tète à deux mains et fut tenté de se la happer contre les murs. Si les actes de violence n'eussent été en dehors de ses habitudes et de ses principes d'éducation , il eût anéanti celte image fatale. Mais il se calma peu à peu en contemplant la hère sérénité de ce regard attaché sur lui. Le regard d'un portrait bien rendu a en soi quelque chose d'effrayant par cette fixité rêveuse qui semble vous interroger sur ce que vous pensez de lui. Karol en subit le prestige. La tragédienne semblait lui dire : « De quel dioit m interroges-tu? Estce que je t'appartiens? list-ce toi qui m'as donné mou sceptre et ma couronne? Baisse tes yeux curieux et insolents, car je ne baisse jamais les miens, et ma lierte brisera la tienne. »

Le cerveau de Karol, affaibli déjà par cette lutte violente contre lui-même, passa par diverses hallucinations. Il étourna ses yeux avec un sentiment de terreur puérile , et les reporta sur le charmant pastel. Il y découvrit des grâces nouvelles, et, vaincu peu à peu parla pureté de son regard doux et profond, il fondit en firmes, croyant presser sur sou cœur la tète brune de l'angélique Antonielta.

La Lucrezia, qui l'avait cherché partout et qui venait demandera son père ou a Bifli, s'ils ne l'avaient point rencontré, entra en cet instant, et, tout effrayée de le voir pleurer ainsi, elle s'élança vers lui et le serra uans ses bras avec anxiété , en lui prodiguant les plus doux noms et les questions ks plus inquiètes.

11 ne pouvait ni ne voulait répondre. Comment lui eûtil avoué et fait comprendre tout ce qui venait de se passer en lui? Il en rougissait, et il faut dire, à la gloire de L'amour, que si Karol avait eu la précipitation et l'injustice d'un enfant gâté , il eut aussitôt l'effusion de reconnaissance et d'amour d'un enfant qu'on a bien sujet d'adorer. A peine eut-il senti l'étreinte de ces bras puissants, qui mi avaient servi de reluge contre les tel . de la mort, a peine son cœur, paralysé par la souf-

LUCREZIA FLORIANI

France . se fut-il i I de ce cœur maternel,

ublia .--.i folie et se sentil encore le plus heureux , le plus soumis, le plus confiant des mortels.

Il eùl mieux aimé mourir en cel instant que d'outrager s;i chère maltresse par l'aveu d'un soupçon. Il ava la main un prétexte bien touchant et bien simple pour lui expliquer son émotioD et ses larmes; ce fut de lui mi titn r le petit pastel , et la Floriani, atten Irie de cette délicatesse de cœur, pressa conl e ses lèvres avec en- ; i ains et le> beaux cheveux

jeune amant. Jamais elle ne s'étail sentie si heureuse il si Gère d'inspirer un grand amour. Elle ne se doutait guère, la pauvre femme, que, peu de minutes auparavant , elle 'm ei.ui presque un objet d'horreur.

— Cher ange, lui dit-elle, je n'aurais jamais osé e la répugnance que tu éprouvais à entrer ici.

J'avais bien deviné, quelque tu ne m'en eusses jamais parlé, que les bizarreries de mon vieux père ne pouvaient te seml 1er aimables : mais , puisque le hasard , ou je ne sais quel instinct de cœur, l'a amené dans ma chaumière natale, el puisque nous sommes seuls, je veux te la montrer en détail. Viens !

Elle le |n il par la nain , el le conduisit au fond de la .11 ils m' trouvaient, et qui, avec celle où ils entrèrent et une sorte de cellier encombré de vieux meubles brisés et hors de service, dont Menapace ne voulait rdre les morceaux, composait tout ce local rustique.

La chambre que la Lucrezia ouvrait au prince était celle qu'elle avait habitée durant son enfance ; c'était une espèce de soupente, éclairée d'une seule lucarne étroite, toute tapissée à l'extérieur de vignes sauvages et de folles clématites. Un grabat, avec une paillasse de roseaux, couverte d'urctienne raccommodée en mille endn il- , .h - figurines de saints en plâtre grossièrement coloriées, quelques dessins collés à la muraille et tellement - par le temps et l'humidité, qu'on n'y distinguait plus rien, un pavé raboteux et inégal, une chaise, un I une | etite table en buis de sapin, tel était l'ini misérable où la fille du pécheur avait passé ses ères années et senti couver en elle les dons de la lui ce et du génie.

— C'est là que mon enfance s'est écoulée, dit-elle au prince, et mon père, soit par esprit de conservation , so t par un resté de tendresse mal étouffée sous ses ressentiments austères, n'y arien change, rien dérangé

ml ma lungue et dure pérégrination à travers le m nde. Voilà mon fit de petite fille, où je me souviens

i di inii. les jambes pliées et douloureuses à mesure que je devenais tropgran e pour l'occuper. Voilà, à m n chevet, une branche de buis bénit qui tombe en poussière, • | ai hée le jour des Rameaux, la veille de mon départ... de ma fuite avec Ranieri ! Voilà le p rtrait de Joachim Murât, celle grossière sli e , qu'un colporteur m'avait vendue pour I de mon patron saint Antoine, et devant laquelle j'ai fait si Longtemps nies prières de la meilleure loi du monde. I voici encore un dévidoir, des moules et des nai ont servi à làiredes filets pour les poissons. Ah ! que de mailles j'ai sautées OU rompues, quand ma tète m i mportait loin de ce travail monotone, le seul que mon peie me permit, eu dehors des soins du met Comme j'ai souffei t du froid , du chaud , des cousins, des scorpions, de la solitude et de l'ennui , dans celle chère petite pi son '. comme je l'ai quittée avec joie, et sans incine songer à lui dire un auieu , le jour où ma chère marraine médit : a Tu deviendrais malade ou contrefaite si tu restais dans cette chambre et dans ce lit. Viens de-

i chez moi. Tu n'j seras pas aussi bien que je le voudrais et que tu pourrais l'être, car mon mari, pour être plus riche que ton père, n'est pas moins économe. Mais je veillerai à tes lie-en,- en cachette, je t'apprendrai tout ce que lu as soif d'apprendre, tu nie

os mes souffrances, tu me ne::. iras ci gnie. i - pour ma servante , car M. Ranieri ne

rait pas de te pu unie puni amie. Mais nous ne le serons pas moins dans cet échange de servi

Admirai et e; elli nte femme, qui devina mes I

'■t me i I i, . ; .i mi i-mème ! Hélas ! c'e

aussi qui m'a fail cueillir le fruit du bien el du mal à l'arbre de la

« Et puis , quand son fils m'aima , et que le vieux Ranieri me chassa de sa maison, je i . s h ibiter encore une fois ma petite ible J'avais alors quinze

ans. Mon père Mm', ni me fo user un rus i e de

ses amis, tn p vieux | moi , dur, laborieux, a

gain , violent , el bien surnommé Wangiq/oco. J'en pi m . Je me cachais dans les buissons du rivage pour l'éviter; et quand mon père allait pécher, la nuit, aux flambeaux, je me barricadais don- cette pauvn pente, dans la crainte .le ce Mangiaf o |ue je voyais rô 1er autour de la maison. Mon jeune amant voulait le tuer. Je vivais dans des transes affreuses, car M ing afoco était capable de l'assassiner le premier.

«Celte existence n'était pas supportable. Quand je suppliais mon père de me | : indit, il

me répondait : « Il ne te veut pas de mal , il t'aim folie. Ep use-le, i! est riche; ce sera ton bonheur, » lit,

quand j'essayais de révolter, il me reprocha

amour insensé pour le fils de mes maîtres . el me çait de me livrer a la pas-ion brutale de Mail saurait bien ainsi me forcer à devenir sa femme. Mon père ne l'eût pas fait, je le savais bien , car je l'avais entendu dire à cet homme qu'il le tuerait s'il cherchait seulement à m'effrayer. Mais si mon père étail capable de venger ainsi l'honneur de sa famille, il n'avait pas de délicatesse pour ne pas essayer de violenter mon penchant par la terreur. En outre, l'ennui me dévorait. Je m'étais fait, auprès de ma bienfaitrice, uns u e habitude des occupations de l'intelligence. Le Irai ti lieux du filet laissait trop libre carrière a mon imagination. J'étais dévorée du rêve et du désir l'un tenee toute cuntraire à celle qu'on m'imposait. J taidonc les offres longtemps repoussées de Ram, ri. Notre amour était chaste encore : il me jurait qu'il le toujours, et qu'en le voyant fuir, son père consentirait à noire mariage. Enfin, il m'enleva , et c'esl par c stte petite fenêtre , qu'à l'aide d'une planche jetée sur l'eau qui en baigne le pied, je me sauvai au milieu de la nuit.

« Eh bien , celte fois, je ne quittai pas ma chau avec joie. Outre L'effroi et le remords de la faute que je commettais, j'éprouvais, à me séparer de ton meubles, témoins paisibles et muets des jeux de mon enfance et des agitations de ma puberté, un regrel mle, comme si j'avais la révélation soudaine des Chagrins et des malheurs que j'allais chercher, ou bien plutôt par suite de cet attachement que nous contl pour les lieux mêmes où nous avons le plus souffert. »

La Floriani avait toi t de raconter ainsi une partie de sa vie au prince Karol. Elle se plaisait à lui ouvrir son et, comme il l'écoutait avec émotion, elle croyait acco nplir un devoir envers lui et le trouver reconnaissant. Mais il n'avait pas assez de force en ce moment j oiïr recevoir des confidences de ce genre et pour entendi e - uleinent prononcer le nom d'un ancien amant. Il étail trop oppressé pour l'interrompre par la moindre réflexion, mais une sueur froide lui venait au h ont , et son cerveau, s'émparant des images qu'elle lui présentait, en était assiège de la manière la plus pénible.

Cependant, ce récit était une justification véridique de ta Floriani et de cette première faute , source fal île d • toutes les autres. Karol sentait qu'il n'avait pas le droit de se refuser à l'écouter, et qu'il y avait , dans i e lieu et dans ce moment, une sorte de solennité qu'il ne pouvait fuir.

— Je n'avais pas besoin d'entendre tout cela , lui ditil enfin avec effort , pour savoir que vous n'avez jamais

le mauvais instincts. Je vous l'ai dit une foi qui serai! mal de la part des autres est légitime pour vous. Une Bile qui déli son vieux père esl mais ti i . Lucri zia , tu à te

soustraire : sa loi brutale el impie ! Mon Dieu', j bien raison de ne pouvoir regarder ce vieillard sans un mortel déplaisir !

LUCREZIA FLOR1ANI

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