I.l CREZIA PLORIANI
Mi«NH
Jusqu'au iliieu (le Cclio qui courait. ( P.130 17.)
génie lui parurent offrir une allusion affreuse et peutêtre quelque peu vraie, car il se hâta de l'effarer. Puis, en relisant , malgré lui, le dernier vers, il fut saisi d'une terreur superstitieuse, en songeant que les enfants prophétisent souvent sans le savoir, et disent en riant d'effroyables vérités. 11 cueillit une poignée d'herbe et en frotta la muraille; niais, par un hasard fort simple, le dernier vers, portant sur une pierre moins polie que les autres, ne s'effaça pas entièrement el resta visible mal» gré tous les efforts de Karol.
— Eh bien! dit-il en s'élançant dans le parc, cela est écrit ainsi au livre de ma destinée. Pourquoi mes yeux en seraient-ils offensés"? 0 Luerezia, tu ne m'avais donné que du bonheur; à prés"nt que je vais souffrir par loi et pour toi , je vois à quel point je t'aime !
La Floriani était déjà tres-inquièle, elle avait cherché Karol dans tout le parc, ne concesant pas que, contrairement à ses habitudes, il se fût levé avant elle et qu'il eût été se promener sans elle. Elle était dans la chaumière du pécheur lorsqu'elle vit lo prince effacer l'inscription et rentrer précipitamment , comme si , de même que Laërles , il eût craint d'être grondé. Elle
courut après lui, el, l'enlaçant dans ses bras: « Vous trouvez donc, lui dit-elle, que ce serait un grave mensonge'? »
Karol n'avait guère l'esprit présent; il ne songeait pas qu'elle eût pu le voir effacer les vers du Dante ; il ne pensait déjà plus à ces vers, mais bien à la trahison possible de Salvator. Il crut qu'elle répondait à ses secrètes pensées, qu'elle avait deviné ses angoisses, épié son essai de fuile; que sais-je"? tout ce qu'il y avait de plus invraisemblable lui vint à l'esprit, et il répondit d'un air effaré : « Soyez-en juge vous-même, il ne m'appartient pas de répondre pour vous. »
Lucrezia fut un peu étonnée et commença à redouter quelque accès d'excentricité. Salvator l'en avait prévenue à diverses reprises avant qu'elle donnât son cœur au prince. Mais elle n'avait pu y croire, parce que, depuis sa maladie, Karol avait toujours été ra\ i au septième ciel et ne lui avait jamais causé un instant d'effroi. Elle se demanda s'il était bien guéri , s'il n'était pas menacé d'une rechute imminente, ou bien si, réellement, son < erveau était faible et tourmente d'idées fantasques.' Elle l'interrogea. 11 ne voulut point répondre, et lui baisa la
mOtRiPtlE J. CLiVE, 7 niE SAHiT-DENOlT. — H. DELATILLC , SC
LUCREZIA FLORIANI
main à plusieurs reprises, en lui demandant pardon. .Mais pardon de quoi1? Voilà re qu'elle ne put jamais savoir, malgré les investigations de sa tendresse. Ses manières étaient aussi changées que sa figure et son langage. Il s'était dit que, s'il se décidait à rentrer chez plie, H devait prendre avec lui-même l'engagement de ne lui faire aucune question, aucun reproche, de ne point avilir son propre amour par des paroles blessantes de part ou d'autre; enfin, il se raidissait pour ainsi dire dans une sorte île religion chevaleresque et dans un redoublement de respect exlérieur. comme s'il eût cru réparer par là le tort qu'il lui avait fait dans son âme en la soupçonnant.
La Floriani avait toujours été vivement touchée de ce respect qu'il lui témoignait devant ses enfants et ses serviteurs. Rien, chez lui. ne lui rappelait le sans-gène blessant et l'espèce d'abandon impertinent des amants heureux. Mais, dans le tèle-à-lèto, elle n'était pas habituée à lui voir détourner son front de ses lèvres et se rejeter sur ses mains en saluant comme un abbé qui rend hommage à une douairière. Elle essaya de rompre celte glace, elle lui fit de tendres reproches, elle le railla amicalement : tout fut inutile. 11 se hâtait de retourner vers la maison , car il sentait que sa souffrance n'était pas assez calmée pour lui permettre de paraître heureux.
Salvator ne fut point étonné de voir, ce jour-là, son ami silencieux et sombre; il l'avait vu si souvent ainsi ! « .le suis inquiète ce malin, lui dit tout bas Lucrezia ; Karol est pâte et triste. — Tu devrais être habituée à le voir -.'éveiller tout différent de ce qu'il était en s'endormant , répondit Salvator.N est-il pas mobile et changeant comme les nuages?
— Non, Salvator, il n'est point ainsi. Depuis deux mois, c'est un ciel pur et brûlant, sans un seul nuage, sans la moindre vapeur.
— En vérité! quelle merveille tu me contes là? Je peux à peine te croire.
— Je te le jure. Que peut-il donc avoir aujourd'hui?
— Mais rien ! i aura fait un mauvais rêve.
— Il n'en faisait plus que de beaux!
— C'était un grand hasard ou un grand prodige; moi , je ne l'ai jamais vu une semaine... que dis-je? un jour entier, sans tomber dans quelque accès de mélancolie.
— El a propos de quoi y tombait-il si souvent?
— Tu me demandes là ce que je n'ai jamais pu lui faire dire. Karol n'est-il pas un hiéroglyphe ambulant, un mythe personnifié?
— Il ne l'a pas été pour moi jusqu'à cette heure; et, puisque, j'avais trouvé, à mon insu, le moyen de le rendre heureux et confiant , il faut bien que je lui aie déplu en quelque chose depuis hier.
■ — Vous êtes-vous querellés celte nuit?
— Querellés? quel mot!
— Oh ! lu es devenue sublime comme lui , je le vois bien , et il faut se faire un vocabulaire choisi expies pour vous deux. Eh bien , voyons, n'avez-vous pas touché à quelque point douloureux de voire existence à l'un ou à l'autre, en causant ensemble la nuit dernière?
— La nuit dernière, comme toutes les autres nuits, je n'ai pas quitte mes enfants. Nous nous retirons de bonne heure, je me levé avec le jour, et, tandis que les petits sommeillent encore ou babillent avec leur bonne en se levant, je vais éveiller doucement Karol, et nous causons ensemble; le plus souvent, nous nous regardons et nous nous adorons sans nous rien dire. Ce sont deux heures de délices, où jamais un mot pénible, une réflexion positive, un souvenir quelconque des ennuis et des maux de la vie réelle, n'ont trouvé place. Ce malin , j'ai été ouvrir ses fenêtres comme à l'ordinaire, comme j'en ai pris l'habitude durant sa maladie.
Il était déjà sorti, ce qui ne lui était encore jamais arrivé'. Il esî resté deux heures absent. Il avait l'air égaie en rentrant, il disait des paroles que je ne comprends pas, -es manières étaient bizarres. Il m'a fait presque peur, et, maintenant, son abattement, le soin qu'il prend de ne pas rester avec nous, me font mal. Toi, qui le connais, lâche de lui faire dire ce qu'il a !
— Moi , qui le connais, je ne puis rien te dire, sinon qu'il a été gai hier soir, ce qui était un signe certain qu'il serait triste ce malin. Il n'a jamais eu une heure d'expansion dans sa vie, sans la racheter par plusieurs heures de réserve et de taciturnité. Il y a certainement à cela des causes morales, mais trop légères ou trop subtiles pour être appréciables à l'œil nu. Il faudrait un microscope pour lire dans une âme où pénètre si peu de la lumière que consomment les vivants.
— Salvator , lu ne connais pas Ion ami, dit la Lucrezia : ce n'est point là son organisation. Un soleil plus pur et plus éclatant que le nôtre rayonne dans son âme ardente et généreuse.
— Comme tu voudras, répondit Salvator en souriant; alors, tâche d'y voir clair, et ne m'appelle pas pour tenir le flambeau.
— Tu railles, mon ami! reprit la Floriani avec tristesse, et pourtant je souffre ! Je m'interroge en vain, je ne vois pas en quoi j'ai pu contrister le cœur de mon bien-aimé. Mais la froideur de son regard me glace jusqu'à la moelle des os, et, quand je le vois ainsi , il me semble que je vais mourir.
Quelques mots de franche explication eussent guéri les souffrances de la Floriani et de son amant; mais il eût fallu qu'en demandant à connaître la vérité, Karol pût avoir confiance dans la loyauté de la réponse; et, quand on s'est laissé dominer par un soupçon injuste, on perd trop de sa propre franchise pour se reposer sur celle d'autrui. D'ailleurs, ce malheureux enfant n'avait pas sa raison , et il n'en conservait que juste assez pour savtiir que la raison ne le persuaderait pas.
Heureusement ces natures promptes à se troubler et folles dans leurs alarmes, se relèvent vite et oublient. Elles sentent elles-mêmes que leur angoisse échappe aux secours de l'affection, et qu'elle ne peut cesser qu'en s'épuisant d'elle-même. C'est ce qui arriva à Karol. Le soir de cetle sombre journée, il était déjà fatigué de souffrir, il s'ennuyait de la solitude; la nuit, comme il y avait longtemps qu'il n'avait dormi, il subit un accablement qui lui procura du repos. Le lendemain il retrouva le bonheur dans les bras de la Floriani ; mais il ne s'expliqua pas sur ce qui l'avait rendu si différent de luimême la veille, et elle fut forcée de se contenter de réponses évasives. Cela resta en lui comme une plaie qui se ferme, mais qui doit se rouvrir, parce que le germe du mal n'a pas été détruit.
Lucrezia n'oublia pas aussi vite ce que son amant avait souffert. Quoiqu'elle fût loin d'en pénétrer le motif, elle en ressentit le contre-coup. Ce ne fut pas chez elle une douleur soudaine, violente et passagère. Ce fut une inquiétude sourde, profonde et continuelle. Elle persista , en dépit de Salvator, à croire qu'il n'y a pas de souffrance sans cause; mais elle eut beau chercher, sa conscience ne lui reprochant rien, elle fut réduite à croire que Karol avait senti se réveiller en lui, ou le souvenir de sa mère, ou le regret d'avoir été infidèle à la mémoire de Lucie.
Karol était donc redevenu calme et confiant, avant que la Floriani se fût consolée de l'avoir vu malheureux ; mais, au moment où elle se rassurait enfin et commençait à oublier l'etfroi que lui avait causé ce nuage, une circonstance réveilla la souffrance de Karol. Et quelle circonstance? nous osons à peine la rapporter, tant elle est absurde et puérile. En jouant avec Laé'rles, la Floriani , touchée de sa grâce et de son regard tendre, lui donna un baiser sur la tête. Karol trouva que c'était une pi ofanation , et que la bouche de Lucrezia ne devait pas effleurer la tête d'un chien. Il ne put s'empêcher d'en faire la remarque avec une certaine vivacité qui trahit sa répugnance pour les animaux. La Floriani, étonnée de le voir prendre au sérieux une pareille chose , ne put se défendre d'en rire, et Karol fut profondément blessé.
— Mais quoi, mon enfant, lui dit-elle, aimeriez-vous
LUCHKZn FLORIANI.
mieux une discussion m règle à propos d'un baiseï à M on chii n" Pi m- h oi . e n aimerais pas à me
saccord a \ • ur quoi que ce soil , et , no
trouvant pas d'être comment!
uve que le besoin de m'égayer un peu sm- la bi-
ie de ce sujet même.
— Ah ! dil Karo) : el c'est une chose funeste pour moi, que vous commenciez à vous en apercevoir : Ne poui iez-vous me répondre autrement que par un éclal de i
— Je ne trouvais rien à répondre là-dessus, vous diseprit Lucrezia, un peu impatientée. Faut-il doue,
quand vous me f I'1 baisse la
is point persuadée qu'el ' peine d'être faite?
— II r.iui donc di venir étranger l'un à l'autre su
louche nu monde réel , dil Karol avec un soupir. \ us m n- entendi ions si peu sui que je dois
al me taire ou n'ouvrir la bouche que pour faire rire ! »
Il bouda deux heures pour ce fait, après quoi il n'y a plus el redevinl aussi aimable que de coutume; a Floriani fut triste pendant quatre heures, sans bondi : montrer sa tristesse.
Le lendemain, ce fui autre chose, je no sais quoi, et, le surlendemain, on fut triste et d'autre , sans cause a |
n avail pas vu la pureté éclatante du bonheur
de ces deux amants en son absence, A peine arrivé , il
traire, que le retour de Karol à ses
ancien I |e trouvait, tantôt plein d'af-
eur pour lui. Il ne s'ei
i- , l'ayant toujours vu ainsi; mais il se disait avec
chagrin que la cure notait point radicale, et il revenait
à la conviction que ces deux cites n'étaient point laits
l'un pour l'autre.
\; rès ; lusieurs jours d'observations et de réflexions sui ce sujet , il ré-olut de s'en expliquer avec son ami et de l'amener, malgré lui, à se révéler. Il savait que ce ! point facile, mais il savait aussi comment il devait s'y prendre,
— ■ Cher enfant . lui dit-il , environ une semaine après son retour a la villa floriani, je voudrais, s'il est possible . obtenir de toi une réponse à la question suivante : Pi mines nous encore pour longtemps ici?
— Je ne sais pas, je ne sais pas, répondit Karol d'un ton sec, et, comme si cette demande l'eût fort importuné; mais, un instant - yeux se remplirent de larmes, ei il partit prévoir, par la manière dont il regarda
[or, que leur séparation lui semblait inévitable.
— Je t'en prie. Karol. reprit le émule Albani, en lui prenant la main, une fois, en ta vie, essaie de te faire
ée de l'avenir par complaisance pour moi, qui ne puis resler dans une éternelle attente des événements. Autrefois, c'est-à-dire avant de \enir ici, tu te retranchais ton, 's ~ur l'état de ta santé , qui ne te permettait
de faire aucun projet, a Fais de moi tout ce que tu voulu ; je n'ai aucune volonté, aucun di A présent, nt changés, et ta santé ne peut
plus te servir de prétexte; tu te portes fort bien, tu as pris de la force... Ne secoue pas la tète : je ne sais où en esl ton moral, mais je vois fort bien que ton physique va au mieux. Tu n mbles plus, la figure a changé de i en et d'i s pression, tu marches, tu manges, tu
imme tout le nde. L'amour et Lucrezia i
ce miracle ; tu ne t'ennuies plus de la vie, tu te si
nt. Ç'esl a mon tour d'être incertain et de ne plus voir clair devant moi. Voyons, tu veux rester ici , n'est-ce pas?
— Je ne sais pas si je pourrais partir , quand mi
(rais, répondit Karol, extrêmement malheureux d'avi ir à répond: ut : je crois que je n'en au-
rais pas la inl je le devrais.
— lu |e devrais, parce que,,.?
— Ne me le demande pas. Tu peux bien le deviner loi-né
— Tu es donc toujours aussi paresseux d'eprit quand
il faut arriver à traiter l'insipide chapitre de la vie 1 réelle?
— Oui, d'autant plus paresseux, que j'en suis sorti davantage depuis quelque temps.
Ali rs, tu veux que je fasse comme à l'ordinaire; que i ense à ta place, que
c'était avec toi , el uve , par de
rais n- . Ce que lu as envie de fane.
— Eh bien, oui, répondit le prince avec lesérieuxd'un enfant, gâté. Ce n'esl pas qu'en celte circonstance il eût
de l'ai is d'un autre pour connaître la fore
bien aise d i : ;er sa situa-
tion par Salvator, pour tâcher de lire dans les sentiments secrets de celui-ci.
— Voyons ! repril gaiement Salvator, qui redoutait d'autant moins un piège qu'il n'avait pas d'aï
ivaisessayi facile maintenant; tout
esl changé en toi . et il ne s'agit plus de savoir si l'air de ce pays esl bon, si les esl agréable, si l'aub i
esl bien lenue, el si la chaleur ou le froid ne doivent
point nous chasser. L'été de la passion te réchau quand même le soleil de juin ne darderait pas ses rayons sur ta lête. Cette maisi n de campagne esl belle, el i hô-
'esl point d e Allons! tu ne veux pas
sourire de mon esprit?
— Non, ami, je ne puis. Parle sérieusement.
— Volontiers. Alors je serai bref. Tu es heureux ici, et tu te sens ivre d'amour. Tu ne peux provoir combien de temps cela durera sans se troubler et s'obscurcir Tu veux jouir de ton bonheur, tant que Dieu le pei
après... Voyons , après? Réponds. Jusqu'il constaté ce qui est, c'est ce qui sera ensuite que je liens à savoir.
— Après! après, Salvator? Après la lumière, il n'y a que les ténèbres.
— Pardon ! il y a le crépuscule. Tu me diras que c'est encore la lumière , et que tu en jouiras jusqu'à extinction finale. -Mais quand viendra la nuit, il faudra pourtant bien se tourner vers un autre soleil? Que ce soit l'art . la politique , les voyages ou l'hyménée , non- verrons! .Mais, dis-moi, quand nous en serons là , où nous retrouverons-nous? Dans quelle ile de l'Océan de la vie faut-il que j'aille t'attendre?
— Salvator! s'écria le prince effrayé et oubliant les trislis soupçons qui l'obsédaient, ne me parle pas d'avenir. Tiens, moins que jamais, je puis prévoir quelque chose. Tu me prédis la fin de mon amour ou du sien . n
pas ■'. Eh bien , parle-moi de la mort , c'est la seule pensée que je puisse associer à celle que tu me suggères.
— Oui , oui , je comprends. Eh bien n'en parlons plus, puisque tu es encore dans ce paroxysme où l'on ne ui u( songer ni à faire cesser, ni a faire durer le bonheur. Il est fâcheux, peut-être, qu'un peu d'attention el de voyance ne soient pas admissibles dans ces moments-là ; car tout idéal s'appuie sur des bases terrestres, et un peu d'arrangement dans les choses de la vie pourrait contribuer à la stabilité, ou du moins, à la prolongation du bonheur !
— Tu as raison, ami, aide-moi donc '. Que dois-je faire? Y a l-il quelque chose de possible dans la - I étrange où je me vois placé'? J'ai cru que celte femme m'aimerait toujours!
— Et tu ne le crois plus?
— Je ne sais plus rien , je ne vois plus clair.
— 11 faut donc q ie à ta place. La Fiorianii'aimera toujours , si vous pouvez parvenir a aller demeurer dans Jupiter ou dans Salurne.
— 0 ciel ! tu railles?
— Non, je -on. Je ne connais pas de cœur plus ardent , [ I - Sdi le, plus dévoué que celui de Lucrezia; mais je ne connais pas d'amour qui puisse conserver son intensité el son exaltation au delà d'un certain temps, sur la terre où nous vivons.
— Laisse-moi , laisse-moi ! dit Karol avec amertume , tu ne me lais que du mal !
— Ce n'esl pas le pièces de l'amour que je viens faire, reprit Salvator avec calme. Je ne prétends pas [trouver
LUCREZIA FLORIANI
non plus que votre amour soit vulgaire , et qu'il ne puisse résister, plus que tout autre, aux lois de sa propre destruction. Sur ce chapitre , tu en sais plus que moi , et tu connais la Floriani sous un aspect que je n'ai jamais pu que pressentir et deviner. Mais ce que je connais mieux que vous deux, peut-être, malgré toute l'expérience de nue adorable folle de Lucrezia, c'est que le milieu où se trouve placée la vie positive des amants agit, malgré eux et malgré tout , sur leur passion. Vous aurez en vain le ciel dans le cœur, si un arbre vous tombe sur la tète, je vous défie de ne pas vous en ressentir. Eh bien, si les circonstances extérieures vous aident et vous protègent, vous pouvez vous aimer longtemps, toujours peut-être ! jusqu'à ce que la vieillesse vienne vous apprendre que le toujours des amants n'est pas le sien. Si, au contraire , en ne prévoyant et n'examinant rien, vous laissez de mauvaises influences pénétrer jusqu'à vous, il vous arrivera de subir le sort commun, c'est-à-dire de voir des misères vous troubler et vous anéantir.
— Je t'écoute, ami; continue, dit Karol, que faut-il craindre el prévoir? Que puis-je empêcher?
— La Floriani est libre connue l'air, j'en conviens, elle est riche, indépendante de toute ancienne relation, et il semble qu'elle ait eu la révélation de ce qui convenait à votre bonheur, en rompant d'avance avec le monde, et en venant s'enfermer dans cette solitude. Voilà d'excellentes conditions pour le présent; mais sont-elles à jamais durables?
— Crois-tu qu'elle éprouve le besoin de retourner dans le monde? Mon Dieu ! si cela peut arriver... Malheureux, malheureux que je suis !
— Non, non, cher enfant, dit Salvator, frappé du désespoir et de l'épouvante de son ami. Je ne dis point cela , je n'y crois pas. Mais le monde peut venir la chercher ici , et l'y obséder malgré elle. Si je n'avais pas été muet comme la tombe, à Venise, avec tous ceux qui m'ont parlé d'elle, si je n'avais pas répondu d'une manière évasive à ceux qui savaient bien qu'elle élait ici : « Elle a le projet de s'y installer, peut-être, mais elle n'est pas fixée, elle va faire un voyage, elle ira peut-être en France » que sais-je? tout ce que Lucrezia ellemême m'avait suggéré de répondre aux questions indiscrètes... déjà, sois-en sur, vous seriez inondés de visites. Mais ce qui est différé n'est peut-être pas perdu. Un jour peut venir où vous ne serez plus seuls ici : quelle sera ton attitude vis-à-vis des anciens amis de ta maîtresse?
— Horrible ! horrible ! répondit Karol en frappant sa poitrine.
— Tu prends tout d'une manière trop tragique, mon cher prince ! Il n'est pas question de se désespérer pour cela , mais de s'y attendre et d'être prêt à lever sa tente dans l'occasion. Ainsi ce mal ne serait pas sans remède. Vous pourriez partir et aller chercher quelque autre solitude temporaire. 11 y a un certain art à dégoûter les \ isiteurs, c'est de ne jamais les rendre certains de vous rencontrer. La Floriani entend cela fort bien. Elle t'aiderait à sortir d'embarras... Calme-toi donc !
— Eh bien , alors , n'y a-t-il pas d'autres dangers? dit Karol, qui passait, avec sa mobilité ordinaire, de l'épouvante exagérée à la confiance paresseuse.
— Oui . mon enfant, il y a d'autres dangers , répondit Salvator; mais tu vas t'émouvoir encore, plus que je ne veux , et peut-être m'envoyer au diable.
— Parle toujours.
— Il y a , quand vous aurez fait la solitude autour de vous, le danger de la satiété.
— 11 est vrai, dit Karol, accablé de cette pensée, peut-être déjà le pressens-tu avec raison, de sa part. Oh oui ! j'ai été soutirant et morose ces jours-ci. Elle a dû être lassé et ennuyée de moi. Elle te l'a dit?
— Non , elle ne'me l'a pas dit ; elle ne l'a point pensé, et je ne crois pas qu'elle se lasse la première. C'est pour toi bien pi us que pour elle, que je crains la fatigue de l'âme.
— Pour moi , pour moi , dis-tu?
— Oui, je sais que tu es un être d'exception , je sais ta persévérance a aimer une femme que tu n'avais point connue (qu'il me soit permis de le dire à présent). Je
sais aussi de quelle manière exclusive et admirable tu as aimé ta mère. Mais tout cela n'était pas de l'amour. L'amour s'use, et le tien, sachant moins que tout autre supporter les atteintes de la réalité, s'usera vite.
— Tu mens ! s'écria Karol avec un sourire d'exaltation , à la fois superbe et naïf.
— Mon enfant , je t'admire, mais je te plains, reprit Salvator. Le présent est radieux, mais l'avenir est voilé.
— Fais-moi grâce de lieux communs !
— Fais moi la grâce d'en écouter un seul. Ta noble famille, tes anciens amis, ce grand monde très-restreint, mais d'autant plus choisi et sévère, que tu as eu jusqu'ici pour milieu , pour air vital , si je puis parler ainsi, quel rôle vas-tu y jouer?
— J'y renonce pour jamais ! J'y ai songé , à cela , Salvator , et cette considération a pesé moins qu'une paille dans la balance de mon amour.
— Très-bien; quand tu retourneras à tes grands parents, ils t'absoudront, à coup sûr; mais ils ne diront pas moins qu'il est indigne de toi d'avoir été l'amant d'une comédienne, si longtemps et si sérieusement. Us te pardonneraient plus aisément , ces vertueux amis , d'avoir eu cent caprices do ce genre qu'une passion.
— Je ne te crois point ; mais s'il en était ainsi , raison de plus pour que je rompe sans regret avec ma famille et toutes nos anciennes relations.
— A la bonne heure, ce sont gens admirables, mais fort ennuyeux , que les grands parents ; il y a longtemps que je laisse gronder les miens sans les interrompre. Si tu veux être mauvaise tète, aussi... c'est fort inattendu, fort plaisant, mais, vive Dieu ! je m'en réjouis! Cependant, cher Karol, il y a une autre famille à laquelle tu ne penses pas, c'est celle de la Floriani , et tu l'as pour témoin de vos amours.
— Ah ! tu touches enfin le point douloureux, s'écria le prince, frissonnant comme à la morsure d'un serpent. Son père , oui , ce misérable , qui nous prend pour des histrions mourant de faim et recevant ici l'aumône du logement et de la nourriture \ C'est hideux , et j'ai failli partir en lui entendant dire cela à Biffi.
■ — Le père Menapace nous fait cet honneur? répondit Salvator en éclatant de rire.... Mais voyant combien Karol prenait au sérieux ce ridicule incident, il essaya de le calmer.
— Si tu avais raconté à la Lucrezia cette bouffonne aventure , lui dit-il , elle t'eût répondu de manière à t'en consoler , et voici ce que cette brave femme t'aurait dit : « Mon enfant , je n'ai jamais eu que des amants dans la détresse, tant j'avais frayeur de passer pour une fille entretenue. Vous avez des millions , on peut croire que vous me rendez de grands services, et je vous aime tant, que je n'y ai pas songé ou que je m'en moque; oubliez donc les billevesées de mon père et de Biffi , comme j'oublie pour vous le monde entier. » Tu vois donc bien , Karol, que tu lui dois de n'être pas si chatouilleux à l'endroit de l'opinion. Mais parlons de ses enfants, mon ami, y as-tu songé?
— Est-ce que je ne les aime pas? s'écria le prince. Est-ce que je voudrais les éloigner d'elle un seul instant?
— Mais est-ce qu'ils ne grandiront pas? Est-ce qu'ils ne comprendront jamais? Je sais bien qu'ils sont tous enfants naturels, qu'ils ne se souviennent pas de leurs pères, et qu'ils sont encore dans cet âge heureux où ils peuvent se persuader qu'une mère suffit pour qu'on vienne au monde. Comment elle sortira un jour de cet embarras vis-à-vis d'eux , et ce qui se passera de sublime ou de déplorable dans le sein de ceite famille, cela ne nous regarde ni l'un ni l'autre. J'ai foi aux merveilleux instincts de la Floriani pour s'en tirer avec honneur. Mais ce n'est pas une raison pour qus tu compliques sa situation par ta présence continuelle. Tu ne sauras ou tu ne voudras jamais mentir. Comment cela pourra-t-il s'arranger? »
Karol , qui ne connaissait pas l'expansion des paroles , lorsqu'il était au comble du chagrin, cacha son visage dans ses mains et ne répondit pas. Il avait déjà pressenti cet affreux problème , depuis le jour où les enfants de la
LUCREZ] \, 11. OMAN l.
Floriani, le faisant souffrir de leurs rires et de leurs cris , la vision de l'avenir avait passé vaguement devanl ses yeux. L'idée de devenir un jour l'ennemi naturel et le fléau involontaire de ce- entants adorés, s'était liée naturellement au premier instant d'ennui et de déplaisii < ji i "j 1~ lui avaient causé.
— Tu déchires les entrailles de la vérité, dit-il enfin à son ami, et tu me les jettes toutes sanglantes a la figure. Tu veux donc que je renonce à mon amour, et que je meure? Tue-moi donc tout de suite. Parlons !
Salvator fut étonné de la violence du sentiment qui dominait encore Karol. Il était loin de prévoir que cette violence, au lieu de diminuer, irait toujours en grandissant avec la souffrance; Salvator cherchait le bonheur dans l'amour, et quand il ne l'y trouvait plus, son amour s'en allait tout doucement. En cela il était comme tout le monde. Mais Karol aimait pour aimer: aucune souffrance ne pouvait le rebuter. Il entrait dans une nouvelle phase, dans celle de la douleur, après avoir épuisé celle de l'ivresse. Mais lu phase du refroidissement ne devait jamais arriver pour lui. C'eut été celle de l'agonie physique, car son amour était devenu sa vie, et, délicieuse ou amère, il ne dépendait pas de lui de s'y soustraire un seul instant.
Salvator, qui connaissait si bien son caractère, mais qui n'en comprenait pas le fond , se persuada que la réalisation de sa prophétie ne serait qu'une affaire de temps.
— Mon ami, lui dit-il, tu ne me comprends pas, ou plutôt tu penses à autre chose qu'à ce dont nous parlons. A Dieu ne plaise que je veuille t'arracher aux premiers moments d'une ivresse qui n'est point à la veille de s'épuiser ! Mon avis , au contraire , c'est que tu ne te défendes pas d'être heureux, et que tu te laisses aller entièrement, pour la première fois, au doux caprice de la destinée. Mais ce que j'ai à te dire, ensuite, c'est qu'il ne faut pas s'obstiner à violer le bonheur quand il se relire. Un jour viendra, lot ou tard, où quelque défaillance de lumière se fera remarquer dans l'astre qui te verse aujourd'hui ses feux. C'est alors qu'il ne faudra pas attendre le dégoût et l'ennui pour quitter ton amie.
Il faudra fuir résolument pour revenir, entends-moi
bien , quand tu sentiras de nouveau le besoin de rallumer le flambeau de ta vie à la sienne. J'admets, tu le vois, que ta constance doive être éternelle. Raison de plus pour rendre léger le joug qui vous lie , en évitant l'accablement d'un tête-à-tête perpétuel et absolu. Tout ce qui te choque déjà ici disparaîtra à distance , et quand lu reviendras l 'affronter, tu verras que les montagnes sont des grains de sable. Tous les dangers réels d'une situation dont lu viens de te rendre compte, s'évanouiront quand tu ne seras plus l'hole unique et exclusif de la famille. Les enfants n'auront pas de reproche à te faire , car si l'entourage soupçonne une préférence de leur mère pour toi, il ne pourra la constater. Vous n'aurez plus l'air de braver l'opinion , mais d'entretenir une noble et durable amitié par de fréquentes relations. Tu pourrais n'élre que l'ami et lefrèrede la Floriani, comme moi, par exemple, qu'il serait encore coupable et dangereux de fixer sans retour la vie auprès d'elle. A plus juste raison, étant réellement son amant, dois-tu a sa dignité et à la tienne de voiler un peu cette passion aux yeux d'autrui. Tu trouves peut-être que je prends grand soin de la réputation d'une femme qui n'en a pris aucun jusqu'à présent. Mais ce n'est pas toi qui douterais de la sincérité avec laquelle elle avait résolu de se réhabiliter d'avance pour l'honneur futur de ses filles, en quittant le monde et en rompant tous les liens antérieurs. Ce n'est pas toi qui voudrais lui faire perdre le prix du sacrifice qu'elle venait de consommer, des bonnes résolutions dont elle se trouvait déjà si heureuse, et l'empêcher d'être , avant tout, une vertueuse mère de famille, comme elle s'en piquait très-sérieusement, le jour où nousavons frappé à sa porte. Cette porte était fermée, souviens-toi ! j'aurais éternellement sur la conscience d'avoir force la
ne et de l'avoir presque jeté ensuite dans les bras de i ette pauvre femme confiante el si, un
jour, elle venait à maudire l'heure fatale où j'ai détruit son repos et fait échouer - s rêves de calme et de a-
— Tu as raison ! s'écria le i>rinco en se jetant da bras de son ami , et voilà le langage qu'il aurait l'ai u m • parler tout d'abord. De toutes les choses réelles , il n'en est qu'une seule que je puisse comprendre, c'est le respect que je dois a l'objet de mon amour, c'est le soin que je dois prendre de son honneur, (le son repos, de son bonheur domestique. Ah ! si, pour lui prouver mon dévouement aveugle et mon idolâtrie, il faut que •• la
quille dos à présent , me voila prêt. Sans il iule . c'est elle qui t'a chargé de me suggérer ces réflexions que tu viens de me faire faire. Voyant «pie je ne songeais à îrwi, que je m'endormais dans les délices , elle s'est dit qu'il fallait me réveiller. Elle a bien l'ail. Va lui demander pardon pour mon imprévoyant égoïsme ; qu'elle fixe elle-même
la durée de mon absence , le jour de m lépart... et ne
lui laisse pas oublier de fixer aussi celui de mon retour.
— Cher enfant, reprit Salvator en souriant , ce sera t faire injure à la Floriani que de la cr ire plus raisonnable et plus prudente que toi. C'est de moi-même et à son insu que je t'ai parlé comme je viens de le faire, au risque de te briser le cœur. Si j'en avais demande la p imission à Lucrezia, elle me l'aurait refusée, car une amante, comme elle, a toutes les faiblesses d'une mère, et, quand nous parlerons de départ, bien loin qu'elle nous approuve, nous aurons uni; lutte à soutenir. Mais nous lui parlerons de ses enfants, et elle cédera à son tour. Elle comprendra qu'un amant ne doit pas se co duire comme un mari, et s'installer chez elle comme le gardien d'une forteresse !
— Un mari ! dit Karol en se rasseyant et en regardant fixement Salvator Si elle se mariait!
— Oh ! pour cela, sois tranquille, il n'y a pas de d qu'elle te fasse ce genre d'infidélité, répondit Salvator, étonné de l'effet que ce mot prononcé au hasard , avait produit sur le prince.
— Tu as dit un mari ! repril Karol , s'acharnantà celle pensée soudaine : un mari serait la réhabilitation de sa vie entière. Au lieu d'être l'ennemi et le tléau de ses enfants, s'il était riche et digne, il deviendrait leur appui naturel , leur meilleur ami , leur père adoptif. Il accepterait là un noble devoir; et comme il en serait récompensé ! Il ne la quitterait jamais , cette femme adorée : il serait un rempart entre elle et le monde , il repousserait la calomnie comme la diffamation , il pourrait veiller sur son trésor, et ne pas distraire un seul jour de son bonheur pour de cruelles et importunes convenances de position. Lire son mari 1 oui , tu as raison ! Sans loi , je n'y aurais jamais songé. Vois si je ne suis pas frappé d'une sorte d'idiotisme en tout ce qui tient à laconduitedelu vie sociale ! Mais j'ouvre les yeux : l'amour et l'amitié m'auront rendu le service de faire de moi un homme , au lieu d'un enfant el d'un fou que j'étais. Oui, oui , Salvator, être son mari, voilà la solution du problème ! Avec ce titre sacré , je ne la quitterai plus , et je la servirai au lieu de lui nuire.
— Eh bien, voilà une heureuse idée ! s'écria Salvator; j'en suis étourdi, je tombe des nues ! Songes-tu à ce que tu dis, Karol? toi, épouser la Floriani!
— Ce doute m'offense, fais-moi grâce de tes étonnements. J'y suis résolu, viens avec moi plaider ma cause et obtenir son consentement.
— Jamais ! répondit Salvator; à moins que, dans dix ans d'ici , jour pour jour, tu ne viennes me faire la même demande. 0 Karol ! je ne teconnais-,n- pas encore, maigre tant de jours passés dans ton intimité ! Toi, qui te défendais do vivre , par excès d'austérité , de méfiance et de fiei té , voilà que tu te jettes dans un excès contraire , et que tu prends la vie corps à corps comme un forcené I Moi, qui ai subi tant de sermons et de remontrances de ta part , voilà qu'il me faut jouer le rô e de mentor pour te préserver de toi-même !
Salvator énuméra alors a son ami toutes les impossibi-
LUCREZIA FLORIANI
lités d'une semblable union. Il lui parla forlement ot naïvement. Il confi 5sa que la Floriani était digne, par ellemême , de tanl d'amour et de dévouement , et que, quant à lui . s'il avail dix ans de plus , et qu'il pût se résoudre à l'enchaînement du mariage, il la préférerait à toutes les duchesses de la terre. Mais il démontra au jeune prince
que cet accord des goùls, (les opinions. îles caractères et des tendances, qui sont, le tond du calme conjugal, ne pouvait jamais s'établir entre un homme de son âge, de son rang et de sa nature, et la fille d'un paysan, devenue comédienne, plus âgée que lui de six ans, mère de famille, démocrate dans ses instincts et ses Bouvenirs, etc. , etc. Il n'est pas même nécessaire de rappeler au lecteur tout ce que Salvator lui dut. dire sur ce -nui. Mais l'influence qu'il avait prise sur son ami durant la première partie de cel entretien, échoua complètement devanl son obstination. Karol avait compris de la vie tout ce qu'il en pouvait comprendre, le dévouement absi lu. l'eut ce qui était d'intérêt personnel et de prudence bien entendue pour sa propre existence, était lettre close pour lui.
Pardonne-lui, lecteur, ses puérilités, ses jalousies et ses caprices. Ceci n'en était plus un de sa part , et c'est dans de telles occasions que la grandeur et la force de son âme rachetaient le détail. Plus Salvator lui démontrait le- inconvénients de son projet, plus il le lui faisait aimer. S'il eût pu assimiler ce mariage à un martyre incessant, où Karol devait subir tous les genres de torture au profit de la Floriani et de ses enfants, Karol l'eût remercié de lui faire le tableau d'une vie si conforme à son ambition et à son besoin de sacrifice. Il l'eût accompli avec transport, ce sacrifice. Il eût pu encore faire un crime à Lucrezia de prononcer devant lui un nom qui sonnait mal à son oreille, de laisser Salvator lui embrasser les genoux, de menacer son enfant du fouet, ou de trop caresser son chien, mais il n'eût jamais songé à lui reprocher d'avoir accepté l'immolation de toute sa vie.
Heureusement... ai-je raison dédire heureusement?... n'importe! la Floriani, en recevant cette offre inattendue, fit triompher par son refus tous les arguments du Ci une Albani. I.lle lut attendrie jusqu'aux lai nies de l'amour du prince, mais elle n'en lut pas étonnée, et Karol lui mm gré d'y avoir compté. Quant à son consentement , elle lui répondit que , quand même, il irait de la vie de ses enfants, elle ne le donnerait point.
Telle lut la conclusion d'un combat de délicatesse el de générosité qui dura plus de huit jours à la villa Floriani. L'idée de ce mariage blessait l'invincible fierté de Lucrezia ; peut-être , dans l'intérêt même de ses enfants, avait-elle tort. Mais celte résistance était conforme au genre d'orgueil qui l'avait faite si grande, si bonne et si malheureuse. Une seule fois, dans sa vie, à quinze ans, elle avail juge tout naturel d'accepter l'offre naïve d'un mariage disproportionné en apparence. Ranieri n'était pourtant ni noble, ni très-riche, et la fille de Menapaco, dans ce temps la, apportait eu dot son innocence et sa beauté dans toute leur splendeur. Mais il n'avait pu lui tenir parole, et la Floriani elle-même l'en avait vite dégagé, en prenant une idée juste de la société, el, en vi yant combien son amant eût été condamné à souffrir pour elle de la malédiction d'un père et des persécutions d'une famille. Depuis, elle avail l'ait le serment, non de renoncer au mariage, mais de ne jamais épouser qu'un homme de sa condition et pour qui cette union serait un honneur et non une honte.
E le sentait cela si profondément, que rien ne put l'ébranler, et que la persistance du prince l'affligea beaucoup. Ce que tuute autre femme, a sa place, eût pris peur un hommage enivrant, lui semblait presque une prétention humiliante, et, si elle n'eût connu l'ignorance de Karol sur tous les calculs vrais de l'existence sociale , .1 eût su mauvais gré d'espérer la fléchir.
Depuis qu'elle était mère de quatre enfants, et qu'elle avait expérimenté les accès de jalousie rétroactive que la vue de celle famille causait à ses amants, el e avait résolu de ne jamais se marier. Elle ne craignait encore rien de semblable de la part de Karol, elle ne prévoyait
pas sitôt qu'il subirait, à cet égard, les mêmes tortures que les autres; mais elle se disait qu'elle serait forcée de faire à la position et aux intérêts d'un époux quelconque des sacrifices qui retomberaient sur son intimité avec -es enfants; que cet. époux aurait infailliblement à rougir devant le monde de les produire et de les pétrolier : qu'enfin Karol perdrait sa considération et son titre d'homme sérieux, dans l'opinion cruelle et froide des hommes, en acceptant toutes les conséquences de son dévouement romanesque.
Elle n'eut donc aucun besoin de s'appuyer sur le sentiment du comte Albani, pour rester inébranlable. Karol eut une patience enchanteresse, tant qu'il espéra la persuader. Mais la Floriani, voyant qu'en invoquant toujours la considération du prince et les sentiments de sa noble famille, elle risquait d'agir , en apparence, comme ces femmes qui opposent une résistance hypocrite pour mieux enlacer leur proie, elle coupa court à ces instances par un relus net et un peu brusque. Elle avait aussi une peur affreuse de se laisser attendrir; car, en n'écoulant que son dévouement maternel du moment, elle eût cède a ses prières et à ses larmes. Elle fut donc forcée de feindre un peu et. de proclamer une sorte de h, une systématique pour le mariage, quoiqu'elle n'eût jamais songé à faire le procès de l'hyménée en général.
Lorsque le prince se fut en vain convaincu de l'inutilité de ses instances, il tomba dans une affliction profonde. Aux larmes tendrement essuyées par la Floriani, succéda un besoin de rêver, d'être seul, de se perdre en conjectures sur cette vie réelle dans laquelle il avail voulu entrer, et où il ne pouvait réussir à voir clair. Alors revinrent les fantômes de l'imagination, les soupçons d'un esprit qui ne pouvail apprécier aucun fait matériel à sa juste valeur, la jalousie , tourment inévitable d'un amour dominateur trompé dans ses espérances de possession absolue.
il s'imagina que Salvator avait concerté avec Lucrezia toul ce qu'il lui avait dit d'inspiration , et tout ce qui s'était passé naturellement et spontanément entre eux dans ces longs entretiens où son àme s'était épuisée. Il crut que Salvator n'avait pas renoncé à être à son tour l'amant de Lucrezia , et que , le traitant comme un enfant, gâté , il lui avait permis de passer avant lui , pour réclamer ses droits en secret aussitôt qu'il le verrait rassasié. C'était, pour cela , pensait il , qu'il l'avait tant exhortéà s'éloigner de temps en temps, afin de ne pas laisser devenir trop sérieux l'amour de Lucrezia, el de pouvoir se faii e écouter d'elle dans quelque intervalle.
Ou bien , supposition plus gratuite et plus folle encore ! Karol se disait que Salvator avait eu avant lui la pensée d'épouser Lucrezia, et que, d'un commun accord, elle el lui. liés d'une amitié conforme à leur caractère, s'étaient promis de s'unir quelque jour, quand ils auraient joui encore un certain temps de leur mutuelle liberté. Karol reconnaissait bien que l'amour de Lucrezia pour lui avait été naïf et spontané, mais il redoutait de le voir cesser aussi vile qu'il s'était allumé, et, comme tous les hommes , en pareil cas, il s'alarmait de cet entraînement qu'il avait tant admiré et tant béni.
Et puis, quand la conscience intime de ce malheureux amant justifiait sa maîtresse auprès des chimères de son cerveau malade, il se disait que la Floriani avait en lui, pour la première fois de sa vie, un amant digne d'elle , et qu'elle s'y attacherait naturellement pour toujours, si des artifices étrangers et des suggestions funestes ne venaient pas l'en détourner. Alors il songeait au comte Albani, et il l'accusait de vouloir séduire Lucrezia par les raisonnements d'une philosophie épicurienne et par la fascination impudique de ses désirs mal étouffés. il incriminait le moindre mot, le moindre regard. Salvator était infâme, Lucrezia était faible et abandonnée.
Puis, il pleurait, quand ces deux amis, qui ne parlaient ensemble qne de lui et ne vivaient que de sollicilude et de tendresse pour lui, venaient l'arracher à ses méditations solitaires et l'accabler de caresses franches et de doux reproches. Il pleurait dans les bras de Salvator, il pleurait aux pieds de Lucrezia. 11 n'avouait pas sa
l.i i ni Zl \ FL0R1 \M.
BS
folie, et, l'instant d'après, il en était plus que jamais possédé.
— Elle ne m'aime pas, elle ne m'a jamais ain sait-il a Salvator dans les moments où son amilii lui redevenail lucide. Elle ne comprend même p; mour, eette âme m froide ei si forte, quand elle invoque, pour me dégoûter de l'éi iuser, il< b i onsldérations à moi e ne sait donc pas que rien n'alteinl la
J d'un cœur rempli il amour, quand il a lOul sacrifié a
la possession de ce qu il aime'.' nue parle-l-elle Je me conserver ma liberté? Js comprends bien que c'i qui craint do perdre la sienne Mais .pie signifie le mol de liberté dans l'amour? PetlUon en i oncevoir une
i s'a| partenlr l'un a l'autre sans aucun obstacle? m c'est, au contraire, une porte laissée ouverte au refroidissement et au\ distractions, c'est-à-dire a l'infidélité, il n'y a | as, il n'y a jamais eu d'amour dans le qui -e défend ainsi 1
Salvator essaya I de justifier la Floriani de ces cruels çons ; mais c'était en vain, Karol était trop malheureux pour être juste. Tantôt il venait demander a son es consolatii irs contre sa propre fai-
blesse, tantôt il le fuyait, persuade qu'il était le principal ennemi de son bonheur.
Cette situati m devenait chaque jour plus sombre et plus douloureuse, et le conte Albani, portant de bons conseils et de bonnes paroles d'affection a ces amants, tour à tour, voyait pourtant la plaie s'envenimer et leur bonheur devenir un supplice. Il eut voulu couper court en enlevant Karol. Celait impossible Sa vie, à lui, n'était point agréable dans ce conllit perpétuel, et il eût souhaité partir. Il n'osait abandonner son ami au milieu d'une pareille crise.
Lucrezia avait espéré que Karol se calmerait et s'habituerait a l'idée de n'être que son amant. En voyant sa souffrance se prolonger et s'exalter, elle fut tout a coup Tune profonde lassitude. Quand une mère voit son enfant condamné a la diète par le médecin, se tourmenter, pleurer, demander des aliments avec une Insistance érée, elle se trouble, elle hésite, elle se demande s'il faut écouter la rigueur de la science, ou se confier aux instincts de la nature. Il ad\ int que la Lucre.
ii peu de même à l'égard de Sun amant. Elle se demanda s'il ne valait pas mieux lui administrer le secours dangereux , mais souverain peut-être, de céder a sa volonté, que le condamner, par sa prudence, à une lente agonie. Elle appela Salvator, elle lui parla, elle s'avoua presque vaincue. Elle avoua aussi que ce mariage lui paraissait sa ; i | te, mais qu'elle m- pouvait tenir plus longtemps au spectacle d m
comme celle île Karol, et qu'elle ne voulait puint lui refuser cette preuve d'amour et de dévouement.
Salvator se sentait presque aussi ébranlé qu'elle. Néanmoins il se raidit contre la compassion et lutta enp ur préserver ces deux amants de la tentation d'une irréparable folie.
Karol, qui épiait tous leurs mouvements plus qu'ils ne le pensaient, et qui devinait, sans l'entendre, tout ce qui se disait autour de lui, vit l'irrésolution de la Floriani et la persistance du mu, te. Ce dernier lui sembla jouer un rôle odieux. Il y eut des moments où il lui voua une haine pr fonde.
Les choses en étaient la, et Karol I l
memenl qui réveilla toute la force des arguments de la Lucrezia. '
Karol se pr< 'liait sur le sable du rivage au bas du
parc, et dans l'enceinte même de la propriété, fermée nuit et jour aux curieux. Cependant, comme l'eau était par suite de la sécheresse, il \ avait nue langue de CÔI se, mise a SI C, qui permettait au .
du dehoi - de pénéti i r dans l'enclos, pour peu qu'n- en
i la fantaisie. La jalousie instinctive du pi avait lait remarquer cette circonstance, et il avait ha-
tu - fois, Loul haul . I i bseï valion que quel- ■ le branches feraient uni Lien \ ; r quelques toises
découverte. I a Floriani lui avait promis de le faire le pensées bien autrement importa
elle n'y avait pas songé, lii h on b udoi
i , .'Ile lui disait . en i étail a
bout de i courage, i .nient
par sa faute l'être pi ui lequi l i oulu donner sa
vie, devenait une enti - le ses i rces.
Pendant ce temps, Karol marchait sur la gre
proie ., ses agitations accoutumées, el no voyanl de-- ob-
térieurs que ce qui pouvaii graver sis inquiétudes. Ce pa
tientait particulièrement chaque fois qu'il approchait de la limite insi l'Osante.
Il ne voyait que oela. ei pourtant la nature était splen-
dide; les raj i : i mpoiirpraiem l'atn OSp i I
les rossignols chantaient, et, dans une nacelle amarrée a quelques pas du prince, la charmante Stella bei petit Salvator qui jouait avec des i oquillages C était un groupe adorable que ces >\i<[ix enfants l'un absorl cette ui\ si irieuse tension de l'esprit que les enfan lent dans leurs jeux, l'autre perdu dan- une rèvei moins mystérieuse, en balançant la barq e légère avec ses petits pieds, et en chantant, d'une voix frêle c le bruissement de l'eau, un refrain monotone et lent. Stella, en chantant ainsi sur la barque attachée a un saule, croyait faire une longue navigation sur le lac. Elle étail lancée dans un poème sans lin. tout peuplé 'les plus Sciions. Salvator, en examinant, en rangeant et en dérangeant ses coquilles et ses cailloux sur la quelle qui lui servait d'appui, avait l'air sérieux et profond d'un savant qui résout une équation.
Antonia, la belle paysanne qui les surveillait, était assise a quelque distance et filait avec grâce. Kai I : e voyait rien de tout cela. 11 ne se doutait seulen ont pas de la présence des deux enfants II ne voyait que Biffi occupe à tailler des pieux, el bien lent à soi 2 é, car la nuil allait venir, el il n'aurait pas seulement c ramencé a les piauler dans une he
Tout à coup Billi pi il sis pieux, les chargi a sui épaule, et parut vouloir les emporter vers la chaui du pécheur.
Le prince se fût fait un crime de jamais donner un ordre dans la maison de la Floriani, car une indiscrétion sans importance, la plus légère infraction au savoir-vh re, est un véritable crime aux veux des gens de sa i M, h-, en ce moment, dominé par une impatience insurmontable, il demanda à Biffi, d'un ton d'autorité, pourabandonnait son ouvrage en emportant les matériaux.
Biffi élait d'un naturel doux et moqueur comme ceux de son pays. Il fit d'abord la sounle oreille, pensant pro- |ue l'histrion jouait au prince pour le làler. Puis, observant avec surprise l'emportement de Karol, il s'arrêta el daigna répondre que ces pieux étaient deslinés au jardinet du père Menapace et qu'il allait les y installer.
— La siguora ne vous n-t-elle pas ordonné, au contraire, dit Karol tout tremblant d'une inexplicable colère, de les placer ici pour fermer cette grève'.'
— Elle ne m'en a rien dit, répondit Biffi , et je ne vois rien à fermer ici , puisqu'à la première pluie l'eau re- . montera jusqu'au mur de clôture.
— Cela ne vous regarde pas, reprit Karol; re que la ra commande, il nie semble qu'il faut le faire.
— Soit ! répondit Biffi, je ne demande pas mieux; ih.'iis h le peie Menapace me voit employer à ceci les pieux qu'il voulait prendre pour soutenir sa vigne, il se lâcher, i.
— N'importe! dit Karol tout hors de lui, vous devez obéir a la -ignora.
— J'en con Biffi irrésolu et déchargeant à demi son larde, m; c'esl bien elle qui me
mais c'esi son i
Karol insista; il voyait ou croyait voir errer au loin
LDCREZIA FLOlilANI.
~Ai/ILLé
Dans une nacelle amarrée à quelques pas. (Page 55.)
un homme qui côtoyai! le lac, et s'arrêtait de temps en temps comme s'il eût cherché à s'orienter vers la villa Floriani. La lenteur indocile de Biffi exaspérait le prince. Il porta la main sur son épaule d'un air de commandement, et avec un regard d'indignalion qui était si étranger à la douceur habituelle de sa physionomie, que Biffi eut peur et se hâta d'obéir.
— Ah çà '. seigneur prince, dit-il avec une càlinerie un peu railleuse, que le prince trouva plus outrageante "qu'elle ne l'était, montrez-moi la place, et commandezmoi, puisque vous savez ce qu'il faut faire ; moi, je n'en sais rien ; on ne m'a averti de rien, je le jure!
Karol fit ce que de sa vie il ne s'était cru capable de faire. Il descendit à l'exécution d'une chose matérielle, au point de dessiner avec sa canne sur le sable la ligne de clôture que Biffi devait suivre, de lui indiquer la place où il fallait planter les piquets, et il le fit avec d'autant plus de justesse et d'ardeur, que, cette fois, il ne se trompait point : lélranger qu'il avait aperçu dans le lointain s'approchait visiblement, et, marchant toujours sur la grève, se dirigeait vers lui sans hésitation.
— Hâtez-vous, dit le prince à Biffi, si vous n'avez pas
le temps d'entrelacer ce soir les branches de la palissade, que vos pieux soient du moins plantés, afin que les promeneurs respectent cette indication.
— Je ferai ce que voudra Votre Excellence , répondit Biffi avec son humilité narquoise. Mais qu'elle ne s'inquiète pas, il n'y a pas de voleurs dans le pays, et jamais il n'en est entre par là.
— Allez toujours, dépêchez-vous! dit le prince en proie à une anxiété dévorante et tout à fait maladive; et il roulait dans sa main une pièce d'or, pour faire voir à Biffi qu'il serait largement récompensé.
— Notre Excellence va perdre un beau sequin, dit le malin paysan en jetant un regard de convoitise sur la main tremblante et distraite de Karol.
— Maitre Biffi, répondit le prince, je connais l'usage ; j'ai touché par mégarde à voire serpe, je vous dois un pour-boire. Il est tout prêt pour quand vous aurez fini.
— Votre Excellence a trop de bonté I s'écria Biffi électrisé tout d'un coup. Oh ! pardieu ! pensa-t-il, c'est bien un vrai prince, je le vois maintenant; mais je n'en dirai rien au père Menapace, car il me garderait mon sequin pour m'empècher, soi -disant, de le dépenser mal à propos.
LUCHEZIA l'LOMANI.
L'étranger s'était appuyé contre la nacelle. (Page 53.)
Kl il se mita travailler avec une rapidité et une vigueur athlétique, bien résolu, si le pêcheur venait l'interrompre, de lui dire avec aplomb qu'il agissait d'après l'ordre direct de la signora.
Tous les pieux étaient plantés lorsque l'obstiné personnage, dont l'approche causait une sueur froide au prince, arriva jusqu'à celte démarcation, et s'y arrêta, les bras croisés sur sa poitrine, les yeux fixés devant lui, dans la direction du prolongement de la grève, et sans paraître cependant faire aucune attention au prince ni a lSilli.
Cette préoccupation était au moins bizarre, car il n'était séparé d'eux que par quelques piquets. Il ne semblait pourtant pas songer à franchir cette limite fraîchement marquée. C'était un homme jeune , d'une taille médiocre et d'une mise assez recherchée, sans être de trop bon goùl; sa figure était admirablement belle, mais son regard (ixe et son œil distrait annonçaient une espèce de fou, ou tout au moins de maniaque, à moins que ce ne fût un genre qu'il jugeait à propos de se donner.
Le prince, révolté d'abord de son audace, commençait à prendre de cet homme l'opinion qu'il ne savait réelle-
ment ni où il était, ni où il voulait aller, lorsque l'étranger, s'adressant à BilTi , lui dit d'une voix ronflante : « Mon ami, n'est-ce point là la villa Floriani? »
— Oui, Monsieur, répondit le jeune homme sans se distraire de son travail.
Le prince dardait sur l'étranger le regard du lion qui défend sa proie. L'étranger jeta sur lui un regard de curiosité à peu près indifférente, et, sans s'inquiéter le moins du monde de l'expression de cette physionomie bouleversée, il se remit à contempler la grève à laquelle Karol tournait le dos.
Karol se retourna vivement, en pensant que Lucrezia s'avançait peut-être de ce côté, et que c'était son approche qui fascinait ainsi le voyageur ; mais il ne vit sur la grève que les enfants et leur bonne.
En ce moment Stella sortait de la barque, et, soulevant son petit frère dans ses bras, elle lui disait : « Allons, Salvator, laissez-vous aider, Monsieur, ou bien vous tomberez dans l'eau. »
A l'idée que l'enfant pouvait tomber dans l'eau avant que la bonne l'eût rejoint, Karol , dont l'esprit douloureux était toujours aux aguets de quelque malheur, ou-
LDCREZIA FLORIANI.
blia l'étranger et courut vers la barque pour aider Slella ; mais les deux enfants étaient déjà en sûreté sur le sable, et Karol, entendant marcher sur ses talons, se retourna et vit l'ét ran^ei- derrière lui.
Il avail . sans façon, franchi la ligne fatale, et, sans daigner regarder le prince, il passa près de lui, fit un apide vers les enfants, et prit le petit Salvator dans ses bras, comme s'il eût voulu l'enlever.
Par un mouvement spontané, le prince Karol et Anto nia s'élancèrent sur l'étranger. Karol le saisit par le bras a\ec une vigueur dont l'indignation décuplait la portée naturelle, et Biffi, armé de sa serpe, approcha de manière à prêter main-forte, au besoin, contre l'étranger.
Celui-ci ne leur répondit que par un sourire de dédain ; mais Stella fut la seule qui ne montra aucune terreur :
— Vous êtes fous! s'écria-t-elle en riant. Je connais bien ce monsieur, il ne veut faire aucun mal à Salvator, car il l'aime beaucoup. Je vais avertir maman que vous êtes là, ajouta-t-elle en s'adressanl au voyageur.
— Non, mon enfant, répondit ce dernier, c'est fort inutile. Salvator ne me reconnaît pas, et je fais peur ici à tout le monde. On croit que je veux l'enlever. Tiens, ajouta-t il en lui rendant son jeune frère, ne te dérange pas. Je ne désire qu'une chose, c'est de vous regarder encore un instant, et puis je m'en irai.
— Maman ne vous laissera pas partir sans vous dire bonjour, reprit la petite.
— Non, non, je n'ai pas le temps de m'arrèter, dit l'étranger visiblement troublé; tu diras à ta mère que je la salue... Ede se porte bien, ta mère?
— Très-bien, elle est à la maison. N'est-ce pas que Salvator a beaucoup grandi?
— Et embelli ! répondit l'étranger. C'est un ange ! Ah! s'il voulait me laisser l'embrasser!... Mais il a peur de moi, et je ne veux pas le faire pleurer.
— Salvator, dit la petite, embrassez donc monsieur. C'est votre bon ami, que vous avez oublié ! Allons, mettez vos petits bras à son cou. Vous aurez du bonbon, et je dirai à maman que vous avez été très-aimable.
L'entant céda, et après avoir embrassé l'étranger, il redemanda ses coquillages et ses cailloux et se remit à jouer sur le sable.
L'étranger s'était appuyé contre la nacelle; il regardait l'enfant avec des yeux pleins de larmes. Le prince, la bonne et Itifli, qui lesurveillaient attentivement, semblaient invisibles pour lui.
Cependant, au bout de quelques instants, il parut remarquer leur présence et sourit de l'anxiété qui se peignail encore sur leurs figures. Celle de Karol attira surtout son attention , et il fit un mouvement pour se rapprocher de lui.
— Monsieur, lui dit-il , n'est-ce point au prince de Roswald que j'ai l'honneur de parler?
Et, sur un signe alfirmatif du prince, il ajouta : «Vous commandez ici, et moi, je ne connais dans celte maison, probablement, que les enfants et leur mère ; ayez l'obligeance de dire a ces braves serviteurs de s'éloigner un peu, afin que j'aie l'honneur de vous dire quelques mots, s
— Monsieur, répondit le prince en l'emmenant à quelques pas de là, il me parait plus simple de nous éloigner nous-mêmes; car je ne commande point ici, comme vous le prétendez, et je n'ai que les droits d un ami. Mais ils suffisent pour que je regarde comme un devoir de vous faire une observation. Vous n'êtes pas entré ici régulièrement, et vous n'y pouvez rester davantage sans l'autoi isation de la maitressse du logis. Vous avez franchi une
, le, non achevée, il est vrai, mais que la bienséance vous commandait de respecter. Veuillez vous retirer par où vous êtes venu et vous présenter sous voi ■ nom a la grille du parc. Si la signora Floriani juge à propos de vous recevoir, vous ne risquerez plus d contrer chez elle des personnes disposées à vous en faire sortir.
— Épargnez-vous le rôle que vous jouez , Monsieur, répondit l'étranger avec hauteur ; il est ridicule. Et ,
voyant étinceler les yeux du prince, il ajouta avec un.e douceur railleuse : « Ce rôle serait indigne d'un homme généreux comme vous, si vous saviez qui je suis; écoutez-moi, vous allez vous en convaincre par vous-même. »
— Je m'appelle, poursuivit l'étranger en baissant la voix, Onorio Vandoni, et je suis le père de ce bel enfant dont vous voilà désormais constitué le gardien. Mais vous n'avez pas le droit de m'empêcher d'embrasser mon fils, et vous le réclameriez en vain, ce droit que je vous refuserais par la force si la persuasion ne suffisait point. Vous pensez bien que, lorsque la signora Floriani a cru devolf rompre les liens qui nous unissaient, il m'eût clé facile de réclamer, ou du moins de lui contester la possession de mon enfant. Mais à Dieu ne plaise que j'aie voulu le priver, dans un âge aussi tendre, des soins d'une femme dont le dévouement maternel est incomparable ! Je me suis soumis en silence à l'arrêt qui me séparait de lui, je n'ai consulté que son intérêt et le soin de son bonheur* Mais ne pensez pas que j'aie consenti à le ; à jamais de vue. De loin, comme de près, je l'ai toujours surveillé, je le surveillerai toujours. Tant qu'il vivra avec sa mère, je sais qu'il sera heureux. Mais s'il la perdait, ou si quelque circonstance imprévue engageait la à se séparer de lui, je reparaîtrais a\ec le zèle et l'autorité de mon rôle de père. Nous n'en sommes point là. Je sais ce qui se passe ici. Le hasard et un peu d'à l de ma part m'ont appris que vous étiez l'heureux amant de la Lucrezia. Je vous plains de votre bonheur, Monsieur ! car elle n'est point une femme qu'on puisse a à demi, et qu'on puisse se consoler de perdre!... Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit. II ne s'agit que de l'enfant..! je sais que je n'ai plus le droit de parler de la mère. Je me suis donc assuré de vos bons sentiments pi ur lui, de la douceur et de la dignité de votre caractère. Je sais... ceci va vous étonner, car vous croyez vos secrets bien enfermés dans cette retraite que vous gardez avi c jalousie, et que vous étiez en train de palissader vousmême, quand j'ai osé enjamber vos fortifications 1 Eh bien, apprenez qu'il n'est point de secrets de famille qui échappent à l'observation des valets... Je sais que vous voulez épouser Lucrezia Floriani , et que Lucrezia Floriani n'accepte pas encore votre dévouement. Je sais que vous auriez servi volontiers de père à sesenfanis. .1 en remercie pour mon compte, mais je vous aurais délivré de ce soin en ce qui concerne mon fils, et si la signora venait à se laisser fléchir par vos instances, vous p compter toujours sur trois enfants et non sur quatre.
« Ce que je vous dis ici, Monsieur, ce n'est point pour que vous le répétiez à Lucrezia. Cela ressembli ; une menace de ma part, à une lâche tentative pour m'opposer au succès de votre entreprise. Mais si j'évite ses regards, si je ne vais pas chercher le douloureux et dangereux plaisir de la voir, je ne veux pas que vous vous niez sur les motifs de ma prudence. Il est bon, au contraire, que vous les connaissiez. Vous voyez, qu'en dépit de vos retranchements, il m'était bien facile de pénétrer ici, de voir mon fils et même de l'enlever. Si j'y étais venu avec une pareille résolution, j'y aurais mis plus d'audace ou plus d'habileté. Je ne comptais pas a\ oir le plaisir de causer avec nous en approchant de celle maison, et en me laissant fasciner par la vue de mon enfant... que j'ai reconnu... ah! presque d'une lii distance, et lorsqu'il ne m'apparaissait que comme un point noir sur la grève! Cher enfant !... Je ne dirai pas: Pauvre enfant! il est heureux, il est aime... Mais \e m'en vais en me disant: Pauvre père! pourquoi n'as-iu pas pu être aimé aussi '? Adieu, Monsieur ! je suis chai mé L'avoir fait connaissance avec vous . et je vous laisse le soin de raconter, comme il vous conviendra, cette bizarre entrevue. Je ne l'ai point provoquée, je ne la regret e pas. Je ne sens point de haine con re vous; j'aime à croire que vous méritez mieux votre félicité que je n'ai mérité mon infortune. La destinée est une femme capri-
LUCKKZIA FI.OHIANl.
qu'un maudit parfois, mais qu'on invoque toujou rS I »
Vandoni parla encore quelque temps avec plus de facilité que de suite, et avec plus de franchise que de chaleur. Cependant . lorsqu'il eut embrassé son his une dernière fois, sans i ien dire, il punit profondément ému.
Mais, toul aussitôt, il Balua le prince avec l'aplomb obséquieux et railleur du comédien, c t il s'éloigna, sans ee retourner, jusqu'à la palissade où Biffi s'était remis à travailler. Là, il s'arrêta encore assez longtemps pour n Ut l'enfant, pais enfin il salua de nouveau le prince, et B6 cemil en marche.
Outre l'émotion fâcheuse et le désagrément insupportable d'une pareille rencontre, la figure, la voix, la tournure et le discours de cet homme, quoique annonçant une grande bonté el une grande loyauté naturelles, n'excitèrent chez Karol qu'une antipathie prononcée. Vandoni était beau, assez instruit, et d'une honnêteté à toute épreuve; mais tout en lui sentait le théâtre, et il fallait l'habitude que la Floriani avait de fréquenter des comédiens encore plus affectés et plus ampoulés, puni qu'elle ne se fût jamais aperçue de ce qui choquait tant le prince à la première vue, à savoir cette affectation de s ilenn té, qui trahissait l'élude à chaque pus, à chaque mot. Vandoni était un mélange d'emphase et de naïveté assez difficile à définir. La nature l'avait fait ce qu'il voulait paraître; mais, ainsi qu'il arrive aux artistes secondaires, l'art lui élall devenu une seconde nature. Il était sincèrement ténéreux el délicat, mais il ne pouvait p us se conlenlei de l'être par le fait; il avait besoin de
le dire el de confier ses sentiments ci ne il récitait un
monologue sur la scène. Tandis que les comédiens de premier nuire portent leur âme dans leur rôle, ceux qui n'ont qu'une médiocre inspiration ramènent leur rôle dans la vie privée et le jouent sans en avoir conscience, à tous les instants du jour.
En raison de celle infirmité, le bon Vandoni avait l'extérieur moins sérieux que ses sentiments, et il ôtait à ses par, les le poids qu'elles eussent ou par ellesmêmes, s il ne les eût débitées avec un suin trop consciencieux. Tandis que les inflexions justes et la prononciation nette de la Floriani partaient d'elle-même et d elle seule, la prononciation nette et les inflexions justes de Vandoni sentaient la leçon du professeur. Il en était de même de sa démarche, de son geste et de l'exprès ii n de sa physionomie. Tout cela sentait le miroir. Il est bii n vrai que l'élude avait passé dans son être et dans son sang, et qu'il disait d'abondance ce qu'en d'autres temps il s'était péniblement étudié à bien duc. Mais la convention première de son débit et de son attitude reparaissait toujours, et tandis que le bon goût de la causerie esl d'atténuer dans la foi me ce qu'en peut appoi ter de force dans le fond, son bon goût, a lui, consistait à tout faire ressortir el à ne rien laisser dans l'ombre.
Ainsi, en parlant de son amour paternel, il fit sentir trop l'attendrissement; en revendiquant ses droits de pèreel en parlant avec générosité à son uval, il se posa trop en héros de drame ; en voulant paraître résigné â l'infidélité de s'a maîtresse; il força trop l'intention et prit presque un air de roué qui était bien au-dessus de son courage. Joignez à tout cela une gêne secrète dont les artistes médiocres ne se débarrassent jamais moins que lorsqu'ils cherchent l'aisance, et vous vous expliquerez ce sourire incertain, que Karol prit pourle comble de l'impertinence, ce regard parfois troublé , qu'il attribua à l'hébétement de la débauche, enlin, ces gestes arrondis qu'il lui tenté de souffleter.
l'uni tant, cette impression personnelle du prince Karol en contact a\ec le cuniu ien Vandoni, était toute relative. Leurs défauts à tous deux étaient si opposés, qu'à les voir ensemble il eût fallu condamner tour à tour deux ires qu'on eût acceptés isolément. Le prince péchait par exi es de ré erve, et, à force de haïr tout ce qui, dans la forme, pouvait être taxé de la plus légère ation, il avait, par moments, une raideur glaciale un peu désobligeante. Vandoni, nu contraire, ne voulait passer devant personne sans lui laisser une certaine opi-
nion de son mérite, Ses yeux ne cherchaient pas, Comme
ceux du prince, à éviter l'insulte d'un regard curieux, ils cherchaient ce regard et l'interrogeaient pour juger de l'effet produit. Quand l'effet lui paraissait manque, il s'obstinait, afin d'en trouver un meilleur; mais comme il n'avait pas celte vivacité d'esprit qu'uni 1rs grands comédiens, les grands avurais et, lus grands causeurs pour faire naître l'occasion de su manifi sler et dé su développer, il restait souvent a côté de son effet.
Il n'était pourtant rien de tout ce que le prinre voulut supposer, d après sa manière d'être. Il n'était ni borné; m hâbleur, ni débauché, ni insolent. C'était plutôt une nature bienveillante, quoique assez personnelle, sincère quoique un peu vaine, sobre et douce, bien que portée, dans l'occasion, a su targuer du contraire. Il avait
eu le malheur d'aspirur toujours a [dus de célébrité qu'il
n'en pouvait avoir. Sa passion était de jouer les premiers rôles.; il n'y était, jamais parvenu. Alors, voulant faire valoir lus emplois effacés qui lui étaient confiés, il avait joué trop en conscience lus rôles de pure noble, de druide. de confident ou de capitaine des gardes. C'est un grand
tort que de vouloir attirer trop l'attention sur les parties d'un ouvrage dramatique que l'auteur a placées au second plan. S'il y avait un endroit faible, voire une platitude dans son rôle, Vandoni la faisait impitoyablement ressôi tir, et il était tout étonné d'avoir l'ait siffler le poète qu'il avait cru servir de tout son zèle et de tousses moyens.
En outre, il était petit et voulait paraître grand. Il avait une de ces belles voix de basse-taille qui ne peuvent varier leurs inflexions et que la nature a condamnées à une sonorité monotone. Il tirait vanité d'avoir un plus beau timbre que tel ou tel acteur en renom el ne se disait pas qu'une voix éraillée conduite par le génie est plus sympathique et plus puissante qu'un vigoureux instrument obéissant à un souille vulgaire. Ce bon Vandoni! il s'en allait pensant avoir r is à sa place, avec
beaucoup do finesse, de mesure et, de dignité, l'orgueil jaloux du petit prince de Roswald , et leprince de Roswald haussait les épaules en le voyant partir, se demandant, avec une profonde douleur comment la Floriani avait pu souffrir un seul jour l'intimité d'un homme si ridicule el médiocre.
Hélas! Karol n'était pas, à cet égard, au bout de ses peines, car Vandoni ne se retirait pas pleinement satisfait de son effet. Il regrettait de n'avoir pas rencontré I ucrezia pour lui montrer un détachement philosophique ou une fierté magnanime qu'il n'avait pu feindredans les premiers moments de leur rupture. Il regrettait d'avoir laissé à celte femme si forte l'idée qu'il ne l'était pas autant qu'elle, et tout ce qu'il y avait eu de naïf et de touillant dans ses larmes et dans sa colère, il voulait l'effacer par quelque scène de gloriole miséricordieuse qui lui paraissait d'un plus beau style.
11 ralentissait donc le pas, à mesure qu'il s'éloignait, sachant bien qu'il faut aider le hasard, et le hasard le plus aisé à prévoir aida sa petilo ruse. II était encore en vue lorsque la Flot iani descendit sur la grève.
Et que venait-elle faire sur cette grève, au lieu de rester dans son boudoir à causer avec le comte Albani '.' C'est qu'elle avait fini de causer, c'est qu'elle avait triomphé du la résistance de ce dernier, c'est qu'elle venail dire au prince : Vous l'emportez ; je unis aime trop pour persister à vous faire souffrir. Soyez mon époux, j'expose mon amour maternel a de rudes combats, je brave l'avenir, j'étouffe lu ci i .lu ma conscience, mais je me damnerai pour vous s'il le faut!
.Mais, du même qu'on se brise les mains et la tête en courant avec transport vers une porte que l'on compte franchir et qui su trouve fui inuu. du même la Floriani se heurta el resta comme terrassée en rencontrant la figure froide el cha ;i ine du -on amant. Il la salua avec la courtoisie d'un respect passé a l'étal du système; mais son regard semblait lui dire : « Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous ut moi ? n
Jamais encore il ne s'était montré à elle aussi triste ; et comme, chez les natures qui ne veulent pas se livrer,
LUCREZIA FLORIAM.
la tristesse prend l'apparence du dédain, elle fut épouvantée de l'expression de son visage. Elle regarda autour d'elle comme pour demander aux objets extérieurs la cause de cette révolution funeste. Elle vit Vandoni à distance. Elle pensait si peu à lui qu'elle ne le reconnut point; mais Stella courut à elle pour le lui désigner. « M. Vandoni s'en va, il n'a pas voulu que je t'appelle * ; il dit qu'il n'a pas le temps de s'arrêter. Sans doute il rereviendra ; il a demandé comment tu te portais ; il a embrassé Salvator, il a pleuré. On dirait qu'il a beaucoup de chagrin. Au reste, il a causé avec le prince, qui te racontera tout cela. Moi, je n'en sais pas davantage. »
Et l'enfant retourna jouer avec son frère.
La Lucrezia regarda alternativement le prince et Vandoni. Vandoni s'était retourné, il la voyait ; mais il affectait d'être toujours absorbé par la vue de son fils. Le prince s'était détourné avec une sorte de dégoût à l'idée que la Floriani allait rappeler son ancien amant et le lui présenter peut-être.
Elle comprit fort bien tout ce qui se passait, et ne s'étonna plus de l'angoisse de Karol. Mais elle savait, ou du moins elle croyait que, d'un mot, elle pouvait la faire cesser, tandis que Vandoni s'en allait humilié et brisé, sans doute. Il s'en allait discrètement, sans avoir eu lo temps de reconnaître et de caresser son fds. Elle s'imagina qu'il souffrait énormément, tandis qu'il ne souffrait réellement pas beaucoup dans ce moment-là. Il avait bien les entrailles paternelles, et quand il était seul et qu'il pensait à Salvator, il pleurait de bonne foi. Mais, en présence de son rival et de son infidèle, il avait un rôle à soutenir, et, comme il arrive toujours aux acteurs sur la scène, le monde réel disparaissait devant l'émotion du monde fictif.
La Floriani était trop vraie, trop aimante, trop généreuse pour se rendre compte de ce qu'il éprouvait alors. Elle ne sentit qu'une immense compassion , l'horreur d'imposer le malheur et la honte à un homme qui l'avait beaucoup aimée et qu'elle s'était efforcée d'aimer aussi. Elle comprit bien que ce qu'elle allait faire irriterait profondément Karol; niais elle se dit qu'avec la réflexion, nonseulement il lui pardonnerait, mais encore il approuverait son mouvement. Le cœur raisonne vite, et, quand il est poussé par la conscience, il sacrifie sans hési'er toule répugnance et tout intérêt personnel. Elle courut vers la palissade, appela Vandoni d'une voix assurée, et, quand il se fut retourné pour venir à elle, elle fit quelques pas au-devant lui, lui lendit la main et l'embrassa cordialement.
Certes, Vandoni fut touché d'un élan si généreux et si hardi. Il avait espéré trouver une petite vengeance dans la confusion de Lucrezia en présence de son nouvel amant. Il n'avait pas compté qu'elle le rappellerait; c'est pourquoi il avait été bien aise de se faire voir le plus longtemps possible pour prolonger la souffrance de son rival. Mais le cœur de la Floriani était bien au-dessus de toutes ces petitesses, et l'on ne fait pas rougir une femme profondément sincère et vaillante. Vandoni oublia son rôle, et couvrit de baisers et de larmes les mains "de son infidèle. Il ne jouait plus le drame, il était vaincu.
— Je ne te permets pas de nous quitter ainsi , lui dit la Lucrezia avec une fermeté calme et affectueuse. Je ne sais d'où tu viens ; mais fatigué ou non , lu te reposeras ici, lu verras Salvator à ton aise. Nous causerons de lui ensemble, et nous nous quitterons cette fois plus tranquilles et meilleurs amis qu'auparavant. Tu le veux , n'est-ce pas, mon ami? Nous avons été frères. Voici le moment de le redevenir.
— Mais le prince deRoswald?... dit Vandoni en baissant la voix.
— Tu crois qu'il sera jaloux? Pas de fatuité, Vandoni ! il ne le sera point. Mais tu verras qu'il n'a point entendu dire de mal de toi ici, et que tu as droit à ses égards et à son estime.
l. L'auli ir sait I . -Indique l'entant aurait dû aire appelasse , mais l'enfant ne l'a point dit.
— A sa place, je n'aurais jamais souffert qu'un ancien amant...
— Apparemment il vaut mieux que toi , mon ami ! Il est plus confiant et plus généreux que tu ne l'étais à mon égard. Viens, je veux te présenter à lui.
— C'est inutile ! dit Vandoni qui se sentait faible et attendri, et qui ne pouvait se résoudre à se montrer naturellement à son rival. Je me suis déjà présenté moimême. Il a été fort poli. Mais tu veux donc absolument que j'entre chez toi? C'est insensé!
Lucrezia ne lui répondit qu'en lui montrant Salvator. Il céda, moitié par tendresse, moitié par malice.
S'il n'est guère d'hommes qui puissent se résigner à voir face à face celui qui les remplace dans le cœufd'une maîtresse, sans désirer d'en tirer un peu de vengeance, il n'est guère de femmes non plus qui se hasardent, sans un peu de trouble , à mettre ces deux hommes en présence.
Pourtant la Floriani n'éprouva pas le secret malaise qui accompagne de pareilles rencontres. Pourquoi l'eûtelle éprouvé, lorsque, toute sa vie, elle avait joué cartes sur table avec une franchise sans bornes? Il ne s'agissait point là de payer d'audace ou d'habileté pour ménager deux rivaux également trompés. Il y avait un amant avoué dans le présent et un amant avoué dans le passé. Si la passion pouvait être un peu philosophe , l'amant heureux serait plein de courtoisie et de générosité pour l'amant délaissé ; mais elle ne l'est pas du tout : elle voudrait accaparer le passé comme le présent et comme l'avenir. Elle s'alarme d'un souvenir, et en cela elle raisonne fort mal; car, en amour, rien n'est moins tentant que de retourner au passé, rien n'est moins dangereux que la vue d'un être qu'on a quitté volontairement et par lassitude.
Malheureusement personne ne connaissait moins le cœur humain que le prince Karol. Le sien était unique en son genre, et chaque fois qu'il voulait rapporter les pensées d'autrui aux siennes propres, il était certain qu'il devait se tromper. Il essaya de se représenter l'émotion qu'il éprouverait si la princesse Lucie venait à lui apparaître, et il s'imagina que si elle se présentait, comme le spectre de Banco, à la table de la Floriani, il tomberait foudroyé, non pas tant de frayeur que de remords et de regret. De là, il partit pour supposer que la Floriani ne pouvait pas revoir Vandoni en chair et en os sans éprouver aussi le regret violent de l'avoir brisé, et le remord d'appartenir sous ses yeux à un autre.
Or, il n'y avait pas de supposition plus injuste et plus absurde que celle-là. Lucrezia revoyait tous les petits travers, tous les innocents ridicules de Vandoni, avec des yeux qu'elle ne se faisait plus conscience d'ouvrir tout grands. Elle comparait cel être, dont elle n'avait jamais été très-enthousiasmée, avec celui qui lui causait un enthousiasme sans bornes. En réalité, d'ailleurs, la comparaison était tellement à l'avantage du prince, que, s'il eût pu lire dans l'âme de sa maîtresse, il aurait vu clairement que la présence de Vandoni redoublait la passion de Lucrezia pour lui-même.
Il ne sut pas comprendre le triomphe de sa position. Son inquiétude jalouse le rendit à cet égard trop modeste, tandis que, d'autre part, le peu de cas qu'il crojait devoir faire de Vandoni le rendait hautain , au point qu'il se sentait humilié de succéder à un pareil homme. H ne sut pas cacher son dépit, son anxiété, son mortel déplaisir. Pendant que Vandoni soupait à côté de Lucrezia, il ne put tenir en place. 11 sortit pour ne point le voir et l'entendre. Puis il rentra pour l'empêcher d'être entreprenant. Il ne fit qu'aller et venir, en proie à une Qèvre terrible, évitant le regard tendre et rassurant de Lucrezia et dédaignant les avances de ce bon Vandoni, qui, grâce à lui, se croyait chargé du rôle de généreux.
Si c'est, comme je le crois, l'orgueil qui nous rend jaloux, il faut avouer que c'est un orgueil bien maladroit
LUCREZIA FLORIANI
et bien inconséquent. Vandoni s'était promis d'abord d'inquiéter un peu son rival par un air de confiance el de familial ilé avec 1 ucrezia. Mms il n'avait point réussi à se donner cel air-là. Il y avait, dan? la tranquille bonté de la Floriani, quoique chose de si franc et de si digne, qiiolout l'art du comédien échouail devant cette absence (J'ai t. Mais le prince prit si bien à tâche d'aider, par sa folie, à la démangeaison d'impertinence de Vandoni, ce di i nier se trouva vengé sans y avoir contribué le inoins du monde. Il put se réjouir de voir les angoisses qu'il causait, et, à la lin du souper, il dit à Lucrezia, en suivant des yeux Karol qui si riait pour la dixième fois : « Vous vous vantiez, ma belle amie, ou 'plutôt vous vantiez votre charmant prince, en me disant qu'il valait mieux que mui, qu'il n'était point jaloux du passé, et qu'il ne souffrirai! pas en me voyant. Il souffre au contraire, il souffre trop pour que je reste davantage. Adieu donc ! je m'en vais sut cette triste vérité qu'il n'y a point d'amant sublime, et que les ennuis que vous avez cru fuir en me quittant, vous les retrouvez avec un autre. Vous n'avez fait que mettre un beau visage brun à la place d'un visage blond qui n'était pas mal. Le changement est toujours un plaisir pour les femmes ! Mais convenez, à présent, que pour être jaloux de vous, je n'étais point un monstre, puisque voici votre nouveau Dieu, votre idole, votre ange , tourmenté par le même démon qui me rongeait le cœur. »
— Vandoni, répondit Lucrezia, j'ignore si le prince est jaloux de toi. J'espère que tu te trompes ; mais, comme je ne veux pas que lu m'accuses de feindre avec loi, supposons qu'il le soit en effet : qu'en veux-tu conclure"? Que j'ai eu tort de le quitter'.' Ai-je fait ici un plaidoyer [unir le prouver que j'avais eu raison"? Non ; je crois que le un t est toujours à celui qui veut se soustraire à la souffrance. J'ai eu ce tort: ne me l'as tu point encore pardonné?
— Ah! qui pourrait garder du ressentiment contre tei"? dit Vandoni en lui baisant la main avec une émotion Sincère. Je t'aime toujours, je serais toujours prêt à te consacrer ma vie, si tu voulais revenir à moi, même en ne m'aimant pas plus que par le passé !... car je ne me rais point illusion, tu ne m'as jamais aimé que d'ami lié !
— Je ne t'ai , du moins , jamais trompé à cet égard , et j'ai fait mon possible pour n'être pas trop ingrate. Peut-être avions-nous une trop ancienne amitié l'un pour l'autre, peut-être nous sentions-nous trop frères pour être amants !
— Parle pour toi, cruelle ! moi...
— Toi, tu es un noble cœur, et, si tu crois faire souffrir en effet le prince, lu vas te relirer. Mais je ne veux pour rien au monde renoncer à ton amitié, et je compte la retrouver plus lard, quand les feux de la jeunesse auront fait place, chez le prince, au calme d'une paisible affection. La mienne pour toi, Vandoni, est fondée sur l'estime; elle est à l'épreuve du temps et de l'absence. Il existe entre nous un lien indissoluble; ma tendresse pour ton fils est un garant pour toi de celle que je te conserve.
— Mon fils! Ah! oui, parlons do mon fils, s'écria Vandoni redevenu tout à fait sérieux. Eli bien, Lucrezia, ètes-vous contente de moi? Ai-je laissé voir à vos aulres enfants que celui-là m'appartenait? Ah ! quelle étrange position vous m'avez faite ! ne jamais entendre le nom de père sorlir pour moi de la bouche de mon fils!
— Vandoni, votre lils sait à peine parler, et ne sait encore que mon nom et celui de ses frères. Je ne savais pas si nous nous reverrions jamais... Maintenant, si \ous êtes calme, si vous avez pris une décision importante, parlez ! Sous quel nom et dans quelles idées dois-je l'élever?
— Ah ! Lucrezia, vous savez ma faiblesse pour vous, mon dévouement aveugle, ma lâche soumission, devrais-je due ! Si vous ne devez pas vous marier, que votre volonté soit faite, que mon fils porte votre nom , et qu'il me soit seulement permis de le voir et d'être son meilleur ami. après vous. Mais si vous devez devenir princesse de Roswald, j'exige que mon enfant me soit rendu. J'aime
mieux lui voir partager ma vie errante et mon sort pré-
caire | l'abandonner mon autorité et mes devoirs à
un étranger.
— Mon ami, reprit Lucrezia, il y a plus d'orgueil que de tendresse dans cette résolution , et je n'emploierai qu'un seul argument pour la combattre. En supposant que je me marie demain, Salvator est encore, pour huit ou dix ans, au moins, un petit enfant, et lus soins d'une femme lui sont nécessaires. A quelle femme le confierezvous donc? Avez-vous une sœur, une mère? Non! vous ne pourrez le confier qu'à une maîtresse ou à une servante ! Croyez-vous qu'il soit aussi bien soigné, aussi bien élevé, aussi heureux qu'avec moi? Dormirez-vous tranquille, quand, forcé de vous rendre à la répétition tout le jour, et à la représentation tout le soir, vous laisserez ce pauvre enfant à la merci d'une servante infidèle ou d'une marâtre haineuse?
— Non, sans doute! dit Vandoni en soupirant, vous avez raison. De ce que vous êtes riche, indépendante et célèbre, vous avez tous les droits, tous les pouvoirs, même celui de chasser le père et de garder l'enfant.
— Vandoni! tu me fais mal, répondit Lucrezia, ne parle point ainsi. Veux-tu que j'assure, dès à présent, à notre enfant, une partie de ma fortune, dont tu auras la tutelle et la direction? Veux-tu surveiller ?on éducation, être consulté sur tous les détails, régler son avenir? J'y consens avec joie, pourvu que tu le laisses près de moi et que tu me charges d'être le pouvoir exécutif de tes volontés. Je suis bien sûre que nous nous entendrons sur tous les points, dans l'intérêt d'un être qui nous est plus cher que la vie.
— Non ! non ! Pas d'aumône ! s'écria Vandoni ; je ne suis point un lâche, et je mourrai à l'hôpital avant d'accepter de loi un secours déguisé sous un nom, sous une forme quelconque. Garde l'enfant! garde-le tout entier. Je sais bien qu'il ne connaîtra et n'aimera que toi! Ce serait bien vainement qu'un jour je viendrais le réclamer, lui dire qu'il m'appartient, qu'il est forcé de me suivre. II ne se séparera jamais volontairement d'une mère telle que toi ! Allons, le sort en est jeté, je vois que tu vas devenir princesse...
— Rien n'est décidé à cet égard , mon ami , je te le jure, et je le jure surtout, par ce qu'il y a de plus sacré, par ton honneur et par ton fils , que s"i lu mois à mon mariage la condition que je me séparerai de cet enfant, je ne me marierai jamais !
— Tu es donc toujours la même, ô femme étrange et admirable ! s'écria Vandoni exalté. Tu es donc toujours mère avant tout! Tu préfères donc toujours tes enfants à la gloire, à la richesse, à l'amour même !
— A la richesse et à la gloire, très-certainement, répondit-elle avec un sourire calme. Quant à l'amour, dans ce moment-ci, je n'ose te répondre ; mais ce qu'il y a de certain, c'est que je connais mon devoir, et que mon premier devoir c'est celui de tout sacrifier, même l'amour, à ces enfants de l'amour. Le plus épris, le plus fidèle des amants peut se consoler, mais des enfants ne retrouvent jamais une mère.
— Eh bien, je pars tranquille, dit Vandoni en lui serrant la main, et je n'exige plus de toi qu'une promesse. Jure-moi de ne point épouser ce prince si charmant, mais si jaloux, avant un an d'ici! Je ne puis me persuader qu'il soit meiî eur que moi et qu'il voie toujours d'un œil calme ces gages de tes amours passées. Je connais ta clairvoyance, la fermeté el la promptitude de tes sacrifices quand le sort de tes enfants te semble compromis. Je sais fort bien pourquoi tu n'as pu me supporter longtemps ! c'est que j'avais beau faire , je détestais la ressemblance de ta Béalrice avec le misérable Tealdo Soavi. Eh bien, d'ici à un an, le prince de Roswald détestera Salvalor, si ce n'est déjà fait ; si aujourd'hui, peut-être la vue de cet enfant ne lui est pas déjà insupportable! Pas d'entraînement trop subit, pas de coups de tète, je t'en supplie, ma chère Lucrezia ! et tu resteras toujours libre, car je m'en rends bien compte, maintenant que je suis sage et désintéressé dans la queslion : la liberté absolue est le seul étal qui te convienne, et la tendre mère
LUCHEZIA FLORIANI.
de quatre enfants de l'amour ne doit pas confier leur sort à la vertu d'un mari, quelqge assurée qu'elle soit,
— Je crois que lu as raison, dit Lucrezia, et j'entends avec plaisir la voi? calme de mon ancien ami. Suis tranquille, frère ! la vieille camarade, ta sœur fidèle n'exposera pas, dans un moment d'enthousiasme, l'avenir des enfants qu'elle adore,
— Maintenant, adieu ! dit Vandoni en la pressant sur son cœur avec une tendresse chasie et profonde. Adieu, l'i tre que j'aime encore le mieux sur la terre! Je ne te
raj pas de si tôt, peut-être. Je ne chercherai pas à te revoir; je vois que je troubler, lis tes amours, et je t'avoue que je ne suis |>a:- assez fuit pour les voir sans souffrir, Quand tu auras un intervalle de repos et de liberté, à travers tes sublimes et folles passions, appellemoi un ipstant à les pieds; j'y resterai docile ei soumis, heureux de te voir et d'embrasser mon fils, jusqu'à ce que tu me dises comme aujourd'hui : « Va-t'en, j'aime, et ce n'est pas toi ! »
Si Vandoni était brusquement parti sur ce noble épan- ;,l. il m! clé ce que Dieu l'avait fait, un bon esprit et un bon cœur. Si . au lieu de courir le monde d'onctions factices que lui imposait son emploi, il eût, pu demeurer quelque temps dans cette disposition chaleureuse et vraie, il eut reparu transformé sur la scène, et le public eût peut-être été fort surpris d'avoir à applaudir un excellent artiste, au lieu de soutire patiemment aux froides et correctes déclamations d'un comédien ulile.
Mais on n'évite point sa destinée, et le prince Karol reparaissant tout à coup, Vandoni retrouva tout à coup sun affectation. Il voulut lui faire un discours d'adieux, il, m- lequel il s'efforçait d'insinuer délicatement les idées el h- sentiments, sous l'empire desquels il venait de se tronvf i . Il échoua complètement; il ne dit que des choses embrouillée-, sgns goût, sans suite, el, passant du grave au doux, du plaisant au sévère, il fut tour à tour emphatique et trivial, pédant et ridicule.
Il est vrai que l'air hautain et impatient du prince, ses ses sèches et ses saints ironiques étaient faits pour 1er un acteur plgs habile que Vandoni. Ce dernier vit bien qu'il manquait son effet; et, se rejetant sur l'aplomb maladroit du comédien sifflé, il se retourna vers la Floriani, en lui disant d'un air un peu débraillé : « Ma foi, je crois que je patauge, et que je ferai bien d'en rester la, si je ne veux menfo7icer tout à fuil , et te faite rougir de ton pauvre camarade. N'importe, tu parleras à ma place quand je serai parti, et tu diras que ton ami est un bon diable, qui ne veut faire de peine a personne. » Quelle chute !
Salvator Albani, qui avait orcupé ces deux heures à tacher de distraire Karol, s'empressa, avec sa bienveillance accoutumée, de passer sur toutes ces misères l'éponge de la politesse et de l'enjouement affectueux. Il prit \ andoni sous le bras, en lui disant qu'il était charmé d'avoir fait connaissance avec lui, qu'il irait le voir dans la première ville d'Italie où ils se retrouveraient ensemble; enfin, qu'il allait lui tenir compagnie en se promenant avec lui jusqu'à Iseo, où Vandoni avait laissé son .l'iliirin.
— Et le petit Salvator? dit Vandoni au moment de partir. Je ne le reverrai donc pas?
— Il est endormi, répondit Lucrezia. Viens lui dire bonsoir.
— Non, non ! reprit-il à voix basse, mais de manière à élre entendu du prince et du comte : cela m'ôlerait le I eu i|,~ ri iurage que j'ai !
Il fut assez content de l'intonation de cette dernière parole el du mouvement qu'il fit en s'arrachant de la maison, C'était un petit ellet. mais il était juste, et, pour : h- les enfants du monde, il n'eût pas voulu ne pas surtir brusquement sur cet effet-là.
— A moins que le prince ne suit un àne, pensa-t-il, il ne pourra douter que je n'aie dans le caracieie un certain héroïsme naturel, qui pie rend bien supérieur aux emplois secondain s i u nie réduisent l'injustice du public et la jalousie des connu i n -
La faiblesse secrète du pauvre Vandoni était de se
croire né pour de plus hautes destinées, et, quand il commençait à se lier avec quelqu'un, il ne manquait pas de lui raconter tuutes les intrigues de coulisses dont il se regardait comme victime. Il n en fit point grâce au comte Albani durant le trajet a pied qu'ils parcoururent en-' mble. Salvator l'encourageant par sa complaisante et se dévouant à cet ennui capital pour laisser à Karol et a Lucrezia le loisir de s'expliquer, Vandoni lui exposa toutes les traverse- de sa vie de théâtre, et ne put même résister an désir de réciter à pleine voix, sur la grève, des fragments d'Alfieri et de Goldoni , pour lui montrer de quelle manière il eûl pu s'acquitter des premiers rôles.
l'endant que Salvator subissait cette épreuve, Kaiol, u--i- dans un coin du salon, gardait un silence obstii j la Floriani cherchait à entamer une conversation qui les amènerait a de mutuels épanche ments. Elle n'avait pas encore pénétré le fond de son àme à l'endroit de la jalousie, et, malgré les avertissements de Vandoni, elle se refusait à y croire. Comme il n'entrait pas dans ses instincts de Iranchi.-e de tourner longtemps autour du sujet qgi l'intéressait, elle se leva, s'approcha du prince, el lui prenant la main avec force: t. Vous êtes mortellement triste ce soir, lui dit-elle, et j'en veux savoir la cause, Vous tremblez! Vous êtes malade ou vous souffrez d'un secret chagrin. Karol, votre silence me fait mal, parlez ! Je vous l'ordonne au nom de l'amour, ou je vous le demande à genoux, répondez-moi. Est-ce ma persistance à refuser d'unir mon sort au vôtre qui vous affecte ainsi, et ne prend rez-vi us jamais votie parti •' pet égard?... Eh bien ! Kaiol, s'il en est ainsi, je céderai ; je ne vous demande qu'une année de réflexions de votre part...
— Vous avez été très-bien conseillée par votre ami M. Vandoni , répondit le prince, et je dois lui savoir un gré infini de son intervention Mais vous me permettrez de ne pas me soumettre aux conditions que vous daignez me faire de sa part. Je vous demande la permission de me retirer. Je suis un peu fatigué des déclamations que j'ai entendues ce soir, l'eut être m'y babituerai-je si vos amis redeviennent assidus chez vous. Mais ce n'est pas encore fait, et j'ai la tête brisée. Quant aux persécutions que je vous ai fait subir, et dont vous devez être bien lasse vous-même, je vous supplie de les oublier, el île croire que je respecterai assez votre repos désormais pour ne plus les renouveler.
En parlant ainsi d'un Ion glacial , Karol se leva, et, saluant très-profondément la Floriani, il alla s'enfermer dans -a chambre.
De toutes les colères, de toules les vengeances, la plus noire, la plus atroce, la plus poignante est celle qui reste froide et polie. Quand vous venez un être se maîtriser à ce point, dites, si vous voulez, qu'il est grand et fuit , mais ne dites point qu'il est tendre et bon. J'aime mieux la grossièreté du paysan jaloux , qui bat sa femme, que la dignité glacée du prince qui déchire sans sourciller le cœur de sa maîtresse. J'aime mieux l'enfant qui égratigne et mord , que celui qui boude en silence. Soyons emportés, violents, malappris, disons-nous des injures, cassons les glaces et les pendules, je le veux bien : ce sera absurde, mais pela ne prouvera point que nous nous haïssons, Au lieu que si nous nous tournons le dos fort poliment en nous séparant sur une parole ameie et dédaigneuse, nous sommes perdus, et tout ce que nous ferons pour nous raccommoder nous brouillera davantage.
Voilà ce que pensait la Floriani restée seule et stupér faite. Quoique fort douce à l'habitude, elle avait eu de giand- accès d'indi patiop dans sa vie. Elle s'était alors ab ndonnée à la violence de son phagrin , elle avait maudit, elle avait cassé, elle avait peut-être Juré, je n'en répondons pus; elle était la fille d'un pêcheur, et d'un oa) s ou 1rs sermenls p ir le corps de Bacclnis et celui de la madone, par le sang de Diane et par celui du Chn-i , font à tout propos intervenir le ciel chrétien et païen
LUCRF.ZIA FLORIANI.
dans les agitations do la vie domestique. Mais ce qu'il y a de certain , c'esl qu'elle n'avail jamais cru repousser et chasser de son cœur, d'une manière absolue el subite, les êlres qu'elle minait assez pour s'irriter contre eux. Elle ne comprenait donc absolument rien à ces co ères Iroi les el pâles, qui ressemblenl à un détachement antihumain, à nu stoïcisme odieux, à un abandon éternel. n -in plus d'un quarl d'heure, immobile, terrassée sous le coup des paroles inouïi s de son amant.
Enfin e le se leva el marcha dans le salon, se demandant -i elle venail de Inné un rêve affreux, el si c'était bien Karol, cet homme qui, le malin encore, pleurait
d'amour à ses [Mois et semblail se cons er dans, une
extase divine, qui venait de lui parler ce langage d'un 1 1 . • I > 1 1 -nui ii\ cligne des ruses puériles de la comédie, mais indigne, à coup sûr, d'une affection réelle, d'une passion sentie.
Incapable de snpporier longtemps une angoisse de ce la comprendre, elle monta à la chambre du prince, frappa d'abord avec précaution, puis avec autorité, el enfin , voyant qu'on ne lui répondait Pas et que la porte résistait, d'une main aussi forte que celle d'une mère qui va chercher son enfant au milieu des flammes, elle lit sauter le verrou et entra.
Karol était assis sur le bord de son lit , la figure tournée el enfoncée dans les coussins en lambeaux; ses mani li il ■-, son mouchoir avaient élé mis en pièces par ses crispés el frémissants comme ceux d'un tigre; sa figure était effrayante de pâleur, ses. yeux injectés de sang. Sa beauté avait disparu comme par un prestige infernal.
La souffrance extrême tournait chez lui à une rage d'autant plus difficile à contenir, qu'il ne se nm pas cette faculté déplorable, el que, n'ayant, jamais été contrarié, il ne savait point lutter contre lui-même.
la Floriani avait posé son flambeau près de lui I [la avail écarté ses mains brûlantes de son visage, elle le 'egardait avec stupeur. Elle n'élait point étonnée de \Jr un homme jaloux en proie à un accès de finie. Ce n'était pas un spectacle nouveau pour elle, et elle savait bien qu'on n'en meurt point. Mais voir cet être angélique réduil aux mêmes excès rie violence et de faiblesse que Si avi, ou tout autre de même trempe, c'était un ■ nlre-sens, une telle invraisemblance, qu'elle ne pouvait en croire ses yeux.
— Vous voulez m'humilier ou m'avilir jusqu'au bout! s'éi i m Karol en la repoussant. Vous avez voulu voir jusqu'à quel poinl vous peiniez me fane descendre audessous de moi-même! Ètes-vous contente à présent? Auquel de vos amants allez-vous me comparer?
— Voilà des paroles bien ameres, repondit la Floriani avec une douceur pleine de tristesse, je ne m'en offenserai punit, paiee que je vois qu'en effet vous n'êtes
point vous-même dan- ce moment-ci. Je m'attendais à vous trouver froid et méprisant comme tout à l'heure, et je venais, an nom de l'amour et de la vérité, vous demander compte de vos dédains, je suis consternée de vous trouver exaspéré comme vous l'êtes, el je ne crois pas que le triomphe que vous m'attribuez soit bien doux pour mon orgueil, Quel langage eniio nous, Karol! ô mon Dieu, que s'est-il donc pas.-.p, pour que vous donne/ de la douleur effroyable nue j'éprouve à vous voir souffrir ainsi ? mais, sans dente, si j'en suis la cause involontaire, je dois avoir en moi la puissance de la faire cesser. Dites-m'en le moyen , et s'il faul ma vie, ma raison, ma dignité, ma conscience, je les mettrai a vos pjeds peur vous guérir et vous calmer. Parlez-moi, expliquez-vous, finies que je vous comprenne, voila tout ce que je vous demande, Rester dans le doute et vous laisser subir ces tourments sans chercher à les adourir, voilà ce qui m'est impossible, ce que vous n'obtiendrez jamais de moi. Ouvrez moi donc ce cœur meurtri et malade, et h , pour m'y faire lire, il faut que vous m'accabliez de reproches, el d'outrages, ne vqus retenez pas, j'aime mieux cela que le silence, je ne m'offenserai de rien, je me justifierai avec douceur, avec soumission. Je vous demanderai pardon même, s'il le faut, quoique
e absolument mes torts. Mais il faut qu'ils soient bien ra es pour vous faire tant de mal. Répondez-moi i demande à genoux. »
Pour montrer tant de patience et de résignation, il fallait que la Floriani fût vaincue et terrassée par un amour immense, et tel qu'elle. même n'eût jamais cru pi avoir le ressentir après tant d'orages du menu- genre, après de si nombreuses déceptions, tant de fatigue- de cœur et d'esprit , tant de dégoûts et de déboires N aj anl jamais menti , s'éiant dévouée et sacrifiée toujours, mais jamais avilie, ni même aventurée pour un intérêt personnel quelconque, elle avait une fierté ombrageuse, un orgueil réel ; descendre à se justifier lui avait toujours paru au-dessus de ses forces, el le soupçon lui était une mortelle injure.
Pourtant elle s'humilia longtemps avec une mansuétude infinie devant ce malheureux enfant, qui ne voulait point parler parce qu'il ne le pouvait pas.
Qu'eût-il pu dire, en effet? I,e désordre où sa raison était tombée était trop douloureux pour être volontaire. Suivre le conseil de l.ucre/.ia, l'injurier, lui faire de sanglants reproches, l'eût soulagé sans doute ; mais il n'avait pas la faculté de répandre ses tourments au dehors, parce qu'il n'avait pas l'égoïsme de vouloir les faire partager. Kl puis, injurier sa maîtresse! il eût préféré la tuer; il se lût tué avec elle, emportant sa passion dans la tombe. Mais l'outrager en paroles, il lui semblait que s'il eûl pu g'j résoudre, il l'aurait condamnée devant Dieu el que Dieu les eût séparés dans l'éternité. Pour en venir là , il eût fallu ne plus l'aimer, et plus il souffrait par elle, plus il se sentait l'esclave de la passion.
Elle ne put. que deviner ce qui se passait, en lui, car il ne se révéla que par des réponses détournées et des réticences douloureuses. Il se défendait faiblement en apparence, mais, au fond, sa retenue était, invincible, et le nom de Vandoni ne pouvait venir sur ses lèvres.
— Voyons, lui dit la Floriani lorsqu'elle fut au bout de sa patience et qu'elle eut épuisé toutes les forces de son amour à lui arracher quelques paroles vagues, d'une profondeur ou d'une obscurité effravantes: « Voyons, mon pauvre ange, vous êtes jaloux et vous n'en voulez pas convenir? Vous, jaloux! Ah! qu'il m'est amer de le constater, moi , que vous avez habituée à planer, sur les ailes d'un amour sublime, au-dessus de toutes les misères humaines ! Que vous me laites de mal , et que j'étais loin de croire cela possible de votre part! Ah ! laisse/.-moi ne vous répondre que par des reproches douloureux et. francs. Vous ne voulez pas m'en faire; je le préférerais parce que je pourrais me disculper, au lieu que je suis réduite à chercher de quoi j'ai à me défendre. Mais avant de vous parler raison, puisqu'il le faut , laissez-moi me plaindre, laissez-moi pleurer! C'est le dernier cri de l'amour heureux qui s'exhale vers le ciel d'où il était descendu , et où il va retourner maintenant pour toujours! Laissezmoi vous dire que vous avez commis aujourd'hui un grand crime contre moi, contre vous-même et contre Dieu , qui avait béni notre confiance infinie l'un pour l'autre. Hélas! vous avez souillé [)ar le soupçon la passion la plus pure, la plus complète, la plus délicieuse de ma vie. Je n'avais jamais aimé, je n'avais jamais été lieureuse; pourquoi in 'arrachez-vous sitôt ma joie, me lices? Vous m'avez entraînée dans le ciel, et von- me rejetez brutalement sur la terre I Mon Dieu, mon Dieu ! je ne le mentais pas. je nageais avec toi dans l'empj rée. Je croyais à l'éternité de celte béatitude. Tout ce qui est de ce monde ne me paraissait plus que rêves et fantômes : excepté mes enfants, que j'emportais dans mes bras vers ce monde supérieur, je n'avais plus souci de rien... Et a présent, il faut, descendre, il laut marcher sur les sentiers humains, se déchirer aux épines, se froisser 'contre les rochers., Allons, vous l'avez voulu. Parlons doue de ces elioses-là, de Vandoni, de mon passé, el de ce que l'avenir peut me réserver de devons, d'embarras et d'ennuis. J'espérais les traverser seule, vous laissant calme et indifférent a cas misères, étrangères a notre passion, le fardeau du travail et des devoirs d'ici-bas m'eût été léi er si j avais, pu vous préserver d'y toucher.
LUCHEZIA FLORIANI.
Vous éles mortellement (risie ce soir. (Page 02.)
Vous ne vous en seriez pas seulement aperçu , si vous étiez resté vous-même , et si vous aviez conservé la suprême confiance qui nous faisait si forts et si purs!... Vous l'avez perdue, vous m'avez retiré le talisman qui m'eût rendue invulnérable à la douleur et à l'inquiétude. Je vais maintenant vous dire quelles obligations pèsent sur ma vie réelle, quels ménagements je dois garder, quels devoirs ma conscience me trace. Mais, pour les comprendre, il faut vous donner la peine de raisonner un peu , de connaître mon passé, de le juger, et d'en tirer une conclusion sérieuse, une fois pour toutes!... Vandoni...
— Ah ! s'écria Karol , tremblant comme un enfant , ne prononcez plus ce nom, et failes-moi grâce de tout ce que vous voulez me dire. Je n'ai pas encore, je n'aurai peut-être jamais la force de l'entendre. Je hais ce Vandoni, je hais tout ce qui dans votre vie n'est pas vousmême. Que vous importe! 11 n'entre pas dans vos devoirs de me réconcilier avec ce qui me froisse et me révolte autour de vous. Laissez-moi , puisque cela m'est possible et n'est possible qu'à moi, voir en vous deux êtres distincts. L'un que je n'ai pas connu et que je ne
veux pas connaître ; l'autre que je connais, que je possède, et que je ne veux pas voir mêlé aux choses que je déteste. Oui , oui , Lucrezia , tu l'as dit, ce serait descendre et retomber dans la fange des sentiers humains. Viens sur mon cœur, oublions les atroces souffrances de cette journée et retournons à Dieu. Que t'importe ce qui s'est passé en moi? Cela me regarde, et j'ai la force de le subir, puisque j'ai celle de t'aimer autant que si rien ne m'avait troublé! Non, non, pas d'explications, pas de récils, pas de confidences , pas de raisonnements. Prends-moi dans tes bras, et emporle-moi loin de ce monde maudit où je ne vois pas clair, où je ne respire pas, où je suis condamné à ramper plus bas que les autres hommes, si j'y retombe sans ton amour et sans mon enthousiasme. »
La Floriani se conlenla de cette fausse réparation , ou , de guerre lasse, elle feignit de s'en contenter; mais, en cela, elle eut grand tort, et se précipita d'elle-même dans un abîme de chagrins. Karol s'habitua, des ce jour, à croire que la jalousie n'est point une insulte et qu'une femme aimée, peut et doit la pardonner toujours.
LUCREZ1A FLORIANI.
v.acttmLE Il prit sa mère dans ses bras. (Page 72.)
Elle retrouva , au salon , vers minuit, Salvator qui venait de reconduire Vandoni et qui eut la délicatesse de ne pas lui dire combien il avait trouvé ce brave garçon ridicule et ennuyeux. Elle n'eut pas le courage do lui confier à quel point le prince avait été irrité de la présence de son ancien amant; mais elle ne put s'empêcher d'admirer combien l'amitié est plus indulgente, secourahle et généreuse que l'amour. Car elle ne se dissimulait plus les travers de Vandoni , et elle voyait bien que Salvator s'était dévoué pour l'en débarrasser.
Lucrezia se retira auprès de ses enfants, résolue à oublier les chagrins de cette journée et à dormir, pour s'éveiller, comme une mère vigilante et active, au point du jour. Mais quoiqu'elle eût acquis plus que personne, dans sa vie de douleurs, la faculté de laisser reposer ses chagrins et de dormir avec, comme un pauvre soldat en campagne dort au bivouac avec sa faim et ses blessures, elle ne put fermer l'œil de la nuit , et tous les souvenirs amers qui s'étaient assoupis dans son sein, depuis quelque temps, s'y ranimèrent un à un , puis tous ensemble, pour la torturer sans relâche. Elle vit, comme autant de spectres railleurs et menaçants, ses erreurs et ses décep-
tions , les ingrats qu'elle avait faits et les méchants qu'elle n'avait pas pu convertir. Elle lutta vainement contre l'épouvante du passé, en se réfugiant dans le présent. Le présent ne lui offrait plus de sécurité, et les anciennes douleurs ne se ranimaient ainsi que parce qu'une douleur nouvelle, plus profonde que toutes les autres, venait leur donner carrière.
Quand elle se leva, pâle et brisée, le soleil brillant du matin, les fleurs chargées d'humides parfums, les rossignols enivrés de leurs propres chants, ne ramenèrent pas, comme les autres jours, le calme et l'espérance dans son cœur. Elle ne se sentit pas vivre par le sens poétique de la nature, comme à l'ordinaire. Il lui semblait qu'entre cette fraîche et riante nature et son pauvre sein brisé, il y avait désormais un ennemi secret, un ver rongeur, qui empêchait la sève de la vie de venir jusqu'à lui. Elle ne voulut pourtant pas se rendre compte de l'étendue de son désastre. Karol fut courbé à ses pieds ce jour-là. Il ne voulait pas faire oublier ses torts, il ne les connaissait pas, puisque, selon sa coutume, il les avait déjà oubliés lui-même : mais il avait besoin de tendresse, d'effusion et de bonheur, après plusieurs jours passés dans
TVP0CRAPB1E J. CUVE, 7 RUE SAINT-BENOlT. — H. DELAVIILE SC.
LUCREZIA FLORIANI
les Inrmes ou la colère. Jamais il n'était plus séduisant
el plus adorable que quand le paroxysme de son amer-
el de son dépit l'avait débarrassé de sa souffrance.
La Floriani à lutter contre son projet de ma-
n ais ci tte lois elle résista courageusement. Ce qui
s'était pissé la veille l'avait éclairée, et elle n'était pas
d'humeur à se laisser due deux fois qu'on la suppliait
de n'v plus songer. Si l'offre de son nom était, de la part
du prince, un grand hommage rendu à l'amour qu'elle
méritait, le fait de retiier poliment ses offres, dans un
ut de soupçon jaloux, était un outrage dont la
I ucrezia sentait la portée plus que lui-même. Sans
lui dire quelle force nouvelle elle avait puisée contre lui
dans cette circonstance, elle lui ôta tout espoir, et , cette
fois, il accepta son arrêt provisoirement, sans amertume,
en avouant qu'il méritait le châtiment d'ètro soumis à
qui Iqiie longue épreuve.
Mais deux jours ne se passèrent point sans ramener de nouveaux orages. Un commis-voyageur réussit à pénétrer dans la maison pour proposer des armes de chasse. Célio eut envie d'un nouveau fusil, sa mère le lui refusa d'abord ; puis, voulant lui en faire la surprise, elle eut un a-pnrlt- avec le voyageur pour marchander et acheter i de cette convoitise enfantine. Le jeune homme était d'une belle ligure, un peu familier et bavard. La beauté et la célébrité de sa nouvelle cliente le rendaient plus éloquent que de coutume, sans toutefois lui faire la tète et l'empêcher de bien vendre sa marchandise. Celait la veille de l'anniversaire de Célio, et sa mère voulut mettre le joli et léger fusil de chasse sous le traversin de l'enfant, pour qu'il le trouvât le soir au moment de se coucher. Le commis-voyageur s'empressa de la suivre dans sa chambre, sans trop lui en demander la permission , pour cacher lui-même le fusil sous le chevet de Célio et recevoir le paiement convenu. Karol , qui avait été faire la sieste, ectra en cet instant, et trouva la Floriani dans sa chambre, en tète-à-tète avec un beau garçon à gros favoris noirs, qui lui parla. t d'un air animé, la regardait avec des yeux hardis, et arrangeait la couverture d'un lit, tandis qu'elle souriait a\ec bonhomie des hâbleries qu'il débitait , et qu'elle si à l'ivresse de Celio lorsque la surprise ferai! son effet. 11 n'en fallait pas tant pour que l'imagination de Karol , prompte à l'insulte, et s'emparant toujours du fait appas rent sans le comprendre et sans l'expliquer, prît un essor funeste. Il laissa échapper une exclamation bizarre, outrageante, sur le seuil de la chambre de Lucrezia, et s'enfuit comme un homme qui vient d'être témoin de son déshonneur. Il lui fallut tout le reste du jour pour se calmer et ouvrir les yeux. H fallut que la Floriani dest à une explication avilissante pour elle et pour lui. traita, cette fois, comme un malade qu'il faut peri el guérir, -ans prendre ses hallucinations au sérieux. .Mais que devient l'enthousiasme, que devient l'an iur, quand celui qui en est l'cbjet se conduit comme un maniaque?
Du autre jour on vint dire à la Floriani que Mangialieur qui l'avait recherchée autrefois en man lui a\ait causé tant de frayeur etd'éloigneini ut , était à l'article de la mort, et demandait à la voir avant de rendre l'âme. Cet homme n'avait jamais osé se ter devant elle depuis qu'elle était revenue dans le el ce n'était pas sans répugnance qu'elle consentait à lui fermer les yeux. Mais c'i tait un devoir de religieuse miséricorde a remplir, et elle partit sans hésiter, pour l'autre rive du lac, avec son père et Bifti. Elle trouva un moribond qui lui demandait pardon des peines el des peurs qu'il lui avait faites jadis, el qui la suppliait r pour le repos de son âme. Elle le consola avec bonté, et sa compassion généreuse adoucit les dernières me de cet homme, ancien soldat , espèce de bandit déjà vieux, méchant, brutal, avare, et tant doué d'une certaine intelligence et de quelques instincts patriotiques et romanesques.
La Floriani revinl assez émue, après avoir vu s'exhaler péniblement son dernier soupir. Elle raconta siini
tor, devant Karol, ce qui s'était passé, el les pa-
roles tanlôt absurdes, tantôt profondes, que cet homme lui a\ait dites en se débattant contre la mort. Sahator trouva que, dans ce dévouement nouveau, sa chère Floriani avait été admirable comme toujours; mais Karol garda le silence. Il avait été inquiet de celte sortie soudaine, de cette absence qui avait duré depuis le coucher du soleil jusqu'à minuit. Il ne concevait pas que l'on put porter tant d'intérêt à un misérable qui l'avait si peu mérité. Et comment avait-il eu l'audace d'appeler à son lit de mort une femme à laquelle il s'était rendu si haïssable? Il fallait qu'il eût de la confiance dans sa bonlé et dans sa faculté d'oublier les oulrages!
Ces réflexions furent faites d'un ton assez singulier. Lucrezia, qui n'était pas encore sur le oui-vice de la jalousie à tout propos, et qui ne s'était pas encore doutée que sa bonne action eût paru criminelle au prince, le regarda avec surprise et vit qu'il était en colère. II avait les yeux rouges, il faisait claquer les articulations de ses doigts; c'était une sorte de tic nerveux' qui trahissait son dépit et qu'elle commençait à comprendre.
Elle ne put se défendre de hausser les épaules.
Karol ne s'en aperçut point et continua :
— Que' âge avait ce Mangiafoco?
— Soixante ans, au moins, répondit-elle d'un ton froid et sévère.
— Et , sans doute, reprit Karol au bout d'un instant, il avait une bien belle figure, une barbe effrayante, des guenilles pittoresques? c'était un bandit de théâtre ou de roman qu'on ne pouvait regarder sans frémir"? L'imagination des femmes se plaîl à ces dehors-là, et on est toujours flatté d'avoir enchaîné un animal sauvage. Sans doute, en expirant , il avait l'air du tigre blessé qui jette sur la colombe un dernier regard de convoitise et de regret?
— Karol , dit la Floriani en soupirant, un homme qui se meurt est donc chose fort agréable à peindre? Vous devriez al er voir celui-là maintenant qu'il est mort; cela ferait tomber tout de suite votre ironie, et couperait court à vos mélaphores poétiques. Mais vous n'irez pas, vous qui parlez h bien , vous n'en aurez pas le courage; sa chaumière est malpropre.
o Comme elle est susceptible, ce soir! pensa Karol. Qui sait ce qui s'esl passé autrefois entre elle et ce misérable? »
Un autre jour, Karol fut jaloux du curé, qui venait faire une quête. Dn autre jour, il lui jaloux d'un mendiant qu'il prit pour un gaiant déguisé. Un autre jour, il fut jaloux d'un domestique qui , étant fort gâté , comme tous les serviteurs de la maison, répondit avec une hardiesse qui ne lui sembla pas naturelle. Et puis, ce fut un colporteur, et puis le médecin; et puis, un grand benêt de cousin , demi-bourgeois, demi-manant , qui \ int apporter du gibier à la Lucrezia , et que, bien naturellement, elle traita en bonne parente, au lieu de l'envoyer à l'office. Les choses en arriveront à ce point qu'il n'était plus permis de remarquer la figure d'un payant, l'adresse d'un braconnier, l'encolure d'un cheval. Karol était même jaloux des enfants. Que dis-je, menu f il faudrait dire surtout.
Celait bien là, en effet, les seuls rivaux qu'il eût, lesseuls étresauxquels la Floriani pensât autantqu'à lui. Il ne se rendit pas compte du sentiment qu'il éprouvait en les voyant dévorer leur mère, de caresses. Mais, comme, après l'imagination d'un bigot, il n'y en a pas de plus impertinente que celle d'un jaloux, il prit bientôt les enfants en grippe, pour ne pas dire en exécration. II reniai qua enfin qu'ils étaient gâtés, bruyants, entier», fantasques, el il s'imagina que tous les enfants n'étaient pas de même. 11 s'ennuya de les voir presque toujours entre leur mère et lui. Il trouva qu'elle leur cédait trop, qu'elle se faisait leur esclave. En d'autres moments aussi, il se scandalisa quand elle les metlait en pénitence. Ce système de gouvernement maternel , si simple, si bien indiqué parla nature, qui consiste à adorer