‹ Romans diversChapitre 98 sur 113 · CREZ1 \ KLOIUANI · texte numérisé non relu

CREZ1 \ KLOIUANI

rd le-, enfants , à sVu ooouper sans cesse, à leur accorder tout ce qui peut les rendre heureux et aimables, saufà lis morigéner ci. les arrêter ensuite quand ils en abusent, a les gronder parfois avec, énergie el chaleur pour les récompenser tendrement quand ils le méritent, tout cela se trouva l'opposé de bb manière de voir. Selon lui, il ne Fallait pas tant se familial iser avec eux , afin d'avoir moins de peine à se (taire oraindre, au !"'-■ in II ne fa lail pas les tutoyer et. les caresser, mais les tenir à distance, en faire, de bonne heure, de petits hommes el de petites femmes bien sages , bien polis, bien soumis, bien tranquilles. Il fallail leur enseigner prématurément beaucoup de choses qu'ils ne pouvaienl croire ni comprendre , afin de les habituer à respecter la règle établie, l'usage, la croyance générale, sans s'occuper d'abord d'une chose qu'il regardait ci ne impossible, c'est-à-dire de les convaincre de l'utilité et de l'excellence du principe dont ces usages el ces règles ne sont que la conséquence. Enfin d fallait oui lier qu'ils étaient des enfants, leurôter le charme, le plaisir el la libelle de celle piemiere existence qui leur revient de droit divin, faire travailler leur mémoire pour éteindre leur imagination; développer l'habitude de la forme el retarder l'explication du fond; faire, en un mot, tout l'opposé de ce que faisait et voulait faire la Floriani,

Il faut se hâter de dire que cette manie de contrecarrer, et ce blâme fatigant, n'étaient pas continuels et absolus chez' le prince. Quand sa jalousie ne l'obsédail point, c'est-a-dire dans ses moments lucides, il disait et pensail tout le contraire, b adorail les enfants, il les admirait eu toutes Choses, même là OÙ il n'y avait rien à admirer. Il les filait plus que la Floriani, et se faisail leur esclave, sans s'apercevoir, le moins du monde, de son inconséquence. Cest qu'alors il était heureux et se montrait sous le côté angélique et idéal de sa nature. Les acres d'ivresse que lui donnait l'amour de la Floriani étaient le thermomètre qui marquait l'apogée de sa douceur, de sa bonté et de sa tendresse, Ah ! quel séraphin, quel archange il eut été, s'il avait pu rester toujours ainsi ! Dans ces moments-là , qui duraient par- Ibis des heures, des ;ours entiers, il était tout bienveillance, tout charité, tout miséricorde, tout dévouement pour tous les èties qui l'approchaient. Il se détournait du chemin pour ne pas écraser un insecte, il se serait joie dans le lac pour sauver le chien de la maison. Il eût fait le chien lui-même pour entendre les éclats de rire du petit Salvator; il se fût fait lièvre ou perdrix pour donner à Celui le plaisir de tirer un coup de fusil. Sa tendresse el son effusion allaient jusqu'à l'excès, jusqu'à l'absurde, C'était alors un de cos enthousiastes sublimes qu'il faut enfermer comme des fous ou adorer comme des dieux.

M. us aussi quelle chute, quel cataclysme épouvantable dans tout son être, quand, à l'accès de joie et de tendresse, succédait l'accès do douleur, de soupçon et de dépit I Alors, tout changeait de face dans la nature. Le soleil d'Iseo était armé de flèches empoisonnées, la vapeur du lac était pestilentielle, la divine Lucrezia était une l'asiphaé, les enfants de petits monstres; Célio devait périr sur l'échafaud, Laërtes était enragé, Salvator Allinni était le traître Yago, et le vieux Menapace le juif Shylock. Des nuages noirs s'amoncelaient à l'horizon , tout pleins de Vandoni, de Boccaferri, de Mangiufoco, de rivaux déguisés en mendiants, en commisvoyageurs, eu curés, en laquais, en colporleurs et en moines, ces nuées allaient s'ouvrir et faire pleuvoir sur la villa une année d'anciens amis, d'anciens amants (ce qui était pour lui la même race de vipères) ! et la Floriani, souil é hideux embrassements , l'appelait avec

un me infernal poui assister i eeiie orgie fantastique ! Ne croyez pas que son imagination, privée de frein et sans cesse excitée par une disposition naturelle et par une passion insensée, restât au-dessous de ce tableau. Il me serait impossible de la suivre et de vous la faire suivre dans les tourbillons délirants qu'elle parcourait. Jamais le Dante n'a rêve de supplices semblables à ceux que se créait cet infortuné. Us étaient sérieux à force

d'être absurdes, et il n'est point d'apparition grotesque

qui ne fesse peur aux enfants, aux malades et aux jaloux.

Maïs comme il était souverainement poli et réservé, jamais personne ne pouvait seulement soupçonner ce qui se passait en lui. Plus il était exaspéré, plus il se me

mollirait froid, et l'on ne pouvait juger du degré de si fureur qu'à celui de sa courtoisie acée. Cest alors qu'il était véritablement insupportable, parce q , il voulail raisonner 1 1 soumettre la vie réelle à la [uelle il n'avait jamais rien compris, a des principes qu'il ne pouvail définir. Alors il trouvait de ['esprit, un esprit faux

et brillant pour torturer ceux qu'il aimait. Il était pei sifleur, guindé, précieux, dég uté de tout. Il avait l'air de mordre tout doueement pour s'amu er , et la blessure qu'il faisait pénétrait jusqu'aux entrailles. Ou bien, s'il n'avait pas le courage de contredire et de railler, il se

renfermait dans un silence dédaigneux, dans une bouderie navrante. Tout lui paraissait étranger et indifférent. Il se mettait à pari de tQutes choses, de toutes gens,

de toute opinion et de toute idée. Il ne CO npreiniit /> .s

cela. Quand il avait fait celle réponse aux caressantes investigations d'une causerie qui s efforçail en vain de le distraire, on pouvait être certain qu'il méprisait profondément tout ce qu'on avait dit et tout ce qu'on pourrait dire.

La Floriani craignait que sa famille, et le comte Albani lui-même, ne vinssent a pressentir cette jalousie qu'elle devinait enfin, et dont elle se sentait humiliée mortellement. Elle en cachait donc avec soin les causes misérables et s'efforçait d'en adoucir les déplorables effets. Après s'être beaucoup Inquiétée d'abord pour la santé et pour la vie du prince, elle put constater qu'il ne se portait jamais mieux que quand il s'éiait livré à des agitations et à des colères intérieures, qui eussent tué tout autre que lui. 11 est des organisations qui ne puisent leur force que dans la souffrance , et qui semblent se renouveler en se consumant, comme le phénix. Elle cessa donc de s'alarmer, mais elle commença à souffrir étrangement d'une intimité à laquelle l'enfer des poêles peul seul êire comparé. Elle était devenue, entre les mains do ce terrible amant, la pierre que Sisyphe roule sans cesse au sommet de la montagne et laisse choir au fond d'un abîme; malheureuse piene qui ne se brise jamais !

Klle essaya de tout, de la douceur , de l'emportement, des prières, du silence, des reproches. Tout échoua. S! elle était calme et gaie en apparence, pour empêcher les autres de voir clair dans son malheur, le prince, ne comprenant rien à cette force de volonté qui n'était pas en lui, s irritait de la trouver vaillante et généreuse. II haïssait alors en elle, ce qu'il appelait, dans sa pensée, un l'omis d'insouciance bohémienne , une certaine dureté d'organisation populaire. Loin de s'alarmer du mal qu'il lui faisait, il se disait qu'elle ne sentait rien, qu'elle avait, par bonté, certains moments de sollicitude, mais, qu'en général, rien ne pouvait entamer une nature si ré istante , si robuste et si facile à distraire et à consoler. On eût dit qu'alors il était jaloux même de la saut:'', si forte en apparence, de sa maîtresse, et qu'il reprochait à Dieu le calme dont il l'avait douée. Si elle respirait une fleur, si elle ramassait un caillou, si elle prenait un papillon pour la collection de Célio, si elle apprenait une fable à Béatrice , si elle caressait le chien , si elle cueillait un fruit pour le petit Salvator : « Quelle nature étonnante!... se disait-il , tout lui plaît, tout l'amuse, tout l'enivre. Elle trouve de la beauté, du parfum, de la grâce, de l'utilité, du plaisir dans les moindres dél nls de la création. Elle admire tout, elle aine tout! — Doue elle ne m'aime pas, moi, qui ne vois, qui n'admire, qui ne chéris, qui ne comprends qu'elle au monde ! \h\ abîme nous sépare ! »

C'était vrai, au fond : une nature riche par exubérance et une nature riche par exclusiveté, ne peuvent se fondre l'une dans l'autre. L'une des deux doit dévorer l'autre el n'en laisser que des cendres. C'est en qui arriva.

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LUCREZIA FLORIANI

Si , par hasard, la Floriani , accablée de fatigue et de chagrin, ne parvenait point à cacher ce qu'elle souffrait, Karol , 'rendu tout à coup à sa tendresse pour elle, oubliait sa mauvaise humeur et s'inquiétait avec excès. Il la servait à genoux, il l'adorait dans ces moments-là , plus encore qu'il ne l'avait adorée dans leur lune de miel. Que ne pouvait-elle dissimuler, ou manquer tout à fait de force et de courage ! si elle se fût montrée constamment à lui, abattue et languissante, ou si elle eût pu affecter longtemps un air sombre et mécontent, elle l'eût guéri peut-être de sa personnalité maladive. Il se fût oublié pour elle; car ce féroce égoïste était le plus dévoué, le plus tendre des amis, lorsqu'il voyait souffrir. Mais, comme il souffrait alors lui-même d'une douleur réelle et fondée, la généreuse Floriani rougissait d'avoir cédé à un moment de défaillance. Elle se hâtait de secouer sa langueur et de paraître tranquille et ferme. Quant à feindre le ressentiment, elle en était incapable; rarement elle se sentait irritée contre lui; mais lorsque elle l'était, elle ne se contenait point et le gourmandait avec violence. Jamais elle n'avait rien fardé, ni rien dissimulé; et, comme le plus souvent, elle n'éprouvait que chagrin et compassion en subissant l'injustice d'autrui, le plus souvent aussi , elle souffrait sans être en colère , et surtout sans bouder. Elle méprisait ces ruses féminines, et elle avait grand tort, dans son intérêt, de les mépriser : on le lui fit bien voir ! Il est dans la nature humaine d'abuser et d'ulTenser toujours, quand on est sûr d'être toujours pardonné, sans même avoir la peine de demander pardon.

Salvator Albani avait toujours connu son ami inégal et fantasque, exigeant à l'excès, ou désintéressé à l'excès. Mais les bons moments, jadis, avaient été les plus habituels, les plus durables; et, chaque jour, au contraire, depuis qu'il était revenu à la villa Floriani , Salvator voyait le prince perdre ses heures de sérénité , et tomber dans une habitude de maussaderie étrange; son caractère s'aigrissait sensiblement. D'abord ce fut une heure mauvaise par semaine, puis une mauvaise heure par jour. Peu à peu, ce ne tut plus qu'une bonne heure par jour, et enfin une bonne heure par semaine. Quelque tolérant et d'humeur facile que fût le comte, il en vint à trouver cette manière d'être intolérable. Il en fit la remarque d'abord à son ami , puis à Lucrezia , puis à tous deux ensemble, et enfin il sentit que son caractère à lui-même allait s'aigrir et se transformer, s'il persistait à vivre auprès d'eux.

Il prit la résolution de s'en aller tout à fait. La Floriani fut épouvantée de l'idée de rester en téte-à-lête avec cet amant que, deux mois auparavant, elle eût voulu enlever et mener au bout du monde pour vivre avec lui dans le désert. Salvator, par sa gaieté douce, par sa manière enjouée et philosophique d'envisager toutes les misères domestiques, lui était d'un immense secours. Sa présence contenait encore le prince et le forçait à s'observer, du moins, devant les enfants. Qu'allait-elle devenir? qu'allait devenir surtout Karol, quand leur aimable compagnon ne serait plus entre eux , pour les préserver l'un de l'autre'.'

Comme elle le retenait avec instances , son effroi et sa douleur se trahirent; son secret lui échappa , ses larmes firent irruption. Albani consterné vit qu'elle était profondément malheureuse, et que s'il ne réussissait à emmener Karol , du moins pour quelque temps , elle et lui étaient perdus.

Cette fois, il n'hésita plus. Il n'eut pour son ami ni pitié, ni faiblesse. Il ne ménagea aucune de ses susceptibilités. Il affronta sa colère et son désespoir. Il ne lui cacha point qu'il travaillerait de toutes ses forces à détacher la Floriani de lui , s'il ne s'exécutait pas de luimême en s'éloignant d'elle. —Que ce soit pour six mois ou pour toujours, peu m'importe, lui dit-il en finissant sa unie exhortation; je ne peux prévoir l'avenir. J'ignore si tu oublieras laFlonani, ce qui serait fort heureux pour toi , ou si elle te sera infidèle , ce qui serait fort sage de sa part ; mais je sais qu'elle est bri-ée , malade , désespérée , et qu'elle a besoin de repos. C'est la mère de quatre

enfants ; son devoir est de se conserver pour eux , et de se délivrer d'une souffrance intolérable. Nous allons partir ensemble , ou nous battre ensemble; car je vois bien que plus je t'avertis, plus tu fermes les yeux ; plus je veux l'entraîner , plus tu te cramponnes à cette pauvre femme. Par la persuasion ou par la force , je t'emmènerai , Karol ! J'en ai fait le serment sur la tète deCélio et de ses frères. C'est moi qui t'ai amené ici , c'est moi qui t'y ai fait rester. Je t'ai perdu en croyant te sauver; mais il y a encore du remède, et maintenant que je vois clair, je te sauverai malgré toi, Nous partons cette nuit, entends-tu? Les chevaux sont à la porte.

Karol était pâle comme la mort. Il eut grand'peine à desserrer ses dents contractées. Enfin il laissa échapper cette réponse laconique et décisive :

— Fort bien , vous me conduirez jusqu'à Venise , et vous m'y laisserez pour revenir ici toucher le prix do votre exploit. Cela était arrangé entre vous deux. Il y a longtemps que j'attendais ce dénouement.

— Karol ! s'écria Salvator, transporté de la première fureur sérieuse qu'il eût éprouvée de sa vie, tu es bien heureux d'être faible; car si tu étais un homme, jeté briserais sous mon poing. Mais je veux te dire que cette pensée est d'un être méchant, cette parole d'un être lâche et ingrat. Tu me fais horreur, et j'abjure ici toute l'amitié quej'ai eue pourtoi pendant si longtemps. Adieu, je te fuis, je ne veux jamais te revoir , je deviendrais lâche et méchant aussi avec toi.

— Bien , bien ! reprit le prince, arrivé au comble de la colère, et, par conséquent, de la sécheresse amère et dédaigneuse. Continuez, outragez-moi, frappez-moi, battons-nous , afin que je meure ou que je parte ; c'est là le plan , je le sais. Elle sera bien douce , la nuit de plaisir qui récompensera votre conduite chevaleresque !

Salvator était au moment de s'élancer sur Karol. Il prit une chaise à deux mains, incertain de ce qu'il allait faire. 11 se sentait devenir fou , il tremblait comme une femme nerveuse, et pourtant il aurait eu la force, en ce moment, de faire écrouler la maison sur sa tête.

Il y eut un moment de silence affreux , pendant lequel on entendit monter, dans l'air calme du soir , une petite voix douce qui disait : — Ecoute , maman , je sais ma leçon de français, et je vais te la dire avant de m'endorrnir :

Deux coqs vivaient en paix , une [loute survint ,

El voila la guerre allumée !

Amour, tu perdis Troie I

La fenêtre d'en bas se ferma, et la voix de Stella se perdit. Salvator éclata d'un rire amer, brisa sa chaise en la remettant sur ses pieds, et sortit impétueusement de la chambre de Karol , en poussant la porte avec fracas.

— Lucrezia , dit-il à la Floriani , en allant frapper chez elle, laisse un peu tes enfants , appelle la bonne , je veux te parler tout de suite.

Il l'emmena au fond du parc : « Ecoute, lui dit-il , Karol est un misérable ou un malheureux, le plus lâche ou le plus fou de tes amants, le plus dangereux à coup sûr, celui qui te tuera à coups d'épingles, si tu ne le quittes sur l'heure. Il est jaloux de tout, il est jaloux de son ombre , c'est une maladie ; mais il est jaloux de moi, et cela c'est une infamie ! Jamais il ne se résoudra à te quitter; il ne veut pas partir, il ne partira pas. C'est à toi de fuir de ta propre maison. Il n'y a pas un moment à perdre, saute dans une barque, gagne la prochaine poste, va-t'en à Rome, à Milan, au bout du monde; ou tiens-toi cachée, bien cachée dans quelque chaumière... Je déraisonne peut-être, je n'ai pas ma tèle, tant je suis indigné; mais il faut trouverun moyen.... Tiens ! en voici un , pénible, mais certain. Fuyons ensemble. Nous n'irions qu'à deux lieues d'ici , nous n'y resterions que deux heures, c'est assez ! Il croira qu'il a deviné juste, que je suis ton amant; il est trop fier pour hésiter alors à prendre son parti , et tu en seras à jamais délivrée.

— Tu es fou toi-même, mon pauvre ami ! répondit la Lucrezia, ou tu veux qu'il le devienne. Mais moi , je

LUCREZIA FLORIANI

souffre assez d'être soupçonnée, je ne me résoudrai point à être méprisée !

— Être soupçonnée, c'est être méprisée déjà, malheureuse femme ! Tu lien» donc encore à l'estime d un

homme que lu ne peux plus prendre au sérieux? Quelle folie! Allons, viens avec moi, une crains- tu? Que j'abuse de Ion accablement ol me rende digne, malgré toi, de la bonne opinion que Karol a de mon caractère r Moi, je ne suis pas un lâche, et s'il faut te rassurer davantage , je puis te dire que je ne suis plus amoureux de loi. N'en, non; Dieu m'en préserve ! Tu es trop faible, trop crédule , trop absurde. Tu n'es pas la femme forte que je croyais; lu n'es qu'un enfant sans cervelle et sans fierté. Ta passion pour Kaiol m'a bien guéri, je te le jure, de celle que j'aurais pu concevoir pour toi. Allons, le temps presse. S'il venait, en ce moment, t'implorer, tu lui ouvrirais tes bras et tu lui ferais serment de ne jamais le quitter. Je te connais, fuyons donc! Sauvons-le et présentons-lui son fantôme comme une réalité. Qu'il te croie menteuse et galante; qu'il te haïsse, qu'il parte en te maudissant , en secouant la poussière de ses pieds. Que crains-tu? l'opinion d'un fou"? 11 ne te traduira pas devant celle du monde; il gardera un éternel silence sur son désastre. Si tu le veux, d'ailleurs, tu te justifieras plus lard. Mais , à présent , il faut couper le mal dans sa racine. Il féul fuir.

— Tu n'oublies qu'une chose, Salvator, répondit la Lucrezia , c'est que, coupable ou malheureux, je l'aime et l'aimerai toujours. Je donnerais mon sang pour alléger sa souffrance, et tu crois que je pourrais lui déchirer le cœur pour reconquérir mon repos ! Ce serait un étrange moyen !

— En ce cas, tu es lâche aussi, s'écria le comte, et je t'abandonne ! Souviens-toi de ce que je te dis ici : tu es perdue !

— Je le sais bien , répondit-elle; mais, avant de partir, tu le réconcilieras avec lui !

— Ne m'y pousse pas, je suis capable de le tuer. Je m'en vais de suite, c'est le plus sur. Adieu , Lucrezia.

— Adieu, Salvator, lui dit-elle en se jelant dans ses bras, nous ne nous reverrons peut-être jamais !

Elle fondit en larmes , mais elle le laissa partir.

Le jour qui suivit le départ de Salvator, avant que le prince fût sorti de sa chambre, Lucrezia était sortie de la maison. Elle s'était jetée seule dans une barque, et retrouvant, pour se diriger elle-même, la vigueur de ses jeunes années, elle avait traversé le lac. En face de la villa, sur la rive opposée, il y avait un petit bois d'oliviers qui rappelait à la Floriani des souvenirs d'amour et de jeunesse. C'est là qu'elle avait, quinze ans auparavant, donné de fréquents rendez-vous à son premier amant, Memmo Ranieri. C'est là qu'elle lui avait dit, pour la première fois, qu'elle l'aimait, c'est là qu'elle avait, plus tard, concerté avec lui sa fuite. C'est là aussi qu'elle s'était mainte fois cachée pour éviter la surveillance de son père ou les poursuites de Mangiafoco.

Depuis son retour au pays, elle n'avait pas voulu retourner dans ce bosquet que son premier amant avait nommé, dans son jeune enthousiasme, le bois sacré. Un le voyait des fenêtres de la villa. Parfois, dans les commencements, les regards de la Lucrezia s'y étaient arrêtés par mégarde ; mais, ne voulant pas réveiller ses propres souvenirs, elle les en avait détournés aussitôt qu'elle avait eu conscience de sa rêverie. Depuis qu'elle aimait Karol, elle avait souvent regardé le bois el admiré le développement des arbres, sans se souvenir de Memmo et de l'ivresse de ses premières amours. Cependant, par un instinct de délicatesse, elle n'y avait jamais conduit les promenades de son nouvel amant.

En quittant sa maison, quelques heures après le brusque départ d'Albani, en s'aventurant au hasard sur le lac, elle n'avait pas formé le dessein d'aller visiter le bois sacré. Elle souffrait, elle avait la fièvre, elle éprou-

vait le besoin de se retremper dans l'air du malin et de fortifier son âme défaillante par le mouvement du i Ce fut un instinct non raisonné, mais irrésistible qui la força à faire glisser sa nacelle dans celle petite crique ombragée. Elle l'y laissa dans les broussailles, et, sautant sur la rive, elle s'enfonça dans l'épaisseur mystéi ieuse du bois.

Les oliviers avaient grandi, les ronces avaient poussé, les sentiers étaient plus étroits ci plus sombres que par le passé. Plusieurs avaient été envahis par la végétation. Lucrezia eut peine à se reconnaiire, à retrouver les chemins où jadis elle eût marché les veux fermés. Bile chercha bien longtemps un gros arbre sous lequel son amant a. ait coutume de l'attendre, et qui portait encore ses initiales creusées par lui avec un couteau. Ces caractères étaient désormais bien difficiles à reconnaiire; elle les devina plutôt qu'elle ne les vit. Enfin , elle s'assit sur l'herbe, au pied de cet arbre, et se plongea dans ses réflexions. Elle repassa dans sa mémoire les détails et l'ensemble de sa première passion, el les compara avec ceux de la dernière, non pour établir un parallèle eulie deux hommes qu'elle ne songeait pas à juger froidement, mais pour interroger son propre cœur sur ce qu'il pouvait encore ressentir de passion et supporter de souffrances. Insensiblement elle se représenla avec suite et lucidité toute l'histoire de sa vie, tous ses essais de dévouement, tous ses rêves de bonheur, toutes ses déceptions et toutes ses amertumes. Elle fut effrayée du récit qu'elle si sait de sa propre existence, et se demanda >i c'était bien elle qui avait pu se tromper tant de fois, el s'en apercevoir sans mourir ou sans devenir folle.

Il est peu d'instants dans la vie où une personne de ce caractère ait une l'acuité aussi nette de se consulter et de se résumer.

Les âmes dépourvues d'égoïsme et d'orgueil n'ont pas une vision bien nette d'elles-mêmes. A force d'èlre capables de tout, elles ne savent pas bien de quoi elles sont capables. Toujours remplies de l'amour des autres et préoccupées du soin de les servir, elles arrivent à s'oublier jusqu'à s'ignorer. Il n'était peut être pas arrivé à la Floriani de s'examiner et de se définir trois fois en sa vie.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle ne l'avait encore jamais fait aussi complètement et avec une si entière certitude. Ce fut aussi la dernière fois qu'elle le fit, tout le reste de sa vie étant la conséquence prévue et acceptée de ce qu'elle put constater en ce moment solennel.

— «Voyons, se dit-elle, mon dernier amour est-il aussi ardent que le premier? II l'a été davantage, mais il ne l'est déjà pins. Karol a détruit presque aussi vue que Memmo les illusions du bonheur.

« Maisce dernier amour, déjà privé d'espérance, esl-il moins profond et moins durable? Je le sens encore si tendre, si dévoué, si maternel, qu'il ne m'est point possible d'en prévoir la fin, et en cela il diffère du premier. Car je m'étais dit que si Memmo me trompait, je cesserais de l'aimer, au lieu que je me sens désabusée aujourd'hui sans pouvoir me convaincre que je pourrai guéi ii . Il est vrai que j'ai pardonné beaucoup et longtemps à Memmo; mais je me rendais compte, chaque fois, d une diminution sensible dans mon affection, au lieu qu'aujourd'hui l'affection persiste et ne diminue point en raison de ma souffrance.

« D'où vient cela? Était-ce la faute de Memmo ou la mienne, si, plus jeune et plus forte, je me détachais oc lui plus aisément que je ne puis le faire aujourd'hui de Karol? C'était peut-être un peu sa faute, mais je pense que c'était encore plus la mienne.

« C'était surtout la faute de la jeunesse. L'amour était lié alors en nous au sentiment et au besoin d'être heureux. Je me croyais aveuglément dévouée, el dans toutes mes actions, je me sacrifiai; mais si l'amour ne résilia poinl à des sacnlices trop grands et trop répétés, c'est qu'à mon insu j'avais un fonds de personnalité. N'est-ce point le fait et le droit de la jeunesse? Oui, sans doute, elle aspire au bonheur, elle se sent des forces pour le

LUCREZIA FLORIANI

chercher, et croit qu'elle en aura pour le retenir. Elle ne serait point l'âge de l'énergie, de l'inquiétude et des grands efforts , si elle n'était mue par 1 ambition des grandes victoires et l'appétit des grandes félicilés.

« Aujourd'hui, que me rostc-t-ii de mes illusions suscessives1 la certitude qu'elles ne pouvaient pas et ne devaient pas se réaliser. C'est ce qu'on appelle la raison, triste conquête de l'expérience ! Mais comme il n'est pas plus facile lie chasser la raison quand elle vient habiter en non-, que de l'appeler quand nous ne sommes pas assez loris pour la recevoir, il serait vain et coupable, peut-être, de maudire ses froids bienfaits, ses durs conseils. Allons, voici le jour de te saluer et de t'accepter, sagesse sans pitié, jugement sans appel !

« Que veux-tu de moi ? parle, éclaire ; dois-je m'abslenir d'aimer? Ici tu me renvoies à mon instinct; suis-je encore capable d'aimer? Oui, plus que jamais, puisque c'est l'essence de ma vie, et que je me sens vivre avec intensité par la douleur ; si je ne pouvais plus aimer, je ne pourrrais plus souffrir. Je souffre , donc j'aime et j'existe.

« Alors, à quoi faut-il renoncer? à l'espérance du bonheur? Sans doute ; il me semble que je ne peux plus espérer; et pourtant l'espérance, c'est le désir, et ne pas désirer le bonheur, c'est contraire aux instincts et aux droits de l'humanité. La raison ne peut rien prescrire qui soit en dehors des lois de la nature ! »

Ici, Lucrezia fut embarrassée. Elle rêva longtemps, se perdit daus des divagations apparentes, dans des souvenirs qui semblaient n'avoir rien de commun avec sa recherche laborieuse. Mais tout sert de fil conducteur aux âmes droites et simples. Elle se retrouva au milieu de ce dédale, et reprit ainsi son raisonnement. Palience, lecteur, si tu es encore jeune, il te servira peut-être à toimême.

« C'est, pensa-t-elle, qu'il s'agirait de définir le bonheur. Il y en a de plusieurs sortes, il y en a pour tous les âges de la vie. L'enfance songe à elle-même, la jeunesse songe à se compléter par un être associé à ses propres joies; l'âge mûr doit songer que, bien ou mal fournie, sa carrière personnelle va finir, et qu il faut s'occuper exclusivement du bonheur d'aulrui. Je m'étais dit cela avant l'âge, je l'avais senti , mais pas aussi complètement que je peux et que je dois le croire et le sentir aujourd'hui. Mon bonheur, je ne le puiserai plus dans les satisfactions qui auront mon moi pour objet. Est-ce que j'aime mes enfants à cause du plaisir que j'ai à les voir et à les caresser? Esl-ceque mon amour pour eux diminue quand ils me font souffrir? C'est quand je les vois heureux que je le suis moi-même. Non, vraiment, à un certain âge, il n'y a plus de bonheur que celui qu'on donne. En chercher un autre est insensé. C'est vouloir violer la loi divine, qui ne nous permet plus de régner par la beauté et de charmer par la candeur.

« J'essaierai donc plus que jamais de rendre heureux ceux que j'aime, sans m inquiéter, sans seulement m'occuper de ce qu'ils me feront souffrir. Par cette résolution, j'obéirai au besoin d'aimer que j'éprouve encore cl aux in -.t i nets de bonheur que je puis satisfaire. Je ne demanderai plus l'idéal sur la terre, la confiance et l'enthousiasme à l'amour, la justice et la raison à la nature humaine. J'accepterai les erreurs et les fautes, non plus avec l'espoir de les eon iger et de jouir de ma conquête, mais avec le désir de les atténuer et de eom| enser, | ar ma tendresse, le mal qu'elles font à ceux qui s'y abandonnent. Ce sera la conclusion logique de toute ma vie. J'aurai enfin dégagé cette solution bien nette des nuages où je la cherchais. »

Avant de quitter le bois d'oliviers, la Floriani rêva encore pour se reposer d'avoir pensé. Elle se représenta l'illusion récente de son bonheur avec Karol et de celui qn i I e avait cru pouvoir lui donner. Llio se dit que e était une faute de sa part d'avoir caressé un si beau rêve, après tant de dé» plions et d erreurs, el elle se demanda si elle devait s'en humilier devant Dieu ou se plaindre à lui d'avoir île soumise a une si dévorante épreuve.

Elle avait été si brillante <i si suave, celle courte

phase de sa dernière ivresse! c'était la plus complète, la plus pure de sa vie, et elle était déjà finie pour jamais! Elle sentait bien qu'il serait inutile d'en chercher une semblable avec un autre amant, car il n'y avait pas sur la terre une seconde nature aussi exclusive et aussi passionnée que celle de Karol , une âme aussi riche en transports, aussi puissante pour l'extase et le sentiment de l'adoration.

— «Eh bien, n'est-il plus le même? se disait-elle. Quand le démon qui le tourmente s'endort, ne redevientil pas ce qu'il était auparavant? Ne semble-t-il pas, au contraire, qu'il soit plus ardent et plus enivré que dans les premiers jours? Pourquoi ne m'habituerais-je pas à souffrir des jours et des semaines, pour oublier tout, dans ces heures de célestes ravissements? »

Mais là elle était arrêtée dans sa chimère par la lumière funeste qui s'était faite en elle. Elle sentait queson sprit, plus juste et plus logique que celui de Karol , n'avait pas la faculté d'onblier en un instantses propres tortures. Elle se rappelait, dans ses bras, l'affront que sa jalousicvenait de lui infliger, elle ne pouvait comprends ce don terrible et bizarre qu'ont certains êtres de mépriser ce qu'ils adorent et d'adorer ce qu'ils méprisent. Elle ne pouvait plus croire au bonheur, elle ne le sentait plus. Elle en avait perdu la puissance.

— « Pardonne-moi, mon Dieu, s'écria-t-elle dans son cœur, de donner un dernier regret à cette joie parfaite que tu m'as laissé connailre si tard et que tu me retires si vite ! Je ne blasphémerai point contre ton bienfait; je ne dirai pas que tu t'es joué de moi. Tu as voulu briser ma raison, je ne me suis pas défendue. J'ai cédé naïvement, comme toujours, au délire, et maintenant, dans ma détresse, je n'oublie pas que cette folie était le bonheur. Sois donc béni, ô mon Dieu ! et, avec loi, la main qui caresse et qui terrasse ! »

Alors la Floriani fut saisie d'une immense douleur en disant un éternel adieu à ses chères illusions. Elle se roula par terre, noyée de larmes. Elle exhala les sanglots qui se pressaient dans sa poitrine en cris étouffés. Elle voulut donner cours à une faiblesse qu'elle sentait devoir être la dernière, et à des pleurs qui ne devaient plus couler.

Quand elle fut apaisée par une fatigue accablante, elle dit adieu au vieux olivier, témoin de ses premières joies et de ses derniers combats. Elle sortit du bois, et elle n'y revint jamais; mais elle souhaita toujours d'exhaler son dernier soupir sous cet ombrage tutelaire; et, chaque fois qu'elle se sentit laiblir, des fenêtres de sa villa elle regarda le bois sacré, songeant au calice d'amertume qu'elle y avait épuisé, et cherchant dans le souvenir de cette dernière crise un instinct de force pour se défendre et de l'espérance et du désespoir.

Me voici arrivé, cher lecteur, au terme que je m'étais proposé, el le reste ne sera plus de ma part qu'un acte de complaisance jiour ceux qui veulent absolument un dénouement quelconque.

Toi, lecteur sensé, je gage que lu es de mon avis, el que lu trouves les dénouements fort inutiles. Si je suivais en ce poinl ma conviction et ma fantaisie, aucun roman ne finirait, afin de mieux ressembler a la vie réelle. Quelles sont donc les histoires d'amour qui s'arrêtent il mu manière absolue par la rupture ou par le bonheur, par l'infidélité ou par le sacrement? Quels sont les événements qui fixent notre existence dans des conditions durables? .Ii conviens qu'il n'y a rien de plus joli au monde que l'antique formule de conclusion : «Ils vécurent beaucoup d'années et furent toujours heureux. « Cela se disait dans la littérature antéhistorique, dans les temps fabuleux. Heureux temps, si l'on croyait à de si doux mensonges!

Mais aujourd'hui nous ne croyons plus à rien, nous rions quand nous lisons celle ritournelle charmante.

Un roman n'esl jamais qu'un épisode dans la vie. Je viens do vous raconter ce qui pouvait offrir unité de

LUÇREZIA FLORIANI.

temps et de lion dans les amours du prince de H el de la comédienne Luçrezia. Maintenant, est-ce que vous voulez savoir le reste? Bst-ceque vous ne pourriez pus me le raconter vous mêmes'.' Est-ce que vous ne voyez p;is mieux que moi où vont les caractères de mes personnages? Est-ce que v< us tenez à savi ir les faits?

si vous l'exigez, je ne serai pas long, et je ne vous causerai aucune surprise , puisque je m'j suis engagé. Ils s'aimèrenl longtemps et vécurent très-malheureux. Leur amour fut une lutte acharnée, à qui absorberait l'autre. La seule dilférence entre eux, c'est que la Floriani eût voulu modifier le caractère et calmer l'espril de Karol pour le rendre heureux connue tout le monde, tandis que lui eût voulu renouveler entièrement l'être qu'il adorait pour se l'assimiler et goûter avec lui un bonheur impossible.

(Cries, si l'on voulait tout suivre et tout analyser, il y aqra l encore dix volumes à faire, un pour chaque année qu'ds subirent attachés au même boulet. Ces dix volumes puniraient être instructifs, mais risqueraient de devenir encore un peu plus monotones que les deux que voici. Lu somme, la Floriani supporta toutes les injustices de Son amant avec une persévérance inouïe, et Karol méconnut le dévouement et la loyauté de sa maltresse avec une obstination inconcevable. Hicn ne put le guérir de sa jalousie , parce qu'il n'était pas dans la nature de sa passion de s'éclairer et de s'adoucir. Jamais femme ne fut pins ardemment aimée, et, en même temps, plus calomniée et plus avilie dans le cœur de son amant.

Elle avait toujours demandé à Dieu de lui faire rencontrer une àn.e exclusivement livrée à l'amour comme la sienne. Elle l'ut trop exaucée; celle de Karol lui versa des torrents d'amour et de fiel, intarissables.

Ce que Salvator leur avait prédit se réalisa à certains égards. Le monde découvrit la retraite de la Floriani et vint l'y saluer. Ses anciens amis accoururent; il yen toutes sortes. Boccaferri eut son tour, et, par parenthèse, il se trouva que Boccaferri avait soixante-dix ans. Aucun ne causa le plus léger motif de jalousie à Karol : tous furent l'objet de sa mortelle jalousie et de son irréconciliable aversion. La Floriani combattit avec bravoure pour préserver la dignité de ceux qui méritai, ut des égards Elle en abandonna, en riant, quelquesla férule de Karol, et se préserva du plus grand nombre. Elle ne voulut pourtant pas être lâche, et chasser, pour lui complaire, des êtres malheureux el d d'intérêt ou de pitié. Il lui en fit des crimes irrémissibles, et, dix ans après, quand leur nom revenait dans la conversation, il s'écriait avec une conviction qui eût été comique si elle n'eût été déplorable : « Je ne pourrai jamais oublier le m'il que m'a fait cet homme-là ! » Et tout ce mal consistait ;i n avoir pas été mis à la porte, sans motif, par la Floriani.

Elle essaya de le distraire, de le faire voyager, de le quitter même pendant quelques moment- de l'année. 11 traînait sa jalousie partout, il abhorrait les postillons et les aubergistes, et ne fermait pas l'œil en voyage, pensant qu'on allait toujours lui dérober son trésor. Il jetait l'argent à pleines mains; mais, en amour, il était avare jus [u'à la frénésie. Quand il était réparé de Luçrezia pendant quelques semaines, dévoré des mêmes inquiétudes, il tombait malade, parce qu'il ne voulait les confier à personne et ne pouvait en faire retomber l'amertume sur celle qui les causait innocemment. Elle était forcée de le rappeler. Il reprenait la santé et la vie dès qu'il pouvait la faire souffrir.

Il l'aimait tant, il était si fidèle, si absorbé, si enchaîné, il parlait n'eile avec tant île respect, que c'eût été une gloire pour une femme vaine. Mais la Floriani ne délesiait personne assez pour lui souhaiter ce genre de bonheur.

Il finit par triompher, comme il arrive toujours aux volontés acharnées à un but unique. Il ramena la r'ioriani à la villa, qui était encore le lieu le plus retiré qu'ils pussent trouver, et là il réussit à la séquestrer et à l'isoler si bien , qu'elle passa pour morte longtemps avant de l'être.

Elle s'éteignit comme une flamme privée d'air. Son supplice fut lent, mais sans relâche. Il faut des années pour détruire à coups d un être robuste au mo-

i physique. Bile s'habituait atout; personne ne savait renoncer comme elle aux satisfactions île la vie. i n ti uji ui s, toul en ayant l'air de se défendre;

elle n'eût résisté qu'à des ci rice ussent fait le

malheur de ses enfants. Mais Karol, malgré ce qu'il soutirait de co partage, n'essaya jamais de .es éloigner un seul instant de leur mère. 1! employa toul ce qu'il possédait d'empire sur lui-même à ne leur jamais laisser voir qu'elle était sa victime et qu'il s'arrogeait sur elle un droit de propriété absolue.

La comédie fut si bien jouée, et Luçrezia fut si calme el si résignée, que personne ne se douta de son malheur; les enfants étaient arrives à aimer le prince, excepté Célio, qui était poli avec lui et ne lui parlait jamais.

La Floriani, mise ainsi au secret, no regrettait pas le monde et ses amis. Elle les avait quittés vi lontairemeut, nue première lois, elle les quittait encore, par complaisance il est vrai, mais sans amertume. Bile aimait la retraite, le travail, la campagne. Elle se consacrail exi lusivement à l'éducation de ses enfants, et. enseignait a Célio l'art du théâtre, pour lequel il montrait une vocation passionnée.

.Mais Karol, privé enfin de sujets de jalousie, trouva le moyen de lutter contre les idées, les études el les opinions de la Floriani. Il la persécutai! poliment et gracieusement sur toutes rho.-es; il n'était de son goût et de son avis sur aucune. L'inaction le dévorait; ayant consacré à la possession d'une femme toute- 1rs puissances de sa volonté et toutes les minutes de son existence, il était, au moral, le despote le plus acha comme, au physique, il était le geôlier le ; lus vigilant. La pau\re Floriani vit sa dernière consolation et sonnée, lorsque l'esprit de contradiction el l'ûprelé d'une controverse puérile et irritante la poursuivin nt jusque dans le sanctuaire de sa vie le plus respectable et le plus pur. « Elle avait tort de consentir à ce que Célio lût cotnédien; c'était un métier infâme. Elle avait tort d'enseigner le chant à Béatrice, et la peinture à Stella femmes ne doivent point être, trop artistes. Elle tort de laisser le père Menapace amasser de l'ai enfin, elle avait tort de ne pas contrarier la vocale n et les instincts de tous les siens, outre qu'elle avait tort d'aimer les animanx, de faire cas des scabieuses, de préférer le bleu au blanc, que sais-je! elle avait toujours tort. «

Un beau jour, la Floriani eut quarante ans. Elle n'était plus belle; condamnée à une inaction contraire à ses besoins d'activité, elle avait pourtant perdu son embonpoint. Elle étaitjaune, et, sans ses beaux veux calmes et profonds, sans sa distinction el sa grâce tranquille, sans la franchise de sa physionomie souriante, e fait peine à voir, après avoir été la plus belle femme de l'Italie. Il est vrai que le prince la trouvait toujours plus séduisante et plus dangereuse pour le repos des humains, à mesure qu'il la faisait vieillir et enlaidit . Il étail aussi amoureux que le premier jour; il ne pouvait se persuader que les jeunes gens ne deviendraient pus épris d'elle jusqu'à la folie, si par mallieur ils la voyaient.

(Juant à elle, elle se sentit tout à coup lasse d'arriver aux souffrances et aux infirmités d'une \ préma-

turée, sans en recueillir les fruits, sans inspirer de confiance à son amant, sans avoir conquis son e avoir cessé d'être lui comme une malin

non comme une amie. Elle soupira, en se disant qu'elle avait travaille en vain dans sa jeunesse pour il l'amour, et dans son âge mûr pour inspirer le respect. i ..tait pourtant qu'à ces différents âges elle avait

mérité ce qu'elle cherchait. Elle embrassa ses enfants, un soir, en leur disant avec un accent qui les fit tressaillir au milieu de leur sérénité habituelle: « Vous êtes tout pour moi, et re encore quelques an-

c'est pour vous seuls. >'

En effet, elle n'aimait plus Karol, il avait comblé la

LUCREZIA FLORIANI

mesure, avec une goutte d'eau sans doute, mais la coupe débordait; le vase trop plein et comprimé se brise. La Floriani garda le silence, même avec Salvator, qui était venu enfin la voir, sans pouvoir toutefois se réconcilier bien cordialement avec le prince. Elle sentit qu'elle se brisait, mais elle était brave et ne voulait point croire la mort prochaine. Elle voulait au moins faire débuter Célio, marier Stella ; la veille de sa mort, elle fit avec eux les plus beaux projets du monde; mais hélas ! l'amour était ?a vie : en cessant d'aimer, elle devait cesser de vivre.

Le matin, elle alla s'asseoir dans la chaumière de son pèie. Célio l'avait accompagnée; elle paraissait mieux portante, parce que sa figure était gonflée; elle ne se plaignait jamais, de peur d'inquiéter ses enfants. Elle plaisanta Biffi sur sa toilette du dimanche. Puis, elle se leva en entendant sonner le déjeuner. Tout à coup, elle fit un grand cri, étreignit avec force le cou de son fils, et retomba en souriant sur la même chaise , où , petite paysanne, elle avait filé tant de fois sa quenouille chargée de lin.

Célio avait vingt deux ans alors, il était grand, beau et robuste ; il prit sa mère dans ses bras la croyant évanouie. Il marcha ainsi vers le parc; mais, au moment de franchir la grille, il se trouva en face de Karol et de Salvator Albani , qui venaient de chercher la Lucrezia pour déjeuner. Karol ne comprit pas, et resta comme une statue. Salvator comprit tout de suite, et sans pitié

po jr lui, car il avait bien deviné que la mort de Lucrezia était son œuvre incessante, il lui dit à voix basse en le poussant en arrière : « Courez aux autres enfants, emmenez-les, cela les tuerait. Leur mère est morte ! »

Ce dernier mot frappa au cœur de Célio. Il regarda le visage de sa mère, d vit qu'elle était morte en effet, quoiqu'elle eût encore l'œil ouvert et tranquille, et la bouche souriante. Il tomba évanoui avec le cadavre sur le seuil du parc.

Karol ne vit rien de ce qui se passait. Une heure après, il élait seul, toujours debout devant la grille, pétrifié, hébété. 11 lisait sur une pierre qui se trouvait en face de lui, un vers que le temps et la pluie n'avaient jamais pu effacer :

Lasciale opni speranza , voi ch' cntiale I

Il le relisait et cherchait à se rappeler en quelle circonstance il l'avait déjà remarqué. Il avait perdu le sentiment de la douleur.

En mourut il ou devint-il fou? Il serait trop facile d'en

finir ainsi avec lui; je n'en dirai plus rien à moins

qu'il ne me prenne envie de rerommencer un roman où* Célio, Stella, les deux Salvator, Béatrice, Menapace, Biffi, Tealdo Soavi, Vandoni et même Boccaferri, joueront leur rôle autour du prince Karol. C'est bien assez de tuer le personnage principal, sans être forcé de récompenser, de punir ou de sacrifier un à un tous les autres.

FIN DE LUcnEZIA FLORIANI.

LE CHATEAU DES DÉSERTES

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LE CHATEAU DES DÉSERTES

NOTICE

Le Château des Désertes est une analyse de quelques idées d'art plutôt qu'une analyse de sentiments. Ce roman m'a servi, une fois de plus, à me confirmer dans la certitude que les choses réelles, transportées dans le domaine de la fiction , n'y apparaissent un instant que pour y disparaître aussitôt, tant leur transformation y devient nécessaire.

Durant plusieurs hivers consécutifs , étant retirée à la campagne avec mes enfants et quelques amis de leur âge, nous avions imaginé de jouer la comédie sur scénario et sans spectateurs, non pour nous instruire en quoi que ce soit , mais pour nous amuser. Cet amusement devint une passion pour les enfants, et peu à peu une sorte d'exercice littéraire qui ne fut point inutile au développement intellectuel de plusieurs d'entre eux. Une sorte de mystère que nous ne cherchions pas, mais qui résultait naturellement de ce petit vacarme prolongé assez avant dans les nuits, au milieu d'une campagne déserte, lorsque la neige ou le brouillard nous enveloppaient au dehors, et que nos serviteurs même, n'aidant ni à nos changements de décor, ni à nos soupers , quittaient de bonne heure la maison où nous restions seuls; le ton-

nerre, les coups de pistolet, les roulements du tain bour, les cris du drame et la musique du ballet, tout cela avait quelque chose de fantastique, et les rares passants qui en saisirent de loin quelque chose n'hésitèrent pas à nous croire fous ou ensorcelés.

Lorsque j'introduisis un épisode de ce genre dans le roman qu'on va lire , il y devint une étude sérieuse , et y prit des proportions si différentes de l'original , que mes pauvres enfants, après l'avoir lu, ne regardaient plus qu'avec chagrin le paravent bleu et les costumes de papier découpé qui avaient fait leurs délices. Mais à quelque chose sert toujours l'exagération de la fantaisie, car ils firent eux-mêmes un théâtre aussi grand que le permettait l'exiguïté du local , et arrivèrent à y jouer des pièces qu'ils rirent, eux-mêmes aussi, les années suivantes.

Qu'elles fussent bonnes ou mauvaises, là n'est point la question intéressante pour les autres : mais ne firentils pas mieux de s'amuser et de s'exercer ainsi , que de courir cette bohème du monde réel , qui se trouve à tous les étages de la société?

C'est ainsi que la fantaisie, le roman, l'œuvre de l'ima-

LE CHATEAU DES DÉSERTES

aination, en un mot, a son effet détourné, mais certain, sur 'emploi de la vie. Effet souvent funeste, disent les riçorisles de mauvaise foi ou de mauvaise humeur. Je le nie. La fiction commence par transformer la réalité; mais elle est transformée a son tour et fait entrer un peu d'idéal, non pas seulement dans les petits faits, mais dans les grands sentiments de la vie réelle.

GEORGE SAND

Nohanl \t janvier 1853.

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