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Romans et contes philosophiques

Qu^EST-CE que le talent du conteur, sinon tout le talent? Il renferme en lui, la déduction logique dans sa rigueur , le drame avec sa mobilité, l'essence même du génie lyrique avec son extase intérieure. Le narrateur est tout. Il est historien; il a son théâtre; sa dialectique pro-

^ INTRODUCTZOK.

fonde qui meut ses personnages; sa pa-^ lette de peintre et sa loupe d'observateur. Non - seulement il peut réunir les talens spéciaux que je viens d'indiquer^ mais pour exceller dans son art, il le doit. Imaginez un conte, sans intérêt de drame, sans émotion lyrique, sans couleurs nuancées, sans logique exacte ; il sera pâle, extravagant et faux; il n'existera pas. La narration est toute l'épopée ; elle est toute l'histoire ; elle enveloppe le drame et le sous-entend. Le conte est la littérar ture primitive. De quelle joie, dites-moi, durent être saisis ceux qui, les premiers, découvrirent et ressentirent cette jouissance! Ils inventèrent de pittoresques symboles, en témoignage de leur ivresse

nouvelle. Ce fut l'Hercule Gaulois, dont la bouche laissait tomber les chaînes d'or qui retenaient les auditeurs; ce fut la baguette de Mercure, forçant a s'unir les hommes, plus acharnes que lesserpens} c'est le chant de la syrène, entriaînant le navigateur dans l'ondp d'où ses accens émanaient. Le premier conteur fut un Dieu. Mais les e'ppques primitives une fois passées, conter devint difficile.

Où est le merveilleux? Qu'est devenue la foi ? L'analyse ronge la société' en l'expliquant : plus le monde vieillit, plus la^ narration est une œuvre pénible. Rendezmoi compte de cet incident? Apportez- moi le comment de cet acte et le pourquoi de ce caractère? Disséquez ce cadavre et

s INTRODUCTIOBT.

sachez me plaire ! Soyez commentateur et amuseur!

Voîciun conteur, qui arrive à l'époque la plus analytique de Fère moderne , toute fondée sur l'analyse : sociétés, gouvernemens, sciences reposent sur elle; elle s'empare de tout, pour tout flétrir. Il naît dans le pays le plus rationel de l'Europe; point d'oreilles faciles à duper comme en Italie, où la musique est dans le langage et l'ode dans le son; point de croyance surnaturelle et populaire ; le scepticisme est partout; la faculté raisonneuse a pénétré jusqu'aux classes inférieures. De rironie,maispeucaustique;de l'indifférence, excepté pour les intérêts matériels ; pardessus tout, de l'ennui et de la lassitude.

Quel conte allez-vous faire à de telles gens? Ils vous répondront qu'ils ont vu Bonaparte, bivouaqué au Kremlin et couché à l'Alhambra. Ils mettront vos sylphides en fuite, et vos magiciens n'auront pas le moindre intérêt pour eux. Ils vous demanderont par quel procédé chimique l'huile brûlait dans la lampe d'Aladin. Ils ont demandé à M. de Balzac ce que serait advenu , si Raphaël eut souhaité que la Peau de chagrin ^'étendit!

Osez donc leur réciter de beaux contes; enlevez-les, comme il faut qu'un bon narrateur le fasse, dans ce char d'Elie, dans cette narration aux ailes de feu et aux roues brûlantes, qui plonge dans le ciel et fait disparaître les villes, les mai-

10 iM'THODUOTIOM'é

sons, les bois, les collines de l'horizon terrestre !

L'analyse, dernier développement de la pensée, a donc tue les jouissances de la pensée. C'est ce que M. de Balzac a vu dans son temps : c'est le dernier résultat de cet axiome de Jean-Jacques : U homme qui pense est un animal dépravé.

Assurément il n'est pas de donnée plus tragique; car, à mesure que l'homme se civilise, i^se suicide; et cette agonie éclatante des sociétés offre un intérêt profond.

Le désordre et le ravage portés par l'intelligence dans l'homme, considéré comme individu et comme être social :

telle est l'idée primitive qui règne dans les œuvres de Byron et de Godwin. M. de

Balzac l'a jetée dans ses contes. Il a vu de quels éclatans dehors cette société' valétudinaire s'enorgueillit , de quelles parures ce moribond se couvre , de quelle vie gal^ vanique ce cadavre s'émeut et s'agite par intervalles, de quelle lueur phosphorique il scintille encore. Opposant au néant intérieur et profond du corps social , cette agitation factice et cette splendeur funèbre, il a cru que la mission du conteur n'était pas finie et perdue; qu'il y avait encore une magie dans ce contraste; une féerie dans cette industrie créatrice de merveilles j'un intérêt dans le jeu cupide des ressorts sociaux, cachés sous de si beaux dehors, dans ce spectacle d'une société rendant le dernier soupir sous des

4c2 INTRODUCTXOBT.

rideaux de pourpre, d'argent et de soie.

Un conteur , un amuseur de gens qui prend pour base la criminalité secrète, le marasme et l'ennui de son époque; un homme de pensée et de philosophie, qui s'attache a peindre la désorganisation produite par la pensée; tel est M. de Balzac.

Voilà sur quelles bases sont appuyés ces contes de nuances diverses, de formes variées , que M. de Balzac a osé lancer dans le dix-neuvième sièdle, blasé, indifférent et peu amusable. Ce fonds misantropique, qu'une verve de gaieté et une fécondité d'invention incontestables raniment et font étinceler, vous le retrouvez dans V Auberge rouge, que la Revue de

INTRODUCTION. fS

Paris a récemment publiée, dans VElixir de longue vie, dans Sarrasine, dans la Comédie du Diable, farce terrible dont le fantastique Introït lui a été généreusement donné par une des plus mordantes plumes de notre époque. Mais cette pensée première s'élève jusqu'aux proportions de la tragédie dans El Verdugo, oh. le parricide est sublime, parricide ordonné par une famille et au nom d'une chimère sociale, le parricide pour sauver un titre ! Ainsi , partout l'égoïsme : égoisme de la famille, égoisme physique, personnalités îéroces qui naissent d'une civilisation sensuelle et raffinée. Tel est spécialement le fonds et la pensée créatrice Ae la Peau de Chagrin.

Rabelais, dans un autre temps, avait y\i l'étrange effet de la pensée religieuse, qui, à force de pénétrer la société, achevait de la dissoudre. L'âme > divinisée par le christianisme, avait tout envahi. Le spiritualisme effaçait la matière. Le symbole, l'idéalisation régnaient sans partage; pour un symbole, FOccident s'était rué sur l'Orient. Il dominait là poésie qu'il réduisait à l'état de fantôme, en mul-^ tipliant les personifications allégoriques > en bannissant de son domaine les êtres vivans, la chair et le sang humains. Rabelais s'arma d'un symbole pour faire la guerre au symbole.

HolàïMesser Gaster, voici votre règne! Tonnes pleines d'hypocras, bons

XNTRODUCtlOir. IS

saucissons charges d'ëpices, bombance gigantesque, culte de la Dive bouteille, dotice abbaye de Thélème , dont le rien faire est la liturgie; venez?... Et daiis une épopée immense, donnez -nous l'apothëose de ce corps humain que l'on foule aux pieds, et que le cure de Meudon ne se contente pas de remettre à sa place. Il l'installe sur un trône. Or, voici l'ère de Gargantua. On boit plus sec, on mange sans perdre jamais l'appëtit : Fële'ment physique de l'homme se trouve déifie par cette ironie matérialiste, qui semble une pre'diction du xviii^ siècle, et un oracle des destinées futures auxquelles le monde est réserve.

Passe joyeusement la vie et ris-toî du

16 INTRODUCTIOar.

reste! Trinque! comme l'a dit M. de Balzac dans la Peau de Chagrin , voilà le sens des amères dérisions du Pantagruel, et peut-être l'arrêt définitif de ce livre.

Certes, Rabelais, s'il n'eût pas vécu au commencement du seizième siècle, tout à la fin de ce qu'on appelle moyen-âge , n'eût rien écrit de pareil. Dans Pantagruel et Gargantua, il résuma le passé, railla le présent et s'empara de l'avenir, qu'une civilisation matérielle allait isoler de l'ancienne société chrétienne et spiritualiste,de l'avenir qu'une philosophie sensualiste allait dominer et mouler à son plaisir.

L'ère de Rabelais a expiré. Celle qu'il anrfbncait parcourt son cycle et Faccom-

INTRODUCTIOnr. 17

plit. Ce ne sont plus les ravages de la pensée idéaliste, mais ceux du sensualisme analytique, que le conteur philosophe peut retracer aujourd'hui.

Aussi , voyez tous ces types d'ëgoïsme civilise qui se donnent rendez-vous dans la Peau de Chagrin : Fœdora, femme sans cœur, type d'une société sans cœur; RaphaMf symbole de la misère éclatante , le dandy sans un écu ; le malheur même que donne l'étude solitaire, avec la gloire en perspective, le grenier pour • théâtre, et la souffrance pour escorte. Le vaste plan, caché sous ces fantaisies, a dû échapper à plusieurs yeux. Des critiques n'ont pas vu que la Peau de Chagrin est l'expression de la vie humaine, abs-

éiU.

Ig IN-THODUCTIOBT.

traction faite des individualités sociales; la vie avec ses ondulations bizarres, avec sa course vagabonde et son allure serpentine y avec son egoïsme toujours présentsous mille métamorphoses. La même signification se trouve cachée sous les plus légers încidens de cette fiction. A part l'intérêt dramatique du livre, il renferme un intérêt de philosophie allégorique qui s'attache aux plus minces détails et poursuit sans pitié cette science d'égoisme que la civilisation fait naître. Voyez Raphaël? Comme le sentiment de sa conservation étouffe en lui toute autre idée ! Comme dans la scène du duel, chez les paysans, dans son hôtel de Paris, le même sentiment l'absorbe ! Soumis à ce

talisman terrible, il vit et meurt dans une convulsion d'ëgoïsme.

C'est cette personnalité' qui ronge le cœur et dévore les entrailles de la société' oii nous sommes. A mesure qu'elle augmente , les individualités s'isolent ; plus de liens, plus de vie commune. La personnalité' règne ; c'est son triomphe et sa fureur que la Peau de Chagrin a reproduits. Dans ce livre, il y a toute une époque. Là, comme on l'a dit dans une journal (^), <c vous pouvez, si cela vous » duit, voir apparaître, sous forme vi- » vante, notre civilisation d'hier et d'au- » jourd'hui : toute parce, toute folle d'en- > nui et de luxe, avec son dégoût, son

(*) Le Messager.

^ désespoir, ses bons mots, ses velléités

» de science et de religion , ses créations

» qui avortent, ses vertus qui ne sont pas

» écloses, son éclat semblable à la lueur

> émanée des endroits infects j ses pré- » tentions de grandeur, de sévérité, de » patriotisme, d'énergie, de rénovation, )^ de génie, d'organisation, de conserva- » tion, de durée; et son néant réel, son » mal intime; son manque de foi, sa fai-

» blesse de volonté, son inanité, sa dé-

» crépitude , sa force factice , comme

> celle de Fivresse, passagère, comme » celle que la pile de Vol ta communique » à un corps mort.

» Il serait curieux de contempler le » critique de l'ancienne école, l'homme

» de bon goût et de bonnes mœurs, en » face de cette œuvre. Oh ! le pauvre » homme! que fera-t-il de sa toise? lui » qui veut de la raison ; lui le jugeur, le » peseur des mots; lui, le compas en > main, la loupe appliquée sur l'œil, » heureux de découvrir une irrégularité » dans un livre, une verrue dans un beau » visage ? Assurément il ne comprendra » pas un mot de ce conte. Il aime la lit- » tërature de plain-pied ; ici tout est abî- » mes, précipices, saillies, excroissances, » hautes montagnes , profondeurs sana » fond.

» Je jure que le plus habile critique )^ de 1800 a 1820 ne se ferait pas une » idée nette sur un pareil ouvrage. 11 bri-

ââ INTR0I>UCTI01ir.

^ serait sa toise, il jetterait son compas.

» Autant vaudrait demander à M. d'A-

» guesseau l'explication satisfaisante d'un

» journal de i83i. En vain diriez-vous

» à notre Aristarque dans l'embarras,

» que l'auteur de la Peau de Chagrin a

^ voulu, comme feu Rabelais, formuler

» la vie humaine et résumer son époque

> dans un livre de fantaisie, épopée, sa- » tire, roman, conte, histoire, drame, » folie aux mille couleurs. Le critique

> vous dira que Pantagruel est une allë- » gorie , que Panurge est évidemment » Rabelais et Pantagruel François I"; »• mais que, dans l'œuvre de M. de Balzac, » rien de pareil ne frappe ses yeux. Et si » vous répliquez en disant que la pré-

» tendue allégorie , de'couverte dans Ra-

» bêlais par la lubie des savans, n'a ja-

» mais eu d'existence; que le monstre

> comique, cre'e par le médecin Chino- » nais, est une immense arabesque, fille

> du caprice accouplée avec l'observa- » tion : notre homme vous tournera lé » dos, non sans prier Dieu qu'il vous » rende votre raison perdue et vous fasse

> cadeaud'unebonneéditiondeLaharpe.

» Il y a dans l'œuvre de M. de Balzac

» le cri éclatant, le cri de désespoir d'une

» littérature expirante. (Euvre puissante...

y> Je ne parle pas de la souplesse d'un

» style qui insulte à tout moment la cri-

» tique, et d'une vivacité extrême de

» teintes, chatoyantes et contrastantes;

24 INTRODUCTXOMT.

» mais de la portée générale d'un livre ^

s» où le siècle et le pays les plus confus

» qui aient jamais existé , se concentrent

> sous des formes poétiques, réelles, co-

» lorées, qui éblouissent le regard. Avoir

» trouvé le fantastique de notre époque,

» ce n'est ni un petit mérite, ni un mince

» travail. L'avoir vivifié sans tomber dans

» la froideur de l'allégorie, c'est chose

» méritoire , c'est le témoignage d'un rare

» talent. Il fallait, pour obtenir ce résul-

» tat, n'oublier aucune des brillantes

» nuances dont elle se pare, nous donner

^ les fêtes, l'esprit, le dévergondage, les

^ riches étoffes, les jouissances effrénées,

» le jeu, l'amour, la poésie de costume,

» qui se pressent dans les grandes villes;

IMTRODUCTIOM. 2r>

» il fallait n'oublier non plus aucune des » misères sociales ; ces cœurs dessèches, ^ ces existences perdues , ces arts qui » augmentent la richesse sans ajouter rien » au bonheur ; il fallait faire voir, au sein » de la civilisation , fleur éclatante et » factice, le ver qui la ronge, le poison » qui la tue.

» Ce livre a tout l'intérêt d'un conte » arabe, où la féerie et le scepticisme se » donnent la main, où des observations » réelles et pleines de finesse sont enfer- » niées dans un cercle de magie. Vous » y trouverez de grands salons et de » grandes orgies, la mansarde du jeune » savant et le boudoir de la femme à la ^ mode, la table de jeu et le laboratoire

» (la chimiste : tout ce qui influe sur notre

» société, depuis le sourire de la jeune

> fille, jusqu'aux malices du feuilletou.

^ Et n'attendez pas que je vous donne

» une idée plus exacte de cet étrange

» livre; il est de ceux où chacun trouve

» pâture à son goût : à tel la satire, à tel

» autre le fantastique, à celui-là des ta-

» bleauxbrillamment colorés. Si la société

> telle qu'elle est vous ennuie tant soit » peu, et qu'il vous agrée de la voir >► pincée , fouettée , marquée , en grande » pompe, sur un bel échafaud , au milieu » de tout le fracas d'un orchestre rossi- » nien, d'un tintamarre et d'un charivari » incroyable, et de la décoration la plus *- étourdissante, lisez la Peau de Cha-

p griny vous en avez pour trois nuits » d'images éclatantes et terribles qui sou- ^ lèveront les rideaux de votre alcôve » pour peu que nature vous ait doue' » d'imagination; et pour un an de ré- » flexion , si vous êtes né contemplateur, » observateur et penseur. »

Le public, qui a si rapidement enlevé la première édition, a justifié le critique. Mais l'auteur, docile aux observations qui lui ont été adressées par amis et ennemis, n'a épargné ni ratures, ni veilles, ni suppressions, ni corrections, pour rendre plus parfaite la seconde édition de son œuvre. Il a même fait le sacrifice de sa préface presque entière j préface consacrée à une justification inutile. Il avait

tort de croire que la Physiologie du mariage, œuvre d'ironie et d'analyse, eût marque son front d'un sceau de cynisme et d'impudence : on ne confond plus les fantaisies de Fart avec le caractère de l'artiste; on sait que le plus doux des hommes peut devenir, dans sa tragédie, sanguinaire, criminel et implacable. On sait que le poëte le plus ardemment erotique peut ne demander à l'amour que la jouissance des beaux vers. Cependant cette préface, dont le scrupule de l'auteur avait trace les pages, et dont il fait le sacrifice, contenait des observations générales et philosopliiques, que nous croyons devoir reproduire ici.

L'auteur explique;, avec autant de sa-

IMTRODUCTIOB7. 29

gacité que de finesse, le procédé physiologique qui préside à la création d'une œuvre d'art et fait naître dans l'esprit de l'artiste mille fantômes, dont la moralité ne lui est pas imputable.

* Quoique restreint dans les bornes d'une préface, cet essai psychologique aidera peut-être, disait-il, à expliquer les bizarres disparates qui existent entre le talent d'un écrivain et sa physionomie. Certes, cette question intéresse les femmespoètes encore plus que l'auteur lui-même.

» L'art littéraire , ayant pour objet de reproduire la nature par la pensée, est le plus compliqué de tous les arts.

» Peindre un sentiment, faire revivre les couleurs, les ombres , les demi-teintes ,

30 IBïTILODUCTION.

les jeux de lumière, accuser avec justesse les contours , reproduire fidèlement une scène étroite, mer ou montagnes, ruines ou intérieurs , voila toute la peinture.

» La sculpture est plus restreinte encore dans ses ressources. Elle ne possède guères qu'une pierre et une couleur pour exprimer la plus riche des natures, le sentiment dans les formes humaines : aussi le sculpteur cache -t-il sous le marbre d'immenses travaux d'idèahsation dont peu de personnes lui tiennent compte.

» Mais , plus vastes, les idées comprennent tout : l'écrivain doit être familiarise' avec tous les effets , avec toutes les natures. Leibnitz a résumé cette idée par un mot sublime : Vâme du poète est le mi-

roir du monde. Dans ce miroir concentrique, sa fantaisie réfléchit l'univers; sinon, le poète et même l'observateur n'existent pas; car il ne s'agit pas seulement de voir, il faut encore se souvenir et empreindre ses impressions dans un certain choix de mots, et les parer de toute la grâce des images ou leur communiquer le vif des sensations primordiales... » Or, sans entrer dans les méticuleux aristotélismes créés par chaque auteur pour son œuvre, par chaque pédant dans sa théorie, l'auteur pense être d'accord avec toute intelligence, haute ou basse, en composant Vart littéraire de deux parties bien distinctes : F observation — V expression.

» Beaucoup d'hommes distingues sont doués du talent d'observer, sans posséder celui de donner une forme vivante à leurs pensées; comme d'autres écrivains ont été doués d'un style merveilleux , sans être guidés par ce génie sagace et curieux qui voit et enregistre toute chose. De ces deux dispositions intellectuelles résultent, en quelque sorte, une vue et un toucher littéraires. A tel homme, le faire ; à tel autre, la conception ; celui-ci joue avec une lyre sans produire une seule de ces harmonies sublimes qui font pleurer ou penser; celui-là compose des poèmes pour lui seul , faute d'instrument.

"> La réunion des deux puissances fait l'homme complet; mais, cette rare et

heureuse concordance n'est pas encore le génie^ ou plus simplement ne constitue pas la volonté qui engendre une œuvre d'art.

» Outre ces deux conditions essentielles au talent, il se passe chez les poètes ou chez les écrivains réellement philosophes , lin phénomène moral , inexplicable , inouï, doQt la science peut difficilement rendre compte. C'est une sorte de seconde vue qui leur permet de deviner la vérité dans toutes les situations possibles; ou, mieux encore, je ne sais quelle puissance qui les transporte là où ils doivent, où ils veulent être. Ils inventent le vrai, par analogie, ou voient l'objet à décrire, soit que l'objet vienne à eux, soit qu'ils aillent eux-mêmes vers l'objet. »

édit.

34 INi'RODUCTION.

L'auteur se contente de poser les termes de ce problème , sans en chercher la solution.

^Donc, selon M. de Balzac, l'e'crivain doit avoir l'intuition analytique de tous les caractères : toutes les mœurs il les épouse ; toutes les passions il les ressent : les idées , les pays , les mœurs , les caractères : accidens de nature, accidens de morale ; tout se meut dans sa pensée. En traçant le portrait du Laird de Dum" biedihes, il se fait avare; il conçoit l'avarice; il en pénètre les mystères. S'il écrit Lara ou le Giaour, il assassine , il comprend le meurtre, la tache de sang est sur son front. Le voilà criminel ; il conçoit le crime; il l'appelle elle contemple.

INTRODUCTIOUJ. 3S

Mais , à ceux qui étudient la nature humaine, il est démontré clairement que l'homme de génie possède les deux puissances.

» Il traverse en esprit les espaces : les choses, jadis observées, renaissent en lui, belles de la grâce , terribles de l'horreur primitive qui l'avaient saisi. Il a pressenti le monde, et ce pressentiment équivaut à la réalité. Son àme lui révèle tout par intuition. Ainsi, le peintre le plus chaud, le plus exact de Florence, n'a jamais été à Florence; ainsi, tel écrivain a pu merveilleusement dépeindre le désert, ses sables, ses mirages, ses palmiers, sans aller de Dan à Sahara.

» Les hommes ont-ils le pouvoir de faire

t 36 INTRODUCTION.

venir l'univers dans leur cerveau, ou leur cerveau est-il un talisman avec à l'aide duquel ils abolissent les lois du temps et de respace?...La science hésitera long-temps àchoisirentrecesdeuxmystèreségalement inexplicables. Toujours est-il constant que l'inspiration jette le poète en des transfigurations sans nombre et semblables aux magiques fantasmagories de nos rêves.

Un rêve est peut-être le jeu naturel de cette singulière puissance, quand elle reste inoccupée!...

^ Ces facultés que le monde admire a juste titre, un auteur les possède plus ou moins larges, en raison peut-être, du plus ou du moins de perfection de ses organes. Peut-être encore, le don de création

est-il une faible étincelle tombée d'en haut sur l'homme ; et, alors, peut-être les adorations dues aux grands génies seraient-elles imenobleet hauteprière! S'il n'en étaitpas ainsi, pourquoi notre estime se mesurerait-elle à la force, à l'intensité du rayon céleste qui brille en eux? Ou le degré d'enthousiasme dont nous sommes saisis pour les grands hommes, doit-il se proportionner au degré de plaisir qu'ils nous donnent, au plus ou moins d'utilité de leurs œuvres?... Que chacun choisisse entre le matérialisme et le spiritualisme!... » Cette métaphysique littéraire a entraîné l'auteur assez loin de la question personnelle. Mais quoique dans la production la plus simple, dans Riquet à la

38 INTHODUCTIOM.

houpe même, il y ait un travail d'artiste, et qu'une œuvre de naïveté porte souvent le signe du mens divinior plus profondément empreint qu'il ne l'est dans un vaste poëme , il n'a pas la prétention d'écrire pour lui cette ambitieuse théorie, à l'instar de quelques auteurs contemporains dont les préfaces étaient les petits pèlerinages de petits Childe - Harold. Il a seulement voulu réclamer pour les auteurs, les anciens privilèges de làclergie, qui se jugeait elle-mémct

» La Physiologie du Mariage était une tentative faite pour retourner à la littérature fine, vive, railleuse et gaie du dix-huitième siècle, où les auteurs ne se tenaient pas toujours droits et raides, où

INXaODVCTION. 59

l'on ne discutait pas à tout propos la poésie, la morale et le drame, mais où il se faisait du drame, de la poésie et des ouvrages de vigoureuse morale. L'auteur de ce livre cherche à favoriser la réaction littéraire que préparent certains bons esprits ennuyés de notre vandalisme actuel, et fatigués de voir amonceler tant de pierres sans qu'aucun monument surgisse. Il ne comprend pas la pruderie, l'hypocrisie de nos mœurs; et refuse du reste, aux gens blasés , le droit d'être difficiles.

>► De tous côtés s'élèvent des doléances sur la couleur sanguinolente des écrits modernes- Les cruautés, les supplices, les gens jetés à la mer, les pendus, les gibets, les condamnés, les atrocités chaudes et

froides, les bourreaux, tout est devenu bouffon !

> Naguère, le public ne voulait plus sympathiser avec les jeunes malades^ les convalescens et les doux trésors de mélancolie contenus dans l'infirmerie littéraire. Il a dit adieu aux Tristes, aux Lépreux, aux langoureuses élégies. Il était las des Bardes nuageux et des Sylphes , comme il est aujourd'hui rassasié de l'Espagne, de l'Orient, des supplices, des pirates et de l'histoire de France walterscottisée. Que nous reste-t-il donc?...

» Si le public condamnait les efforts des écrivains qui essaient de remettre en honneur la littérature franche de nos ancêtres, il faudrait souhaiter un délage de

INTRODUCTION. 4î

barbares, la combustion des bibliothèques, et un nouveau moyen âge; alors, les auteurs recommenceraient plus facilement le cercle éternel dans lequel l'eiprit humain tourne comme un cheval de manège.

» Si Polyeucte n'existait pas, plus d'un poète moderne est capable de refaire Corneille, et vous verriez ëclore cette tragédie sur trois théâtres a la fois, sans compter les vaudevilles où Polyeucte chanterait sa profession de foi chrétienne sur quelque motif de la Muette.Fiuiin , les auteurs ont souvent raison dans leurs impertinences contre le temps présent. Le monde leur demande de belles peintures? où en seraient les types? Vos habits

4t INTRODUCTION.

mesquins, vos révolutions manquees, vos bourgeois discoureurs , votre religion morte, vos pouvoirs éteints, vos rois en demi-solde, sont-ils donc si poétiques?

» Nous ne pouvons aujourd'hui que nous moquer. La raillerie est toute la littérature des sociétés expirantes... Aussi Fauteur de ce livre, soumis à toutes les chances de son entreprise littéraire, s'attend-il à de nouvelles clameurs. »

M. de Balzac, dont les Contes ont vaincu la formaliste apathie de son temps, et qui, dans la Peau de chagrin, a donné preuve de celte énergie et de cette fécondité, de cette verve hardie et poignante,

que l'on réclame aujourd'hui , comme un palais blasé veut de l'orpiment ôt de l'alcool , ne s'en tiendra pas à cet essai. Il a frappé notre époque, en lui empruntant ses propres armes; en employant cette frénésie d'invention, cette ironie envenimée, ces couleurs ardentes, sombres et tranchées, dont l'abus serait la perte de l'art. Quand il voudra être simple, il saura l'être, comme il l'a prouvé dans le Réquisitionnaire , dans V Étude de femme, dans les Proscrits et F Enfant maudit. On le verra changer les couleurs de sa palette, et de nuance en nuance, d'existence en existence, de mode en mode , parcourir tous les degrés de l'échelle sociale et montrer tour à tour

44 INT&ODVCTION.

le paysan, le mendiant, le pâtre, le bourgeoiii, le ministre, attaqués de la même maladie destructive. Il ne reculera pas même devant le roi et le prêtre, ces deux derniers échelons de notre hiérarchie croulante; le roi, que notre progrès de civihsation a tellement ébranlé sur son trône qu'il n'a plus de confiance a sa couronne; le prêtre dont la pensée renferme le dernier, le plus large développementde l'intelligence humaine, et qui n'est plus qu'un spectre lorsqu'il cesse d'avoir foi en lui.

La foi et i'amour, s'éloignant des hommes livrés à la culture intellectuelle; la foi et l'amour, s'exilant pour laisser dans un désert d'égoisme profond, tous

ces hauts esprits, tous ces êtres parques daus leur personnalité; tel est le but des contes de M. de Balzac. Dans celui que l'auteur a intitulé Jésus - Christ en Flandre^ un rayon d'amour et de foi tombe du ciel. Les Pariahs de la société, ceux qu'elle bannit de ses universités et de ses collèges, restent fidèles à leur croyance, et conservent, avec leur pureté morale , la force de cette foi qui les sauve, tandis que les gens supérieurs, fiers de leur haute capacité, voient s'accroître leurs maux avec leur orgueil, et leurs douleurs avec leurs lumières. Cette moralité suprême qui couronne la peinture de tous les types d'individualisme est d'un bel eftet.

46 INTRODUCTIOKT.

C'est non-seulement la société dans ses masses, que frappe de mort l'égoïsme, fils de l'analyse et de cette raison approfondissante qui nous ramène sans cesse à notre personnalité ; c'est aussi la société dans ses élémens partiels , c'est encore le gouvernement et la théorie politique. De degrés en degrés, l'auteur s'élèvera jusqu'à cette dernière ironie, la plus haute et la plus en harmonie avec notre temps. Dans VHistoire de la succession du marquis de CarabaSy dernière œuvre qui complétera la donnée de ce recueil, il montre la société politique en ' proie à la même impuissance , au même néant qui dévorent Raphaël dans la Peau de Chagrin. Même intensité de

INTnODUCTI]ON. 47

désirs , même éclat extérieur, même misère réelle; même formule inévitable, éternelle, où la nationalité se trouve pressée comme l'individualisme dans la sienne. Ici un ton de bonhomie [Ans naïve, une satire moins amère, s'accorderont avec une ironie qui s'attaque non aux hommes, mais aux doctrines, non aux individualités, mais aux systèmes.

Ces récits, mêlés de merveilleux et dictés par la fantaisie, ont conquis un succès populaire dans une époque si contraire «à la libre et capricieuse fiction: mais on les a plutôt acceptés comme des inventions brillantes que comme des œuvres de raison. Nous avons pris plaisir à

en développer le sens philosophique, la portée morale, inaperçus de la foule. Ce n'est pas là ce qui fait le succès du jour; mais ce qui le propage et le continue dans l'avenir.

LA PSATT HE CBAG-SIZH.

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