PREMIERE PARTIE
Vers la fin du mois d'octobre dernier, un jeune homme entra dans le Palais-Royal au moment où s'ouvraient les maisons de jeu, conformément à la loi qui protège , à Paris , une passion essentiellement productive et chère au fisc.
Sans trop hésiter, l'inconnu monta l'escalier du tripot établi au numéro 39.
— Monsieur!... votre chapeau, s'il vous plaît?... lui cria d'une voix sèche et grondeuse , un petit vieillard blême , accroupi dans l'ombre, protégé par une barricade^ et qui, se levant soudain , fit voir une figure moulée d'après un type ignoble.
Quand vous entrez dans une maison de jeu, la loi commence par vous dépouiller de votre chapeau.
Est-ce une parabole évangélique et providentielle?...
N'est-ce pas plutôt une manière de signer un contrat infernal avec vous, en exigeant je ne sais quel gage?
Serait-ce pour vous obliger à garder un maintien respectueux devant ceux qui gagneront votre argent.
Est-ce curiosité de la police, qui , fouillant tous les égouts sociaux , est intéressée à savoir le nom de votre chapelier, ou le vôtre, si vous l'avez inscrit sur la coiffe?
Est-ce , enfin , pour prendre la mesure de votre crâne et dresser une statistique instructive sur la capacité cérébrale des joueurs?...
Il y a, sur ce point , silence complet chez l'administration.
Seulement , à peine avez-vous fait un pas vers le tapis vert , que déjà votre chapeau ne vous appartient pas plus que vous ne vous appartenez à vous-même. Vous êtes au jeu, vous, votre fortune, votre coiffe, votre canne et votre manteau.
A votre sortie , le Jeu , par une atroce épigramme en action , vous démontrera qu'il vous laisse encore quelque chose en vous rendant votre bagage... mais, si, par malheur, vous veniez avec une coiffure neuve, vous apprendrez à vos dépens, qu'il faut avoir un costume de joueur.
L'étonnement , manifesté par l'étranger quand il reçut une fiche numérotée en échange de son chapeau dont heureusement les bords étaient légèrement pelés, indiquait assez une âme encore innocente.
Le petit vieillard, ayant sans doute croupi dès son jeune âge dans les atroces plaisirs de la vie des joueurs, lui jeta un coup d'œil terne et sans chaleur, mais dans lequel un philosophe aurait lu les misères de l'hôpital , les vagabondages des gens ruinés , les procès-ver-
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baux d'une foule d'asphyxies , les travaux forcés à perpétuité , les expatriations au Guazacoalco...
Cet homme avait une longue face blanche dont les fibres ne s'entretenaient plus guère que par la soupe gélatineuse de M. d'Arcet. Il présentait une vivante image de la passion réduite à son terme le plus simple. Dans ses rides , il y avait trace de vieilles tortures. Il devait jouer ses maigres appointemens , le jour même où il les recevait. Enfin , comme une rosse sur laquelle les coups de fouet n'ont plus de prise , il ne tressaillait plus aux sourds gémissemens, aux muettes imprécations, aux regards hébétés des joueurs, quand ils sortaient ruinés. C'était le Jeu incarné.
Si ie jeune homme avait contemplé ce triste cerbère, peut-être se serait-il dit:
— Il n'y a plus qu'un jeu de cartes dans ce cœur-là...
Mais l'inconnu n'écouta pas ce conseil vivant, placé là sans doute par la providence , comme elle a mis le dégoût à la porte de tous les lieux mauvais... Non. 11 entra, résolument, dans la salle d'où l'or faisait entendre une prestigieuse musique... O jeune homme était