‹ Romans et contes philosophiquesChapitre 18 sur 28 · I. 3*" édit. i · texte numérisé non relu

I. 3*" édit. i

SIO l'A PSAU DB GHAORIlf.

vait un bourdonnenient de voix, qui empêchait même de distinguer les sons de Torchestre,.. Eh bien! par un privilège accordé à toutes les passions et qui leur donne le pouvoir d'anéantir l'espace ou le temps, j'entendais distinctement les paroles des deux joueurs, je connaissais leurs points, et savais celui des deux qui retournait le roi, comme si j'eusse vu les cartes; et, quoiqu'à dix pas d'elles , je pâlissais de leurs caprices.

Mon père- passa devant moi tout à coup ; et je compris alors cette parole de l'Écriture : — L'esprit de Dieu passa devant sa face!...

Mais j'avais gagné!... A travers le tourbillon d'hommes qui gravitait autour des jouers, jlaccourus à la table en me glissant avec la dextérité d'une anguille qui s'échappe par la maille rompue d'un filet. De douloureuses, toutes mes fibres devinrent joyeuses. J'étais comme un condamlié qui , marchant au supplice, a rencontré le roi...

Le hasard fit qu'un homme décoré réclama quarante francs. Ils manquaient au jeu. Tous les regards tombèrent sur moi. Je pâlis, et des gouttes de sueur sillonnèrent mon front jeune. Alors , le crime d'avoir volé mon père

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tne parut bien vengé ; mais le bon , gros, petit homme dit d'une voix certainement angélique :

— Tous ces messieurs avaient mis!... Je suis responsable du jeu!...

Il paya les quarante francs. Alors je relevai mon front et jetai des regards triomphans sur les joueurs. Puis, après avoir réintégré dans la bourse de mon père Tor que j y avais pris , je laissai mon gain à ce digne et honnête monsieur qui continua de gagner. Aussitôt que je me vis possesseur de cent soixante francs j je les enveloppai dans mon mouchoir de manière à ce qu'ils ne pussent ni remuer ni sonner pendant notre retour au logis, et je ne jouai plus...

— Que faisiez-vous au jeu?... me dit mon père en entrant dans le fiacre.

— Je regardais... répondis-je en tremblant. — ^Mais, reprit mon père, il n'y aurait eu

rien d'extraordinaire à ce que vous eussiez été forcé par amour-propre à mettre quelque chose au jeu... Aux yeux des gens du monde, vous paraissez assez âgé pour avoir le droit de faire des sottises,.. Ainsi, je vous excuserais , Raphaël , si vous vous étiez servi de ma bourse...

Je ne répondis rien.

Quand nous fûmes de retour , je rendis à mon père le passe-partout et l'argent. En rentrant dans sa chambre , il vida sa bourse sur sa cheminée et compta l'or; puis, se tournant vers moi d'un air assez gracieux, il me dit en séparant chaque phrase par une pause plus ou moins longue et significative :

— Mon fils , vous avez bientôt vingt ans. — Je suis content de vous. — 11 vous faut une pension , — quand ce ne serait que pour vous apprendre à économiser, — à connaître les choses de la vie. — Dès ce soir , je vous donnerai — cent francs — par mois. Vous disposerez de votre argent comme il vous plaira!...

— Voici le premier trimestre de cette année... ajouta-t-il en caressant une pile d'or comme pour vérifier la somme.

J'avoue que je fus prêt à me jeter à ses pieds, à lui déclarer que j'étais un brigand, un infâme, et... pis que cela, — ' un menteur!... Mais la honte me retint. J'allais l'embrasser, il me repoussa faiblement.

— Maintenant tu es un homme, mon enfant].., me dit-il. Ce que je fais est une chose

toute simple et juste dont tu ne dois pas me remercier...

— Si j'ai droit à votre reconnaissance , Raphaël, reprit«il d'un ton doux, mais plein de dignité , c'est pour avoir sauvé votre jeunesse des malheurs qui dévorent tous les jeunes gens, à Paris. — Désormais nous serons comme deux amis. — Vous deviendrez dans un an, docteur en droit. — Vous avez, non sans quelques déplaisirs et certaines privations , acquis les connaissances solides et l'amour du travail si essentiel aux hommes appelés à manier les affaires... Apprenez, Raphaël, à me connaître. — Je ne veux faire de vous, ni un avocat, ni un notaire; mais un homme d'état qui puisse devenir la gloire de notre pauvre maison...

— A demain !... ajouta-t-il en me renvoyant par un geste mystérieux.

Dès ce jour, mon père m'initia franchement à ses projets.

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ZTI.

J'ETAIS fils unique et j'avais perdu ma mère depuis dix ans.

Autrefois , peu flatté d'avoir le droit de labourer la terre Fépée au côté, mon père, chef d'une maison historique , à peu près oubliée en Auvergne, vint à Paris pour y tenter le diable^

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Doué de cette finesse qui rend les hommes du midi de la France si supérieurs quand elle se trouve accompagnée d'énergie, il était parvenu, sans grand appui, à prendre position au cœur même du pouvoir. La révolution renversa bientôt sa fortune; mais ayant épousé l'héritière d'une riche maison, il s'élait vu, sous l'empire, au moment de restituer à notre famille son ancienne splendeur.

La restauration , qui rendit à ma mère des biens considérables, ruina mon père.

Ayant jadis acheté plusieurs terres données par l'empereur à ses généraux, et situées en pays étranger, il luttait depuis dix ans avec des liquidateurs et des diplomates, avec les tribunaux prussiens et bavarois pour se maintenir dans la possession contestée de ces malheureuses dotations. Aussitôt, mon père me jeta dans le labyrinthe inextricable de ce vaste procès d'où dépendait tout notre avenir. Nous pouvions être condamnés à restituer les rêve* nus par lui perçus, ainsi que le prix de certaines coupes de bois faites de i8i4 à 1817; or, dans ce cas, le bien de ma mère suffisait à peine pour sauver l'honneur de notre nom. Ainsi, le jour où mon père parut en quelque

sorte m'avoir émancipé, je tombai sous le joug le plus odieux. Il fallut combattre comme sur un champ de bataille, travailler nuit et jour, aller voir des hommes d'état, tâcher de surprendre leur religion , tenter de les intéresser à notre affaire, les séduire, eux, leurs femmes, leurs valets , leurs chiens , et déguiser cet horrible métier sous des formes élégantes, sous d'agréables plaisanteries.

Alors je compris tous les chagrins dont la figure de mon père portait l'empreinte.

Pendant une année environ , je menai en apparence la vie d'un homme du monde ; mais cette dissipation et mon empressement à me lier avec des parens en faveur ou avec les gens qui pouvaient nous être utiles, cachaient d'immenses travaux. Mes divertissemens étaient encore des plaidoiries, et mes conversations, des mémoires...

Jusque là, j'avais été vertueux par l'impossibilité de me livrer à mes goûts de jeune homme; mais, craignant de causer la ruine de mon père ou la mienne par une négligence , je devins mon propre despote. Je n'osais me permettre ni un plaisir ni une dépense ; car lorsque nous sommes jeunes, quand, à force

de fioissemens, les hommes et les choses ne nous ont point encore enlevé cette fleur de sentiment si délicate, cette vierge verdeur^de pensée , cette noble et pure conscience qui ne nous laisse jamais transiger avec le mauvais, nous sentons vivement nos devoirs, notre honneur parle haut et se fait écouter ; nous sommes francs et sans détours. C'est ainsi que j'étais alors , et je voulus justifier la confiance de mon père.

Naguère, je lui aurais dérobé délicieusement une chétive somme; mais, portant avec lui le fardeau de ses affaires , de son nom , de sa maison , je lui eusse donné secrètement mes biens, mes espérances, comme je lui sacrifiais mes plaisirs... Heureux même de mon sacrifice!... Aussi, quand M. de Villèle exhuma, tout exprès pour nous, un décret impérial sur les déchéances, et qu'il nous eut ruinés, je signai la vente de mes propriétés, n'en gardant qu'une île sans valeur, située au milieu de la Loire et où se trouvait le tombeau de ma mère.

Aujourd'hui, peut-être, les argumens, les détours, les discussions philosophiques, philan tropiques et politiques ne me manque-

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niit'iit pas pour me dispenser de faire ce que mon avoué nommait une — bêtise,... Mais à vingt et un ans, nous sommes, je le répète, tonte générosité, toute chaleur, tout amour... Les larmes que je vis dans les yeux de mon père furent alors, pour moi, la plus belle des fortunes ; et le souvenir de ces larmes fait souvent ma consolation.

Dix mois après avoir payé ses créanciers, mon père mourut de chagrin. 11 m'adorait et m'avait ruiné. Cette idée le tua.

En 1826, à l'âge de vingt-deux ans , vers la fin de l'automne, je suivis tout seul le convoi de mon premier ami, de mon père... Peu de jeunes gens se sont trouvés, seuls avec leurs pensées, derrière un corbillard, perdus dans Paris, sans avenir, sans fortune. Les orphelins recueillis par la charité publique ont au moins un père et un avenir. Leur fortune future est le champ de bataille; leur père, le procureur du roi, le gouvernement ou l'hos- ])ice... Moi, je n'avais rien ! — Rien !...

Trois mois après, un commissaire-priseur me remit onze cent douze francs, produit net et liquide de la succession paternelle. Des

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