I. 3 e'dit
5g(> LA PEAU DE GHAORIN.
— Ah ! reprit-il en s'apercevant de ma pruderie , tu veux te lancer dans ce que je nomme le Système dissipationnel ^ et tu as peur d'un tapis vert!...
— Écoute , lui répondis - je , j'ai promis à mon père de ne jamais mettre le pied dans une maison de jeu. — Non - seulement cette promesse est sacrée ; mais j'éprouve même une sorte d'horreur invincible en passant devant un tripot... Vas-y seul!... Voilà cent écus. Pendant que tu risqueras toute notre fortune, j'irai mettre mes affaires en ordre, et je reviendrai t'attendre chez toi.
Voilà , mon cher, comment je me perdis. Il suffit à un jeune homme de rencontrer une femme qui ne l'aime pas , ou une femme qui l'aime trop pour que toute sa vie soit dérangée !... Le bonheur engloutit toutes nos forces, comme le malheur éteint nos vertus !
Revenu à mon hôtel Saint - Quentin , je contemplai long-temps la mansarde où j'avais mené la vie chaste d'un savant , une vie qui aurait été peut-être honorable , longue, et que je n'aurais pas dû quitter pour la vie passionnée qui m'entraînait dans un gouffre.
PauUne me surprit dans une attitude mé-
LA FEMOIE SANS CŒUR. ^gy
lancolique, et cette douce fille, ce génie familier, cet ange gardien me regarda silencieusement.
— Eh bien ! dit-elle. Qu'avez-vous ?...
. Je me levai froidement , je comptai l'argent que je devais à sa mère en y ajoutant le prix de mon loyer pour six mois...
Elle m'examinait avej; une sorte de terreur.
— Je vous quitte, ma pauvre Pauline...
— Je l'ai deviné ! s'écria-t-elle.
— Écoutez , ma chère enfant : je ne renonce pas à revenir ici... Gardez-moi ma cellule pendant une demi-année. Si je ne suis pas de retour vers le 1 5 novembre , alors , Pauline , vous hériterez de moi. Ce manuscrit cacheté, dis-je en lui montrant un paquet de papiers, est la copie de mon grand ouvrage sur la Volonté. Vous le déposerez à la Bibliothèque du Roi. Quant à tout ce que je laisse ici... vous en ferez ce que vous voudrez... \ '^
Elle me jetait des regards qui pesaient sur mon cœur. Pauline était là comme une conscience vivante...
— Je n'aurai plus de leçons!... dit -elle en me montrant le jnano.
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Je ne répondis pas.
— M'écrirez-vous ?
— Adieu, Pauline...
Je Tattirai doucement à moi; puis, sur son front d'amour , et vierge comme la neige qui n'a pas touché terre , je mis un baiser de frère > un baiser de vieillard.
Elle se sauva*
Je ne voulus pas voir madame Gaudin. Je rais ma clef à sa place habituelle et je partis.
En quittant la rue de Cluny, j'entendis derrière moi le pas léger d'une femme.
— Tenez , me dit Pauline , je vous avais brodé cette bourse : la refuserez-vous aussi ?..*
Croyant apercevoir, à la lueur du rêver* bère, une larme dans les yeux de Pauline, je soupirai.
Alors, poussés tous deux par la même pensée peut-être , nous nous séparâmes avec l'empressement de gens qui auraient voulu fuir la peste...
LA rBDIHB 8AIIB CŒUR. 389
ZZZZ,
La vie de dissipation à laquelle je me youais apparaissait devant moi bizarrement exprimée par la chambre où j'attendais , avec une noble insouciance , le retour de Rastignac.
Au milieu de la cheminée s'élevait une pendule surmontée d'une admirable Vénus ac-
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croupie sur sa tortue; mais elle tenait entre ses bras un cigare à demi consumé. Des meubles élégans, présens de l'amour, étaient épars^ sans ordre. De vieilles chaussettes traînaient sur un voluptueux divan. Le délicieux fauteuil à ressorts dans lequel j'étais plongé portait des cicatrices comme un vieux soldat, offrant aux regards ses bras déchirés , et montrant incrustées sur son dosier la pommade, l'huile antiques de toutes les têtes d'amis L'opulence et la misère s'accouplaient naïvement dans le lit, sur les murs, partout. Vous eussiez dit les palais de Naples bordés de lazzaroni.
C'était une chambre de joueur ou de mauvais sujet, dont le luxe est tout personnel, vivant de sensations , et qui , des incohérences , ne se soucie guère... Il y avait de la poésie dans ce tableau. La vie s'y dressait avec ses
paillettes et ses haillons toute soudaine,
incomplète, comme elle est réellement, mais vive, mais fantasque, espèce de halte où le maraudeur a pillé sa joie. •■.(','
L^, un Byron auquel manquaient des pages avait allumé la falourde du jeune homme, qui risq'.je au jeu cent francs et n'a pas une bûche,
qui court en tilbury sans posséder une che-' mise saine et valide... Puis, le lendemain, une comtesse , une actrice ou l'écarté lui donnent un trousseau de roi. Ici, la bougie était fichée dans le fourreau vert d'un briquet phosphorique... Vie riche d'oppositions, et à laquelle il est peut - être difficile de renoncer , parce qu'elle a d'irrésistibles attraits : c'est la guerre en temps de paix...
J'étais presque assoupi quand , d'un coup de pied, Rastignac, enfonçant la porte de sa chambre , s'écria :
— Victoire ! . . . victoire ! . . . nous pourrons mourir à notre aise !
Il me montra son chapeau plein d'or !... Il le mit sur sa table , et nous dansâmes comme deux Cannibales , hurlant , trépignant , sautant , nous donnant des coups de poing à tuer un rhinocéros, et chantant à l'aspect de tous les plaisirs du monde contenus — dans un chapeau !...
— Douze mille francs î... répétait Rastignac en ajoutant quelques billets de banque à notre tas d'or ; à d'autres , cet argent suffirait pour vivre; mais nous suffira-t-il pour mourir!...
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Oh ! oui ! nous expirerons dans un bain d*or!.., Hourra !...
Et nous cabriolâmes derechef. Enfin nous partageâmes en frères, pièce à pièce, en commençant par les doubles napoléons , allant des grosses pièces aux petites, et distillant notre joie, en disant long-temps :
— A toi,.. — A moi...
— Oh! nous ne dormirons pas!... s'écria Rastignac. Joseph, du punch!
Et jetant de Tor à son fidèle domestique : —-Voilà ta part!... dit-il.
Le lendemain , j'achetai des meubles chez Lesage, je louai l'appartement où tu m'as connu, rue Taitbout, et je chargeai le meilleur tapissier de le décorer. J'eus une voiture et des chevaux. Alors je me lançai dans un tourbillon de plaisirs creux et réels tout à la fois... Je jouais , je gagnais et perdais , mais au bal, chez nos amis, jamais dans les maisons de jeu, pour lesquelles je conservai ma sainte et primitive horreur.
Insensiblement je me fis des amis. Je dus leur attachement soit à des querelles, soit à
celte facilité confiante avec laquelle nous nous livrons nos secrets en nous avilissant ensemble : peut-être aussi, ne nous accrochons-nous bien que par nos vices ? Puis je hasardai quelques compositions littéraires. Elles me valurent des complimens, parce que les grands hommes de la littérature marchande, ne voyant point en moi de rival à craindre, me vantèrent, moins sans doute pour mon mérite personnel que pour chagriner celui de leurs camarades.
Enfin je devins un vweur^ pour me servir de l'expression pittoresque consacrée par votre langage d'orgie. Je mettais de l'amour-propre à me tuer promptement , à écraser les plus gais compagnons par ma verve et par ma puissance. J'étais toujours frais, élégant. Je passais, dit-on, pour spirituel, et rien ne trahissait en moi cette épouvantable existence, qui fait, d'un homme, un entonnoir, up appareil à chyle , un cheval de luxe.
Bientôt la débauche m'apparut dans toute la majesté de son horreur, et je la compris...
Certes, les hommes sages et rangés qui étiquettent des bouteilles pour leurs héritiers
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ne peuvent guère concevoir ni la théorie de cette large vie, ni son état normal. En ferezvous adopter la poésie aux gens de province, pour lesquels l'opium et le thé, si prodigues Je délices , ne sont encore que deux médicamens? A Paris même, capitale de la pensée, ne se rencontre-t-il pas des sybarites incomplets? Inhabiles à supporter l'excès du plaisir, ne s'en vont-ils pas fatigués, après avoir entendu un nouvel opéra de Rossini , condamnant la musique, et semblables à un homme sobre, qui ne veut plus manger de pâtés de Ruffec, parce que le premier lui a donné une indigestion? Mais la débauche est certainement un art comme la poésie; elle veut des âmes fortes; et, pour en saisir les mystères, pour en savourer les beautés , un homme doit, en quelque sorte, faire de consciencieuses études.
Comme toutes les sciences , elle est d'àbord repoussante, épineuse; car d'immenses obstacles environnent les grands plaisirs de l'homme, non ses jouissances de détail, mais les systèmes qui érigent toutes ses sensations rares en habitude, les résument, les lui ferti- Hsent, lui créant une vie dramatique dans
sa vie, et nécessitant une exorbitante, une prompte dissipation de ses forces.
La Guerre, le Pouvoir, les x\rts, sont des corruptions mises aussi loin de la portée humaine, aussi profondes que la débauche, et toutes sont de difficile accès. Mais quand une fois l'homme est monté à l'assaut de ces grands mystères , il doit marcher dans un monde nouveau. Les généraux, les ministres, les artistes sont tous plus ou moins portés vers la dissolution parle besoin d'opposer de violentes distractions à leur existence si fort en dehors de la vie commune. Après tout, la guerre est la débauche du sang; la politique, celle des intérêts : tous les excès sont frères... Ces monstruosités sociales possèdent la puissance des abîmes; elles nous attirent comme Moscou appelait Napoléon ; elles donnent des vertiges; elles fascinent; et nous voulons aller au fond sans savoir pourquoi.
Il y a peut-être la pensée de l'infini dans ces précipices, ou quelque plus vaste flatterie pour l'homme : alors n'intéresse-t-il pas tout à lui-même? En guerre, il est un ange exterminateur, le bourreau, mais un bourreau gigantesque... Artiste . il crée, et il lui faut le
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repos du dimanche ou un enfer, pour con-* traster avec le paradis de ses heures studieuses, avec les délices de la conception. Le délassement de lord Byron ne pouvait pas être le boston babillard, qui charme un rentier; poète, il voulait la Grèce à jouer contre Mahmoud.
Eh! ne faut-il pas des enchantemens bien extraordinaires pour nous faire accepter ces atroces douleurs, ennemies de notre frêle enveloppe, qui entourent les passions comme d'une enceinte?.,. S'il se roule convulsivement et souffre une sorte d'agonie, après avoir abusé du tabac, le fumeur n'a-t-il pas assisté, je ne sais en quelles régions , à de délicieuses fêtes? Sans se donner le temps d'essuyer ses pieds, qui trempent dans le sang jusqu'à la cheville, l'Europe n'a-t-elle pas sans cesse recommencé la guerre?... L'homme en masse a-t-il donc aussi son ivresse, comme la nature a des accès d'amour!...
Or, pour l'homme privé, pour le Mirabeau inutile, ou qui, végétant, par un règne paisible, aspire encore à des tempêtes, la débauche comprend tout. Elle est une perpétuelle étreinte de toute la vie, ou un duel avec
Une puissance inconnue, avec un monstre. D'abord, le monstre épouvante. Il faut l'attaquer par les cornes. Ce sont des fatigues inouïes. La nature vous a donné je ne sais quel estomac étroit ou paresseux... Vous le domptez, vous l'élargissez!... Vous apprenez à porter le vin; vous apprivoisez l'ivresse; vous passez les nuits sans sommeil, vous vous faites enfin un tempérament de colonel de cuirassiers, vous créant vous-même une seconde fois.
Quand l'homme s'est ainsi métamorphosé; quand, vieux soldat, le néophyte a façonné son âme à l'artillerie, ses jambes à la marche; alors, sans appartenir encore au monstre, mais sans savoir, entre eux, quel est le maître, ils se roulent l'un l'autre, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, dans une sphère où tout est merveilleux, où s'endorment les douleurs de l'âme, où revivent seulement des formes ; et déjà cette lutte atroce est devenue nécessaire.
Réalisant ces fabuleux personnages qui, selon les légendes, ont vendu leur âme au diable pour la puissance de mal faire , le dissipateur
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a troqué sa mort contre toutes les jouissances de la vie; mais abondantes, mais fécondes 1.... Au lieu de couler long-temps entre deux rives monotones, au fond d'un comptoir ou d'une étude, l'existence bouillonne et fuit comme un torrent...
Enfin la débauche est sans doute au corps ce que sont à l'âme les plaisirs mystiques. L'ivresse vous plonge en des rêves dont les fantasmagories sont aussi curieuses que celles de l'opium. Vous avez des heures ravissantes comme les caprices d'une jeune fille : ce sont des causeries délicieuses avec des amis; puis, des mots qui peignent toute une vie, des joies franches et sans arrière-pensée, des voyages sans fatigue, des poèmes déroulés en quelques phrases... La brutale satisfaction de la béte, au fond de laquelle la science a été chercher une âme, est suivie de torpeurs enchanteresses après lesquelles soupirent les hommes d'intelligence; car ils sentent tous la nécessité d'un repos absolu, complet, et la débauche est comme un impôt que leur génie paie au Mal. Vois-les tous! S'ils ne sont pas voluptueux, la nature les fait chétifs. Moqueuse ou jalouse, une puissance leur vicie l'âme ou
le corps pour neutraliser les efforts de leurs talens.
. Pendant ces heures avinées, les hommes et les choses comparaissent devant vous, vêtus de vos livrées. Roi de la création, vous la transformez à vos souhaits. Puis à travers ce délire perpétuel, le jeu vous verse, à votre gré, son plomb fondu dans les veines... Enfin , un jour, vous appartenez au monstre; et, vous avez, comme je l'eus, un réveil enragé : l'Impuissance assise à votre chevet. Vieux guerrier , une phthisie vous dévore; diplomate, un anévrisme suspend dans votre cœur la mort à un fil; moi, c'était peut-être une pulmonie qui était venue me dire : « Partons! » et l'artiste, Raphaël d'Urbin, sera tué par quelque excès d'amour.
Voilà comme j'ai vécu!... J'arrivais ou trop tôt ou trop tard dans la vie du monde; ma force y eût été dangereuse si je ne l'avais [)as amortie ainsi. L'univers n'a-t-il pas élé guéri d'Alexandre par la coupe d'Hercule , à la fin d'une orgie? Enfin à certaines destinées trompées, il faut le ciel ou l'enfer, la débauche ou l'hospice du mont Saint-Bernard.
Tout-à-l'heure je n'avais pas le coiu'age de
400 l'A FEAU DB CHAORIK.
moraliser ces deux créatures , dit-il en montrant Euphrasie et Aquilina; n'étaient-elles pas mon histoire personnifiée, une image de ma vie? Je ne pouvais guères les accuser, elles m'apparaissaient comme des juges!...