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hasards de ces recherches faites par des gens oublieux et pressés de partir... J'eus bon espoir pour le succès de mon entreprise en n'éprouvant aucun des malheurs que je craignais. Le dernier chapeau fut emporté par un vieil amoureux de Fœdora, qui, se croyant seul, regarda le lit et poussa un gros soupir , suivi de je ne sais quelle exclamation assez énergique.
'Enfin la comtesse n'ayant plus autour d'elle, dans le boudoir voisin de sa chambre, que cinq ou six personnes intimes , leur proposa d'y prendre le thé.
Alors, les calomnies pour lesquelles la sojÈiété actuelle a réservé le peu de croyance qui lui reste, se mêlèrent à des épigrammes, à des ju^emens spirituels, au bruit des tasses et des cuillers. Rastignac était sans pitié pour mes rivaux ; et, souvent il excitait un rire franc par ses saillies.
— M. de Rastignac est un homme avec lequel il ne faut pas se brouiller !... dit en riant la comtesse.
— Je le crois... répondit-il naïvement.*— J'ai toujours raison dans mes haines !... — et dans mes amitiés , ajoutà-t-il. — Mes ennemis me servent autant que mes amis peut-être!... Puis,
LA FEMME SAH9 CŒUR. Ô^j5
j'ai fait une étude assez spéciale de l'idiome moderne et des artifices naturels dont on se sert pour tout attaquer ou pour tout défendre. L'éloquence ministérielle est un perfectionnement social. Un de vos amis est-il sans esprit, vous parlez de sa probité, de sa franchise; son ouvrage est-il lourd , c'est un travail consciencieux; si le livre est mal écrit, vous en vantez les idées ; tel homme est sans foi , sans constance, vous échappe à tout moment, bah!... il est séduisant, prestigieux, il charme... S'agit-il de vos ennemis, vous leur jetez à la tête les morts et les vivans , vous renversez les termes de votre langage; et vous êtes aussi perspicace à découvrir leurs défauts que vous êtes habile à mettre en relief les vertus de vos amis. Cette application des lois de l'optique à la vue morale est tout le secret de nos conversations , et tout l'art du courtisan. — N'en pas user, c'est vouloir combattre sans armes des gens bardés de fer comme des chevaliers bannerets. — Et — j'en use... j'en abuse même quelquefois. — Aussi l'on me respecte, moi et mes amis...
Là dessus , un des plus fervens admirateurs de Fœdora, jeune homme dont l'impertinence
7^g LA PEAU DE CHAGRIN.
étaitcélèbreetqui s'en faisait même un moyen de parvenir, releva le gant si dédaigneusement jeté par Rastignac ; et , parlant de moi, se mit à vanter outre mesure mes talens et ma personne. Rastignac avait oublié ce genre de médisance.
Cet éloge sardonique trompa la comtesse. Elle m'immola sans pitié, abusant même de mes secrets pour faire rire ses amis de mes prétentions et de mes espérances.
— 11 a de l'avenir!... dit Rastignac. Peutêtre sera-t-il un jour homme à prendre de cruelles revanches... Ses talens égalent au moins son courage.
Le profond silence qui régna parut déplaire à la comtesse :
— Du courage!... oh! je lui en crois beaucoup !... reprit-elle. Il m'est fidèle...
Il me prit une vive tentation de me montrer soudain aux rieurs comme l'ombre de Banquo dans Macbeth... Je perdais une maîtresse, mais j'avais un ami!...
Cependant l'amour me souffla tout à coup un de ces lâches et subtils paradoxes avec lesquels il sait endormir toutes nos douleurs.
— SiFœdora m'aime, pensé-je, ne doit-elle
pas dissimuler son affection sous une plaisanterie malicieuse? et que de fois le cœur n'at-il pas démenti les mensonges de la bouche
Enfin , bientôt mon impertinent rival rest^ seul avec la comtesse voulut partir.
— Eh quoi ! déjà !... lui dit-elle avec un son de voix plein de câlineries et qui me fit palpiter. Vous ne me donnerez pas encore un moment... N'avez-vous donc plus rien à me dire, et ne me sacrifierez-vous pas quelquesuns de vos plaisirs?...
Il s'en alla.
— Ah ! s'écria-t-elle en bâillant , ils sont tous bien ennuyeux!...
Et tirant avec force un cordon , le bruit d'une sonnette retentit dans les appartemens.
La comtesse entra dans sa chambre en fredonnant une phrase du Pria che spunti. Jamais personne ne l'avait entendue chanter, et ce mutisme donnait lieu à de bizarres interprétations. Elle avait, dit-on, promis à son premier amant, charmé de ses talens , et jaloux d'elle , par delà le tombeau, de ne donner à personne un bonheur qu'il voulait avoir goûté seul.
558 l'A PEAU DE CHAGRIN.
Alors je tendis les forces de mon âme pour aspirer les sons.
De note en note, la voix s'éleva. Puis, Fœdora sembla s'animer, les richesses de son gosier se déployèrent ; et, alors cette mélodie eut quelque chose de divin. La comtesse avait dans l'organe , une clarté vive , une justesse de ton , je ne sais quoi d'harmonique et de vibrant qui pénétrait , remuait et chatouillait le cœur. Les musiciennes sont presque toujours
amoureuses Ah ! celle qui chantait ainsi
devait aimer... La beauté de la voix fut donc un mystère de plus dans cette femme déjà si mystérieuse. — Je la voyais alors comme je te vois. Elle paraissait s'écouter elle-même et ressentir une volupté qui lui fût particulière. Elle éprouvait comme une jouissance d'amour !.. Elle vint devant la cheminée en achevant le principal motif de ce rondo; mais quand elle se tut, sa physionomie changea : ses traits se décomposèrent et sa figure exprima la fatigue. Elle venait d'ôter un masque. Actrice, son rôle était fini. Cependant l'espèce de flétrissure imprimée à sa beauté , soit par son travail d'artiste , soit par la lassitude de la soirée, n'était pas sans charme.
. — La voilà vraie !... me dis-je.
Elle mit, comme pour se chauffer, un pied sur la barre de bronze qui surmontait le gardecendre, ôta ses gants, détacha ses bracelets, et enleva par dessus sa tête une chaîne d'or au bout de laquelle était suspendue sa cassolette ornée de pierres précieuses... J'éprouvais un plaisir indicible à voir tous ses mouvemens empreints de cette gentillesse dont les chattes font preuve en se toilettant au soleil. Elle se regarda dans la glace et dit tout haut d'un air jde mauvaise humeur :
— Je n'étais pas jolie, ce soir!... Mon teint se fane avec une effrayante rapidité ! Il faudrait peut-être me coucher plus tôt, renoncer à cette vie dissipée... Mais Justine se moquet-elle de moi?...
Elle sonna de nouveau. La femme de chambre accourut. Où logeait-elle? je ne sais. Elle arriva par un escalier dérobé. J'étais curieux delà voir; car mon imagination de poète avait souvent incriminé cette invisible servante... C'était une fille brune , grande et bien faite.
— Madame a sonné?...
— Deux fois!... répondit Fœdora. Tu vas donc maintenant devenir sourde?
560 ^^ PEA0 DE GHAGRIK.
— J étais à faire le lait d'amandes de Madame...
Justine s'agenouilla, défit les cothurnes des souliers, déchaussa sa maîtresse, qui , nonchalamment étendue sur un fauteuil à ressorts, au coin du feu, bâillait, ou se grattait la tête... Il n'y avait rien que de très-naturel dans tous ses mouvemens , et nul symptôme ne me révéla les souffrances secrètes que j'avais supposées.
— George est amoureux!... dit-elle, je le renverrai... N'a-t-il pas encore défait les rideaux ce soir ?... A quoi pense-t-il !
A cette observation , tout mon sang reflua vers mon cœur. Heureusement il ne fut plus question des rideaux.
— Que la vie est vide !... reprit la comtesse. Ah ça ! prends garde de m'égratigner comme tu l'as fait hier. Tiens, vois-tu , dit-elle 'en lui montrant un petit genou poli, satiné, je porte encore la marque de tes griffes.
Elle mit ses pieds nus dans des pantoufles de velours fourrées de cygne , et détacha sa robe pendant que Justine prit un peigne pour lui arranger les cheveux.
— Il faut VOUS marier, Madame, avoir des enfans...
— Des enfans !... Il ne me manquerait plus que cela pour m'achever!... s'écria-t-elle. Un mari!... Quel est l'homme auquel je pourrais me... — Etais-je bien coiffée ce soir?
— Mais... pas très-bien...
--- Tu es une sotte.
♦ —Rien ne vous va plus mal que de trop crêper vos cheveux... reprit Justine. Les grosses boucles bien lissées vous sont plus avantageuses!...
— Vraiment!...
— Mais oui , Madame , les cheveux crêpés clair ne vont bien qu'aux blondes...
— Me marier!... oh non, non!... Le mariage est un manège pour lequel je ne suis pas née...
Quelle épouvantable scène pour un amant 1 Cette femme solitaire , sans parens , sans amis, athée en amour, ne croyant à aucun sentiment; et, si faible que fût en elle ce besoin d'épanchement cordial, naturel à toute créature humaine, réduite pour le satisfaire à
causer avec sa servante , à dire des phrases sèches, ou des riens !... J*en eus pitié.
Bientôt Justine la délaça. Je la contemplai curieusement au moment où le dernier voile s'enleva. Elle avait le corsage d'une vierge... Je fus comme ébloui. Je manquai tomber. La comtesse était adorablement belle. A travers sa chemise de batiste et à la lueur des bougies, son corps blanc et rose étincelait comme une statue d'argent qui brille sous la gaze dont un ouvrier l'a revêtue... Ah ! nulle imperfection ne devait lui faire redouter les yeux furtifs de l'amour...
— Dépêche- toi donc !... dit-elle. J'ai froid.
Justine apporta un peignoir de batiste que Fœdora mit par dessus sa chemise; puis, elle s'assit devant le feu , muette et pensive , pendant que sa femme de chambre allumait la bougie de la lampe d'albâtre suspendue devant le lit. Justine alla chercher une bassinoire , prépara le lit, aida sa maîtresse à se coucher; et, après un temps assez long, mais employé par de minutieux services dont les détails multipliés accusaient la profonde vénération de Fœdora pour elle-même , cette fille partit enfin et je restai seul avec la comtesse.
Alors je l'écoutai se tourner plusieurs fois à droite et à gauche. Elle était agitée , soupirait , et ses lèvres laissaient échapper un léger bruit qui , perceptible à l'ouïe , dans le silence de la nuit, peignait des mouvemens d'impatience. Avançant la main vers sa table, elle y prit une fiole, versa dans son lait quelques gouttes d'une liqueur dont je ne distinguai pas l'espèce; puis, elle but; et, après quelques soupirs pénibles :
— Ah! mon Dieu!... s'écria-t-elle.
Cette exclamation et surtout l'accent qu'elle y mit, me brisa le cœur...
Insensiblement elle resta sans mouvement. J'eus peur; naDis bientôt j'entendis retentir la respiration égale et forte d'une personne endormie. Alors, mettant loin de moi la soie criarde des rideaux, je quittai ma position et vins me placer au pied de son lit, en la regardant avec un sentiment indéfinissable. Elle était ravissante ainsi. Elle avait la tête sous le bras, comme un enfant, et ce joli visage enveloppé de dentelles, tranquille, y^ossédait une suavité qui m'enflamma. Présumant tro|> de moi-même, je n'avais pas compris mon sup-
56i l'A PEAU DE GHAGRXK.
plice : être si près et si loin d'elle!... je fus obligé de subir toutes les tortures que je m'étais préparées.
— ^hl mon Dieu !,..
Cette phrase avait tout à coup changé mes idées sur Fœdora, et je devais remporter pour toute lumière ce lambeau d'une pensée inconnue.
Ce mot insignifiant ou profond , sans substance ou plein de mystères, pouvait s'interpréter également par le bonheur et la souffrance, par une douleur de corps , ou par des peines... Etait-ce imprécation ou prière, souvenir ou avenir, regret ou crainte? Il y avait toute une vie dans cette parole ! vie d'indigence ou de richesse... Enfin, il y tenait même un crime!... La sachant maintenant belle et parfaite, l'énigme cachée dans ce beau semblant de femme renaissait par ce mot, mais elle pouvait maintenant être expliquée de tant de manières qu'elle était inexplicable peutêtre !
Les fantaisies du souffle qui passait entre ses dents , tantôt faible, tantôt accentué, grave ou léger, formaient une sorte de langage au-
Z.A FEMME SANS CŒUR. 3Gî>
quel j'attribuais des pensées , des sentimens ; je rêvais avec elle; j'espérais m'initier à ses secrets d'âme en pénétrant dans son sommeil. Je flottais entre mille partis contraires, entre mille jugemens. Enfin à voir ce beau visage, calme et pur, il me fut impossible de refuser un cœur à cette femme!... Je résolus de faire encore une tentative en lui racontant ma vie, mon amour, mes sacrifices; de réveiller en elle la pitié ; de lui arracher une larme à elle qui ne pleurait jamais!...
J'avais placé toutes mes espérances dans cette dernière épreuve, quand le tapage de la rue m'annonça le jour.
Il y eut un moment où je me représentai Fœdora se réveillant dans mes bras... Je pouvais me mettre tout doucement à ses côtés , m'y glisser...
Cette idée me tyrannisa si cruellement que, pour y résister, je me sauvai dans le salon, sans prendre aucune précaution pour éviter le bruit; mais j'arrivai heureusement à une porte dérobée qui donnait sur un petit escalier.
Ainsi que je l'avais présumé, la clef se trou-
3(;0 X.A ^BAU DE GHAORIK.
vait en dedans , à la serrure ; aloï^ tirant la porte avec force , je descendis hardiment dans la cour; et, sans regarder si j étais vu , je sautai vers la rue en trois bonds.
LA FEMMB SAKS CŒUR. 567
ZZIZ.
Deux jours après, un auteur devant lire u^e comédie chez la comtesse, j'y allai dans rintention d'y rester le dernier pour lui présenter une requête assez singulière. Je voulais la prier de m'accorder la soirée du lendemain , et de me la consacrer toute entière, en faisant fermer sa porte.
36g X.A PEAU DE CHAGRIN.
Quand je me trouvai seul avec elle, le cœur me faillit. Chaque battement de la pendule m'épouvantait. Il était minuit moins un quart.
— Si je ne lui parle pas, me dis-je, il faut me briser le crâne sur l'angle de la cheminée...
Je m'accordai trois minutes de délai. Les trois minutes se passèrent et je ne me brisai pas le crâne sur le marbre; mais mon cœur se gonflait, s'alourdissait comme une éponge dans l'eau.
— Vous êtes extrêmement aimable? me
dit-elle.
— Ah! Madame!... répondis-je, si vous pouviez me comprendre!
— Qu'avez-vous? reprit-elle, vous pâlissez...
— J'hésite à réclamer de vous une grâce.... Alors, je lui demandai le rendez-vous.
— Volontiers... dit-elle; mais pourquoi ne me parleriez-vous pas en ce moment?
— Pour ne pas vous tromper, je dois, Madame, vous faire apercevoir l'étendue de votre engagement. Je désire passer cette soirée près de vous comme si nous étions frère et sœur. Je connais vos antipathies; mais vous avez pu m'apprécier assez pour être certaine que je
ne veux rien de vous qui puisse vous déplaire. D'ailleurs, les audacieux ne procèdent pas ainsi. Vous m'avez témoigné de Tamitié, vous êtes bonne, pleine d'indulgence... — Eh bien! sachez que je dois vous dire adieu , — demain...
— Ne vous rétractez pasî.tt m'écriai- je en la voyant prête à parler.
Je disparus.
Le deux mai dernier, vers huit heures du soir, je me trouvai seul avec Foedora, dans son boudoir gothique. Alors je ne tremblai pas; j'étais sûr d'être heureux : ma maîtresse devait m'appartenir , ou sinon, je m'étais promis de me réfugier dans les bras de la mort. J'avais condamné mon lâche amour; et, un homme est bien fort quand il s'avoue sa faiblesse.
Vêtue d'une robe de cachemire bleu, la comtesse était étendue sur un divan, les pieds soutenus par un coussin. Portant un béret oriental, coiffure que les peintres attribuent aux premiers Hébreux, elle avait ajouté je ne sais quel piquant attrait d'étrangeté à ses séductions... Sa figure était empreinte d'un charme fugitif qui semblait prouver que nous I. S'' edit. 24
570 ^A PEAU DE CHAORIN.
sommes à chaque instant des êtres nouveaux, uniques, sans aucune similitude avec le nous de Tavenir et du passé. Je ne l'avais jamais vue aussi éclatante de beauté.
— Savez-vous, dit-elle en riant, que vous avez piqué ma curiosité?...
— Je ne la tromperai point!... répondis-je froidement.
Je m'assis près d'elle; et, lui prenant une main qu'elle m'abandonna très-amicalement :
— Vous avez une bien belle voix ! lui dis-je. Elle pâlit.
— Vous ne m'avez jamais entendue!.... s'écria-t-elle.
— Je vous prouverai le contraire quand cela sera nécessaire, — Votre chant délicieux est-il
encore un mystère? Rassurez- vous! Je ne
veux pas le pénétrer...
Nous restâmes environ une heure à causer familièrement. Si je pris le ton, les manières et les geste» d'un homme auquel Fœdora ne devait rien refuser, j'eus aussi tout le respect d'un amant. En jouant ainsi, j'obtins la faveur de lui baiser la main, elle se déganta par un mouvement mignon, et j'étais alors si voluptueusement enfoncé dans l'illusion à laquelle
LA rBMME SANS CŒUR. 371
je voulais croire que mon âme se fondit, s'épancha tout entière dans ce baiser. Fœdora se laissa flatter , caresser avec un incroyable abandon; mais — ne m'accuse pas de niaiserie!... Si j'avais voulu faire un pas au delà de cette câlinerie fraternelle , j'eusse senti les griffes de la chatte.
Nous restâmes dix minutes environ, plongés dans un profond silence. Je l'admirais, lui prêtant des charmes auxquels elle mentait. En ce moment, elle était à moi, à moi seul. Alors , je possédai cette ravissante créattire, comme il était permis de la posséder — intuitivement. Je l'enveloppais dans mon désir, je la tenais, je la serrais, et mon imagination l'épousa. Certes alors, je vainquis saus doute la comtesse par la puissance d'une fascination magnétique; et j'ai toujours regretté de ne pas m'être entièrement soumis cette femme. En ce moment, je n'en voulais pas à son corps !... Il me fallait une âme!... une vie! ce bonheur idéal et complet, ce beau rêve auquel nous ne croyons pas long-temps!...
Cependant la soirée s'avançait.
— Fœdora , lui dis-je enfin , en sentant que
,'S7'2 l'A PEAU DE CHAGRIN.
la dernière heure de mon ivresse était arrivée. Écoutez-moi!...
Je vous aime , vous le savez , je vous l'ai dit mille fois! — Vous auriez dû m'entendre; — mais , ne voulant devoir votre amour ni à des grâces de fat , ni à des flatteries de coiffeur ou à des importunités! vous ne m'avez pas compris. — Que de maux j'ai soufferts pour vous et dont, cependant, vous êtes innocente ! — mais dans quelques momens vous me jugerez...
Il y a deux misères. Madame!... — Celle qui va effrontément par les rues, en haillons; qui recommence Diogène , sans le savoir; se nourrissant de peu, réduisant la vie au simple; heureuse... plus que la richesse peut-être, insouciante du moins; et prenant le monde, là où les puissans n'en veulent plus... Puis la misère du luxe, — une misère espagnole qui cache la mendicité sous un titre. Elle est fière, emplumée , elle a des carrosses. C'est la misère en gilet blanc, en gants jaunes, et qui perd une fortune , faute d'un centime. L'une est la misère du peuple, l'autre celle des escrocs, des rois et des gens de talent. Je ne suis ni peuple, ni roi, ni escroc, et peut-être n'ai-je
pas de talent!... Ainsi je suis une exception. Mon nom m'ordonne peut-être de mourir plutôt que de mendier.
Rassurez-vous, Madame... Je suis riche aujourd'hui!... Je possède de la terre, tout ce qu'il m'en faut, lui dis-je en voyant sa physionomie prendre la froide expression qui se peint dans nos traits quand nous sommes surpris par des quêteuses de bonne compagnie.
Vous souvenez-vous du jour où vous avez voulu venir au Gymnase sans moi , croyant que je ne m'y trouverais pas?...
Elle fit un signe de tête affirmatif.
— J'avais employé mon dernier écu pour aller vous y voir. — Vous rappelez -vous la promenade que nous fîmes au Jardin des Plantes?... — Votre voiture me coûta toute ma fortune !
Là, je lui racontai mes sacrifices, je lui peignis ma vie, non pas comme je te la raconte aujourd'hui dans l'ivresse du vin , mais dans une noble ivresse de cœur. Ma passion déborda par des mots flamboyans , par des traits de sentiment que , depuis , j'ai oubliés ; et qu'aucun art , que le souvenir lui-même nq
374 XiA PEAU DE CHAâailf.
saurait reproduire. Ce ne fut pas la narration sans chaleur d'un amour détesté; non , mon amour dans sa force et dans la beauté de son espérance , mon amour exalté m'inspira ces paroles qui projettent toute une vie, ces cris d'une âme vivement déchirée; et mon accent fat celui des dernières prières faites par un mourant sur le champ de bataille.
Elle pleura!... je m'arrêtai.
Grand Dieu !... ses larmes étaient le fruit de cette émotion factice, achetée cent sous à la porte d'un théâtre.
— Si j'avais su... dit-elle.
— N'achevez pas, m'écriai-je. Je vous aime encore assez en ce moment pour vous tuer...
Elle voulut saisir le cordon de la sonnette.
J'éclatai de rire.
— N*appelez pas, repris-je. Je vous laisserai paisiblement achever votre vie; car ce serait mal entendre la haine que de vous tuer!... Non , non, ne craignez pas de violence. — J'ai passé toute une nuit au pied de votre lit.
— Monsieur!... dit-elle en rougissant.
Après ce premier mouvement donné au peu de pudeur que peut avoir une femme in
Z.A FBMSIB SAIfS CŒUR. S7S
sensible , elle me jeta un regard fauve et me dit:
— Vous avez dû avoir bien froid?...
— Croyez-vous, Fœdora, que votre beauté me soit si précieuse !... lui répondis-je en devinant toutes les pensées qui l'agitaient. Elle était, pour moi, la promesse d'une âme plus belle encore que vous n'êtes belle!... — Ehl Madame , les hommes qui ne voient que la femme dans une femme , peuvent acheter des odalisques dignes du sérail et se rendre heureux à bas prix ! Ah ! j'étais ambitieux , je voulais vivre de cœur à cœur avec vous, mais vous n'avez pas de cœur... Oh ! je le sais maintenant. — Si vous deviez être à un homme je l'assassinerais... Mais non, vous l'aimeriez!... et sa mort vous ferait trop de peine! — Oh! que je souffre!... m'écriai-je.
— Si cela peut vous consoler... dit-elle en riant , je puis vous assurer que jamais personne...
— Alors, repris-je en l'interrompant, vous insultez à Dieu même, et vous en serez punie!... Un jour, couchée peut-être, sur un divan, ne pouvant supporter, ni le bruit, ni la lumière, condamnée à vivre dans une sorte de tombe.
VOUS souffrirez des maux inouïs... Quand vous chercherez la cause de vos lentes et vengeresses douleurs, alors, souvenez-vous des malheurs que vous avez si largement jetés sur votre passage! Ayant semé partout des imprécations, vous trouverez la haine au retour... Nous sommes les propres juges, les bourreaux d'une Justice qui règne ici bas, et marche au dessus de celle des hommes, au dessous da celle de Dieu...
— Ah, ah! dit-elle en riant. Je suis sans doute bien criminelle de ne pas vous aimer... Est-ce ma faute?... Eh bien, non, je ne vous aime pas! Vous êtes un homme, cela suffit... Je me trouve heureuse d'être seule... pourquoi changerais-je ma vie... — égoïste si vous voulez... — contre les caprices d'un maître?... Le mariage est un sacrement en vertu duquel nous ne nous communiquons que des chagrins.... Puis, les enfans m'ennuieraient... — Ah ! ah ! je vous ai loyalement prévenue de mon caractère... Pourquoi ne vous êtes- vous pas contenté de mon amitié? Je voudrais pouvoir vous consoler des peines que je vous ai causées en ne devinant pas le compte de vos petits écus... J'apprécie l'étendue de vos sacri-
fices... 11 n'y a que l'amour qui puisse payer votre dévouement, votre délicatesse... mais je ne vous aime pas, et toute cette scène m'affecte désagréablement.
— Je sens combien je suis ridicule.. • lui disje avec douceur... Pardonnez-moi.
Je ne pus retenir mes larmes...
— Je vous aime assez pour écouter avec délices les cruelles paroles que vous prononcez.. Oh! je voudrais pouvoir signer mon amour, de tout mon sang...
— Tous les hommes nous disent plus ou moins bien ces phrases classiques!... repritelle en riant. Mais il paraît qu'il est très-difficile de mourir à nos pieds, car je rencontre de ces morts-là partout... Il est minuit, je vous prie de me laisser coucher...
— Et dans deux heures vous direz : — Ah ! mon Dieu!...
Elle se prit à rire.
— Avant-hier !... — Oui... — «< Je pensais à mon agent de change. J'avais oublié de lui faire convertir mes rentes de cinq en trois... Et, dans la journée, le trois avait baissé
Je la contemplais d'un œil étincelant de rage.
578 Z>A FBAU DE CHAQBIN.
Ah! quelquefois un crime peut être tout un poème!... Alors, je l'ai compris.
Elle riait.
Familiarisée sans doute avec les déclarations les plus passionnées, elle avait déjà oublié mes larmes et mes paroles.
— Epouseriez-vous un pair de France?...
lui demandai-je froidement.
— Peut-être, s'il était duc!...
Je pris mon chapeau, je la saluai.
— Permettez - moi , dit -elle, de vous accompagner jusqu'à la porte de mon appartement...
Il y avait une ironie perçante dans son geste, dans la pose de sa tête, dans son accent.
— Fœdora...
— Monsieur...
— Je ne vous verrai plus!...
— Je Tespère... répondit-elle en inclinant la tête avec une impertinente expression.
— Vous voulez être duchesse?... repris-je animé par une sorte de frénésie que son geste alluma dans mon cœur. Vous êtes folle de titres et d'honneurs? eh bien! laissez- vous seulement aimer par moi? Permettez à ma
LA rBMSIE SANS GŒUE. 379
plume de ne parler, à ma voix de ne retentir que pour vous?... Soyez le principe secret de ma vie, soyez mon étoile!... Puis, ne m'acceptez pour époux que ministre, pair de France, duc. . Je me ferai tout ce que vous voudrez que je sois !..
— Vous avez, dit-elle en souriant, assez bien employé votre temps chez l'avoué !... Vos plaidoyers ont de la chaleur...
— Tu as le présent!... m'écriai-je, et moi l'avenir!... Je ne perds qu'une femme et tu perds un nom , une famille. — Le temps est gros de ma vengeance — Tu rencontreras la laideur, là où je trouverai la gloire!...
— Merci de la péroraison !... dit-elle en retenant un bâillement et témoignant par son attitude le désir de ne me plus voir.
Ce mot m'imposa silence. — Je lui jetai ma haine dans un regard et je m'enfuis, aimant toujours cette horrible femme.
580 l'A PBAn DE GHAQRI]
Il fallait oublier Fœdora, me guérir de ma folie, reprendre ma studieuse solitude, ou mourir. Alors je m'imposai des travaux exorbitans, je voulus achever mes ouvrages; et, pendant quinze jours je ne sortis pas de ma mansarde, consumant les nuits en de pâles et tristes études... Mais, malgré mon courage et les inspirations de mon désespoir, je tra-
vaillais dificilement et par saccades : la muse avait fui. Je ne pouvais chassçr le fantôme brillant et moqueur de Fœdora. Chacune de mes pensées couvait une autre pensée maladive, un désir, terrible comme un remords. — Aussi, j'imitai les anachorètes de la Thébaide : je mangeais peu; sans prier comme eux; comme eux, je vivais dans un désert, creusant mon âme au lieu de creuser un rocher; enfin, je me serais au besoin serré les reins avec une ceinture armée de pointes , afin de dompter la douleur morale , par une douleur physique.
Un soir, Pauline pénétra dans ma chambre; et, dune voix suppliante :
— Vous vous tuez , me dit-elle , vous devriez sortir, aller voir vos amis,..
— Ah! Pauline! votre prédiction était vraie!.la comtesse Fœdora me tue... je veux mourir... la vie m'est insupportable...
— Il n'y a donc qu'une femme dans le monde?... dit-elle en souriant. — Pourquoi mettez-vous des peines infinies dans une vie si courte...
Je regardais Pauline avec stupeur... Elle me laissa seule... Je ne m'étais pas aperçu de sa
582 ^A PB&U DE GKAORXN.
retraite... J'avais entendu sa voix, sans comprendre le sens de ses paroles.
Cependant je fus obligé de porter le manuscrit de mes mémoires à mon entrepreneur de littérature. Préoccupé par ma passion, j'ignorais comment j'avais pu vivre sans argent, je savais seulement que les quatre cent cinquante francs qui m'étaient dus suffiraient à payer mes dettes... j'allai donc les chercher.
Ce jour-là , je rencontrai Rastignac.
Il me trouva changé, maigri.
— De quel hôpital sors-tu? me dit-il.
— Cette femme me tue... répondis-je; je ne puis ni la mépriser, ni l'oublier.
— Il vaut mieux la tuer... Tu n'y songeras peut-être plus!... s'écria -t-il en riant.
— J'y ai bien pensé! répondis je. Mais si parfois, je rafraîchis mon âme par l'idée d'un crime, viol ou assassinat , et les deux ensemble même... Je me trouve incapable de le commettre en réalité... La comtesse est un admirable monstre. — Puis, elle demanderait grâce!...
— Elle est comme toutes les femmes que nous ne pouvons pas avoir! dit Rastignac en m'interrompant.
— Je suis fou, m'écriai-je. Je sens la folie à la porte de mon cerveau. Elle rugit pas momens. Alors, mes idées sont comme des êtres , elles dansent, et je ne puis les saisir... Je préfère la mort à cette vie, et je cherche avec conscience le meilleur moyen de terminer cette lutte. Il ne s'agit plus de la Fœdora vivante, delà Fœdora du faubourg Saint-Honoré, mais de ma Fœdora, de celle qui est là!... disje en me frappant le front. Que penses-tu de l'opium?...
— Bah! des souffrances atroces!... répondit Rastignac.
— L'asphyxie?...
— Canaille...
— La Seine?. .
— Les filets et la Morgue sont sales et hideux.
— Un coup de pistolet?
— Et si tu te manques?
Ecoute! J'ai, comme tous les jeunes gens, médité sur les suicides. Qui de nous ne s'est pas, dans sa vie, tué deux ou trois fois!... Je n'ai rien trouvé de mieux que d'user l'existence par le plaisir... Plonge-toi dans une dissolution profonde!... ta passion, ou toi, vous
384 ^A FfiAU DE GHAQRIIC.
y périrez. L'intempérance, mon cher, est la
reine de toutes les morts! Ne commande-
t-ellepasà l'apoplexie foudroyante?... Or, l'apoplexie est un coup de pistolet qui ne nous manque pas! Les orgies nous prodiguent tous les plaisirs physiques... N'est-ce pas l'opium en petite monnaie, l'opium matérialisé?... En nous forçant de boire à outrance, la débauche porte de mortels défis au vin. Or, le tonneau de Malvoisie du duc de Clarence a meilleur goût que les bourbes de la Seine. Enfin, quand nous tombons noblement sous la table, n'est-ce pas une petite asphyxie périodique?... Puis, si la patrouille nous ramasse, en restant étendus sur les lits froids des corps-de-garde, ne jouissons-nous pas des plaisirs de la Morgue, moins les ventres enflés, turgides, bleus et verts?...
—Ah! ah! reprit-il, ce long suicide n'est pas une mort d'épicier en faillite... Les négocians ont déshonoré la rivière!... Maintenant ils se jettent à l'eau par spéculation et pour attendrir leurs créanciers... Moi, je tâcherais de mourir avec élégance. — Si tu veux créer un nouveau genre de mort en te débattant ainsi contre la vie, je suis ton second. Je m'ennuie;
je isuis désappointé... Ma veuve me fait, du plaisir, un vrai bagne. D'ailleurs, j'ai découvert qu'elle a six doigts au pied gauche. Je ne puis pas vivre avec une femme qui a six doigts.
Cela se saurait et je deviendrais ridicule !
Puis, elle n'a que dix-huit mille livres de rente : sa fortune diminue et ses doigts augmentent !... Au diable ! . . . En menant cette vie enragée , nous trouverons peut - être le bonheur par hasard.
Rastignac m'entraîna. Ce projet faisait briller de trop fortes séductions et peut-être aussi quelques dernières espérances ; il avait une couleur trop poétique pour ne pas plaire à un poète.
— Et de l'argent !... lui dis-je.
— N'as - tu pas quatre cent cinquante francs ?...
— Oui , mais je dois à mon tailleur, à mon hôtesse.
— Tu paies ton tailleur!... Tu ne seras jamais rien , — pas même ministre.
— Mais que pouvons-nous faire avec vingt louis ?...
— Aller au jeu.
Je frissonnai.