‹ Romans et contes philosophiquesChapitre 5 sur 28 · I. Z*" édit · texte numérisé non relu

I. Z*" édit

(;(J lA PBAW DE CHAQRIM.

— Rouge perd ! dit officiellement le

tailleur.

Une espèce de râle sourd sortit de la poitrine de l'Italien lorsqu'il \it tomber le paquet de billets que lui jeta le banquier. Quant au jeune homme, il ne comprit sa ruine qu'au moment où le râteau s'allongea pour ramasser son dernier napoléon. L'ivoire fit rendre un bruit sec à la pièce , qui , rapide comme une flèche, alla se réunir au tas d'or étalé devant la caisse. L'inconnu ferma les yeux doucement , ses lèvres blanchirent ; mais il releva bientôt ses paupières; sa bouche reprit une rougeur de corail ; il affecta l'air d'un Anglais pour qui la vie n'a plus de mystères ; et disparut sans mendier une consolation par un de ces regards déchirans que les joueurs au désespoir lancent assez souvent sur la galerie taciturne dont ils sont entourés.

Que d'événemens se pressent dans l'espace d'une seconde, et quel abîme est donc la cervelle humaine!...

— Il paraît que c'est sa dernière cartouche !... dit en souriant le croupier , après un moment de silence , en tenant cette pièce

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d'or entre le pouce et l'index , et la montrant aux assistans.

— C'est un cerveau brûlé qui va se jeter à l'eau!... répondit un habitué en regardant autour de lui; car tous les joueurs se connaissaient.

— Bah ! s'écria le garçon de bureau , en prenant une prise de tabac.

— Si nous avions imité monsieur ?... dit un des vieillards à ses collègues, en désignant l'Italien; hein?...

Tout le monde regarda l'heureux joueur dont les mains tremblaient en comptant ses billets de banque.

— J'ai entendu , dit - il , une voix qui me criait dans l'oreille : Le Jeu aura raison contre le désespoir de ce jeune homme !...

— Ce n'est pas un joueur!... reprit le banquier. Autrement , il aurait fait trois coups de son argent pour se donner plus de chances !...

^g LA PBAU DK GHAORIH

Le jeune homme passait sans réclamer son chapeau ; mais le vieux molosse , ayant remarqué le mauvais état de cette guenille, la lui rendit sans proférer une parole, et le joueur restitua la fiche par un mouvement machinal. Puis, il descendit les escaliers en sifflant le di tanti palpiti d'un souffle si faible

qu'il en entendait à peine lui-même les notes délicieuses, et il se trouva bientôt sous les galeries du Palais -Royal. Dirigé par une dernière pensée, il alla jusqu'à la rue Saint -Honoré, prit le chemin des Tuileries, et traversa le jardin d'un pas irrésolu. Il marchait comme au milieu d'un désert , coudoyé par des hommes qu'il ne voyait pas; n'écoutant, à travers les clameurs populaires, qu'une seule voix, celle de la Mort; enfin, perdu dans une engourdissante méditation, semblable à celle dopt jadis étaient saisis les criminels qu'une charrette conduisait du Palais à la Grève, vers cet échafaud , rouge de tout le sang versé depuis 1793.

Il y a je ne sais quoi de grand et d'épouvantable dans le suicide. Dans la vie , les chutes d'une multitude de gens sont sans danger comme celles des enfans qui tombent de trop bas pour se blesser; mais quand un homme se brise, il doit venir de bien haut, s'être élevé dans les cieux, avoir entrevu quelque paradis inaccessible. Implacables doivent être les ouragans qui nous forcent à demander la paix de l'âme à la bouche d'un pistolet. Que de jeunes talens s'étiolent confinés

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dans une mansarde, y périssent faute d'un ami, faute d'une femme consolatrice , au sein d'un million d'êtres, en présence d'une foule lassée d'or et qui s'ennuie...

A cette pensée, le suicide prend des proportions gigantesques.

Entre une mort volontaire et la féconde espérance dont la voix appelle un jeune homme à Paris, Dieu seul sait combien il y a de chefsd'œuvre avortés; de conceptions de poésie dépensées; de désespoir, de cris étouffés; de vaines tentatives!... Chaque suicide est lui poème sublime de mélancolie. Où trouverezvous, dans l'océan des littératures, un livre surnageant qui puisse lutter de génie avec ces trois lignes?

Hier y à quatre heures, une jeune Jemme s est jetée dans la Seine du haut du Pont-des- Arts,

Devant ce laconisme parisien, les drames, les romans, tout pâlit, même ce vieux frontispice:

Les lamentations du glorieux roi de Kaërnavan^ mis en prison par ses enfans...

Dernier fragment d'un livre perdu, dont la

seule lecture faisait pleurer ce Sterne, qui luimême délaissait sa femme et ses enfans.

L'inconnu fut assailli par mille pensées semblables qui passaient en lambeaux dans son âme comme des drapeaux déchirés voltigent au milieu d'une bataille. — Puis , il déposait pendant un moment le fardeau de son intelligence et de ses souvenirs , pour s'arrêter devant quelques fleurs dont il admirait les têtes mollement balancées par la brise parmi 1 es massifs de verdure.

Et, saisi par une convulsion de la vie qui regimbait encore sous la pesante idée du suicide, il levait les yeux au ciel; mais des nuages gris, des bouffées de vent chargées de tristesse, une atmosphère lourde lui conseillaient de mourir...

Alors , il s'achemina vers le Pont-Royal en songeant aux dernières fantaisies de ses prédécesseurs... Il souriait en se rappelant que lord Castelreagh avait satisfait le plus humble de nos besoins avant de se couper la gorge, et que M. Auger l'académicien avait été chercher sa tabatière pour priser tout en marchant à la mort...

Il analysait ces bizarreries et s'interrogeait

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lui-ménie, quand, en se serrant contre le parapet du pont, pour laisser passer un fort de Ja halle, celui-ci lui ayant légèrement blanchi la manche de son habit, il se surprit à en secouer soigneusement la poussière.

Arrivé au point culminant de la voûte, il regarda Teau d'un air sinistre.

— Mauvais temps pour se noyer!... lui dit en riant une vieille femme vêtue de haillons. Est-elle sale et froide, la Seine!...

Il répondit par un sourire plein de naïveté, qui attestait le délire de son courage; mais il frissonna tout à coup en voyant de loin, sur le port des Tuileries, la baraque surmontée d'un écriteau où ces paroles sont tracées en lettres hautes d'un pied :

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