SECOURS AUX ASPHYXIÉS
M. Dacheux lui apparut armé de sa philantropie officielle, réveillant et faisant mouvoir ces vertueux avirons qui cassent la tête aux noyés, quand malheureusement ils remontent sur Teau. Il l'aperçut ameutant les curieux, quêtant un médecin , apprêtant des fumigations... H lut les doléances des journalistes
écrites entre les joies d'un festin et le sourire d'une danseuse. Il entendit sonner les écus comptés à des bateliers pour sa tête, par le préfet de la Seine... Mort, il valait cinquante francs; mais , vivant , il n'était qu'un homme de talent, sans protecteurs, sans amis, sans Paillasse, sans tambour, un véritable zéro social , dont l'état n'avait nul souci...
Alors, une mort en plein jour lui paraissant ignoble, il résolut de mourir pendant la nuit, afin de livrer un cadavre indéchiffrable à la Société qui méconnaissait Futilité de sa vie. Continuant donc son chemin , il se dirigea vers le quai Voltaire, en prenant la démarche indolente d'un désœuvré qui veut tuer le temps.
Quand il descendit les marches qui terminent le trottoir du pont, à l'angle du quai , son attention fut excitée par les bouquins dont le parapet est toujours garni... Peu s'en fallut qu'il n'en marchandât quelques-uns...
Il se prit à sourire; et, glissant alors philosophiquement ses mains dans ses goussets, il allait reprendre son allure d'insouciance et de dédain, quand il entendit avec surprise quelques pièces retentissant d'une manière
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véritablement fantastique dans le fond de sa poche....
Un sourire d'espérance illumina son visage, en se glissant de ses lèvres, dans ses traits et sur son front; il fit briller de joie ses yeux et ses joues sombres. Cette étincelle de bonheur ressemblait à ces feux qui courent dans les vestiges d'un papier déjà consumé par la flamme; mais le visage eut le sort des cendres noires : il redevint triste quand l'inconnu, ayant vivement retiré la main de son gousset, aperçut trois gros sous...
— Ah! mon bon Monsieur, la carital la carital... — catarina ! — Un petit sou pour avoir du pain...
Un jeune ramoneur dont la figure bouffie était noire, le corps brun de suie, les vétemens déguenillés , tendit la main à cet homme pour lui arracher ses derniers sous. A deux pas du petit Savoyard, un vieux pauvre honteux, maladif, souffreteux, ignoblement vêtu d'une tapisserie trouée , lui dit d'une grosse voix sourde :
— Monsieur, donnez-moi ce que vous voulez^ je prierai Dieu pour vous...
Mais quand Thomme jeune eut regardé le
vieillard, celui-ci se tut, et ne demanda plus rien, reconnaissant peut-être, sur ce visage funèbre , la livrée d'une misère plus âpre que la sienne.
— La carita ! la carita /...
L'inconnu jeta sa monnaie à l'enfant et au vieux pauvre, en quittant le trottoir pour aller vers les maisons...
Il ne pouvait plus supporter le poignant aspect de la Seine.
— Nous prierons Dieu pour la conservation de vos jours!... lui dirent les deux mendians.
En arrivant à l'étalage d'un marchand d'estampes , cet homme presque mort rencontra une jeune femme. Elle descendait de son brillant équipage, et sa robe, légèrement relevée par le marche-pied , laissa voir une jambe dont un bas blanc et bien tiré dessina le fin contour. Alors il contempla délicieusement cette charmante personne dont la figure était d'une beauté enivrante, et artistement encadrée dans le satin d'un chapeau gracieux.... puis, il fut séduit par une taille svelte^ par de jolis mouvemens. La jeune femme entra dans le magasin, y marchanda des album, des col-
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lections de lithographies... Elle en acheta pour plusieurs pièces d'or qui étincelèrent en sonnant sur le comptoir...
Le jeune homme, en apparence occupé sur le seuil de la porte à regarder des gravures exposées dans la montre, échangea capricieusement avec la belle inconnue l'œillade la plus perçante que puisse lancer un homme, contre un de ces coups d'œil insoucians jetés au hasard sur la foule... Et c'était, de sa part, un adieu à l'amour, à la femme!... Cette dernière et puissante interrogation ne fut même pas comprise, ne remua pas ce cœur de femme frivole, ne la fit pas rougir, ne lui fit pas baisser les yeux... Qu'était-ce pour elle?... Une admiration de plus, un désir excité dont elle triompherait, le soir, en disant: — J'étais jolie aujourd'hui.
Le jeune homme passa vivement à un autre cadre et ne se retourna point quand la jolie dame remonta dans sa voiture. Les chevaux partirent avec une vitesse aristocratique... Et cette dernière image du luxe , de l'élégance, flamba devant lui , rapide comme sa vie.
Alors il marcha d'un pas mélancolique le long des magasins, en examinant, sans beau-
coup d'intérêt, tout ce qui s'y trouvait étalé... Puis, quand les boutiques lui manquèrent, il contempla le Louvre, l'Institut, les tours de Notre-Dame, celles du Palais, le Pont des Arts. Ces monumens paraissaient prendre une physionomie triste en reflétant les teintes grises du ciel dont les rares clartés prêtaient un air menaçant à Paris, qui, pareil aune jolie femme, est soumis à d'inexplicables caprices de laideur et de beauté. Ainsi, la nature elle-même conspirait à le plonger dans une extase douloureuse.
En proie à cette puissance malfaisante dont nous éprouvons tous, en certains jours de notre vie, l'action dissolvante, il sentait son organisme arriver insensiblement aux phénomènes de la fluidité. Les tourmentes de cette agonie lui imprimaient un mouvement semblable à celui des vagues, et lui faisaient voir les bâtimens, les hommes à travers un brouillard , où tout ondoyait. Voulant se soustraire aux titillations morales que produisaient, sur son âme, les réactions de la nature physique, il se dirigea vers un magasin d'antiquités dans l'intention de donner «ne pâture à ses sens et d'y attendre la nuit en marchandant des ob-
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iets d'art. C'était, pour ainsi dire, quêter du courage et demander un cordial comme les criminels qui se défient de leurs forces en allant à réchafaud.
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