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yy LA PEAU DE CHAGRIN.
mes morts jusqu'à ce que notre valet de chambre entre et vienne nous dire :
— Monsieur, Madame la comtesse a répondu qu'elle vous attendrait ce soir...
Les merveilles dont l'aspect venait de présenter au jeune homme toute la création connue , mit dans son âme l'abattement que produit chez le philosophe la vue scientifique des créations inconnues.
Souhaitant plus vivement que jamais de mourir, il tomba sur une chaise curule , en laissant errer ses regards à travers les fantasmagories de ce panorama du passé. Alors, les tableaux s'illuminèrent, les têtes de vierge lui sourirent, et les statues se colorèrent d'une vie trompeuse. A la faveur de l'ombre, et mises en danse par la fiévreuse tourmente qui fermentait dans son cerveau brisé, toutes ces oeuvres s'agitèrent et tourbillonnèrent devant lui. Chaque magot lui lança une grimace. Les yeux des personnages représentés dans les tableaux , remuèrent en pétillant. Chacune de ces formes frémit, sautilla, se détacha de sa place, gravement, légèrement, avec grâce ou brusquerie selon ses mœurs, son caractère et sa contexture. Ce fut un mystérieux sabbat
digne des fantaisies entrevues par le docteur Faust sur le Brocken,
Mais, ces phénomènes d'optique enfantés , soit par la fatigue ou par la tension des forces oculaires , soit par les caprices du crépuscule, ne pouvaient effrayer l'inconnu. Les terreurs de la vie étaient impuissantes sur une âme familiarisée avec les terreurs de la mort. Il favorisa même, par une sorte de complicité railleuse, les bizarreries de ce galvanisme moral , dont les prodiges s'accouplaient aux dernières pensées à la faveur desquelles il évoquait sa triste existence...
Le silence régnait autour de lui , si profond, que , bientôt , il s'aventura dans une douce rêverie, dont les impressions, graduellement noires, suivirent, de nuance en nuance et comme par magie , les lentes dégradations de la lumière.
Une lueur prête à quitter le ciel ayant fait reluire un dernier reflet rouge en luttant contre la nuit, il leva la tête et vit un squelette à peine éclairé qui, le montrant du doigt, pencha dubitativement le crâne de droite à gauche, comme pour lui dire :
—Les morts ne veulent pas encore de toi!...
En passant la main sur son front , pour chasser le sommeil, le jeune homme sentit distinctement un vent frais produit par je ne sais quoi de velu qui lui effleura les joues... Il frissonna. Mais, les vitres ayant retenti d'un claquement sourd, il pensa que cette caresse froide et digne des mystères de la tombe lui avait été faite par quelque chauve -souris.
Pendant un moment encore, les vagues reflets du couchant lui permirent d'apercevoir indistinctement les fantômes dont il était entouré. Puis , toute cette nature morte s'abolit dans une même teinte noire.
La nuit, l'heure de mourir étaient subitement venues...
Il se passa, dès ce moment, un certain laps de temps, pendant lequel il n'eut aucune perception claire des choses terrestres, soit qu'il se fût enseveli dans une rêverie plus profonde , soit qu'il eût cédé à la somnolence provoquée par ses fatigues et par la multitude des pensées qui lui déchiraient le cœur.
Mais, tout à coup, il crut avoir été appelé par une voix terrible et tressaillit comme lorsque nous sommes précipités dans un abîme par quelque brûlant cauchemar. Il ferma les
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yeux , ébloui par les rayons d'une vive lumière...
Il vit briller au sein des ténèbres une sphère rougeâtre dont le centre était occupé par un petit vieillard qui se tenait debout et dirigeait sur son visage la clarté d'une lampe. Il ne l'avait entendu ni venir, ni parler, ni se mouvoir...
Cette apparition eut quelque chose de magique. L'homme le plus intrépide , surpris ainsi dans son sommeil, aurait sans doute tremblé devant ce personnage extraordinaire qui semblait être sorti d'un sarcophage voisin.
La singulière jeunesse qui animait les yeux immobiles de cette espèce de fantôme empêchait l'inconnu de croire à des effets surnaturels. Néanmoins , pendant le rapide intervalle qui sépara sa vie somnambulique de sa vie réelle, il demeura dans le doute philosophique recommandé par Descartes , et fut alors , malgré lui, sous la puissance de ces inexplicables hallucinations, dont notre fierté repousse les mystères ou que notre science impuissante tâche en vain d'analyser. ..
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Figurez-vous un petit vieillard sec et maigre , vêtu d'une robe en velours noir , serrée autour de ses reins par un gros cordon de soie. Sa tète était couverte d'une calotte en velours également noir, qui laissait passer, de chaque côté de la figure , les ondoyantes nappes d'une longue chevelure d'argent. La robe ensevelissant le corps comme dans un vaste lin-
ceul, et la coiffure étant appliquée sur le crâne de manière à encadrer le front, ne permettait de voir qu'une étroite figure blanche. Sans le bras décharné, qui ressemblait à un bâton sur lequel on aurait posé une étoffe, et que le vieillard tenait en Fair pour faire porter sur le jeune homme toute la clarté de la lampe , ce visage aurait paru suspendu dans les airs. ... Une barbe blanche et taillée en pointe cachait le menton de cet être bizarre, et lui donnait l'apparence de ces têtes judaïques qui servent de types aux artistes quand ils veulent représenter Moïse.
• Les lèvres de cet homme étaient si pâles et si minces qu'il fallait une attention particulière pour deviner la ligne étroite tracée par sa bouche dans ce pâle visage. Son large front ridé , ses joues blêmes et creuses , la rigueur implacable de ses petits yeux verts, dénués de cils et de sourcils, pouvaient faire croire à l'inconnu que le peseur d'or de Gérard Dow était sorti de son cadre... Une finesse incroyable, trahie par les sinuosités de ses rides, par les plis circulaires dessinés sur ses tempes, accusait une science profonde des choses de la vie.
Il était impossible de tromper cet homme qui semblait avoir le don de surprendre les pensées au fond des cœurs les plus discrets. Les mœurs de toutes les nations du globe et leurs sagesses , se résumaient sur sa face froide, comme les productions du monde entier se trouvaient accumulées dans ses magasins poudreux. Vous y lisiez une incroyable conscience de force et la tranquillité lucide d'un dieu qui voit tout , ou d'un homme qui a tout vu. Un peintre aurait, avec deux expressions différentes et en deux coups de pinceau, fait de cette figure, soit une belle image du Père Eternel, soit le masque ricaneur de Méphistophélès ; car il y avait tout ensemble une suprême puissance dans le front et de sinistres railleries sur la bouche.
En broyant les chagrins et les peines humaines sous un pouvoir immense, cet homme devait avoir tué les joies terrestres. L'on frémissait en pressentant que ce vieux génie habitait une sphère étrangère au monde et où il vivait seul, sans jouissances , parce qu'il n'avait plus d'illusions; sans douleur, parce qu'i| ne connaissait plus de plaisirs.
Il se tenait debout, immobile, inébran-
lable comme une étoile au milieu d'un nuage de lumière... Ses yeux verts, pleins de je ne sais quelle malice calme , semblaient éclairer le monde moral comme sa lampe illuminait ce cabinet mystérieux...
Tel fut le spectacle étrange qui surprit le jeune homme au moment où il ouvrit les yeux, après avoir été bercé par des pensées de mort et de fantastiques images.
S'il demeura comme étourdi, s'il se laissa momentanément dominer par une croyance digne d'enfans qui écoutent les contes de leur nourrice, il faut attribuer cette erreur au voile étendu sur sa vie et son entendement par ses méditations , à l'agacement de ses nerfs irrités , au drame violent dont les scènes venaient de lui prodiguer les atroces délices contenues dans un morceau d'opium...
Cette vision avait lieu dans Paris, sur le quai Voltaire , au dix-neuvième siècle , temps et lieux où la magie devait être impossible...
Voisin de la maison où le dieu de l'incrédulité française avait expiré, disciple de Gay- Lussac et d'Arago, contempteur des tours de gobelets , l'inconnu n'obéissait sans doute qu'aux fascinations poétiques dont il avait
accepté les prestiges et auxquelles nous nous» prétons souvent comme pour fuir de désespérantes vérités, comme pour tenter la puissance de Dieu...
Il trembla donc devant cette lumière et ce vieillard, agité par l'inexplicable pressentiment de quelque pouvoir étrange; mais cette émotion précordiale était semblable à celle que nous avons tous éprouvée devant Napoléon , ou en présence de quelque grand homme revêtu de gloire et brillant de génie.