CHAPITRE V
études, partagé les mômes travaux. On connaissait si bien notre amitié, qu'on aurait craint de nous séparer. Où l'un allait, l'autre était sûr d'aller. Que de doux rêves n'avons-nous pas échangés, sur le pont de notre navire, durant les nuits sereines, à la clarté des cieux étoiles ! Que d'espérances n'avons-nous pas mêlées et confondues au bruit harmonieux de ces vagues perfides qui devaient sitôt nous désunir ! Nous n'avions qu'une volonté, nous n'étions qu'une âme à nous deux. Et cependant il n'est plus, et je vis ! »
A ces mots, il s'accouda sur la table, et, la tête appuyée sur ses mains, il sembla s'abîmer dans une méditation douloureuse.
« Pauvres jeunes gens ! — s'écria Jeanne avec un naïf attendrissement.
— Ces Anglais ont du bon, — dit Jean en vidant un verre de vin de Bordeaux.
— Il y a d'honnêtes gens partout, — dit Christophe... — Voyons, mon capitaine, — ajouta-t-il en frappant sur l'épaule désir George, — ne vous laissez pas abattre ainsi. Vous êtes jeune, partant destiné à perdre encore bien des frégates et bien des amis. L'homme de mer doit être prêt à tout. Vous savez le proverbe : Les femmes et la mer, bien fou est qui s'y lie. Moi qui vous parle, j'en ai vu de sévères. Nous avons un ennemi commun : l'Océan vous a pris un ami ; il nous a pris, à nous, notre vieux père et notre jeune frère. Remplissez votre verre : je veux que nous portions un toast à la mémoire de ceux que nous avons aimés. »
Sir George se leva, et, près de porter à ses lèvres le verre que Christophe venait de remplir:
— A la mémoire du père et du frère de mon sauveur ! — dit-il, — et puissent descendre sur cette maison hospitalière toutes les bénédictions du ciel ! »
Jean, Christophe et la jeune fille s'étaient levés en même temps.
« A la mémoire de sir Albert, qui fut l'ami de notre hôte! — répliqua Christophe, — et puissent descendre dans le cœur de sir George toutes les joies et toutes les consolations de la terre !
— A vous aussi, — ajouta l'officier en saluant Jeanne avec une grave politesse; — à vous, jeune et belle miss, qui, pour me servir des expressions d'un vieux poëte anglais, vous trouvez mêlée à ces souvenirs de deuil comme un myrte en fleur à la sombre verdure des cyprès. »
A ces mots, ils se rassirent tous, et la conversation reprit son cours. Sir George parlait la langue de ses hôtes avec une remarquable facilité, l'accent étranger qu'il y mêlait donnait je ne sais quelle grâce à chacune de ses paroles.
Cependant la jeune fille l'observait avec un étonnement qu'on peut imaginer sans peine.
Jeanne avait été élevée dans la haine de l'Angleterre. Grâce à l'éducation politique que Christophe et Jean avaient donnée à leur nièce, jusqu'alors l'Angleterre n'avait été pour elle que la perfide Albion, la patrie d'Hudson Lowe, une cage de fer dans laquelle l'empereur Napoléon était mort à petit feu, une île d'ogres et d'anthropophages, un nid de serpents au milieu des flots. En outre, elle savait, depuis le berceau, que son père avait été tué par un officier de la marine anglaise. Enfin, elle avait naïvement pensé