CHAPITRE V
jusque-là que tous les marins, excepté dans les poëmes de Byron, juraient, buvaient, fumaient, avaient de larges mains , une longue barbe , et ressemblaient, en un mot, à l'ex-lieutenant du brick la Vaillance. Aussi peut-on se faire aisément une idée du charme imprévu qui entoura tout d'abord à ses yeux la présence de sir George au Goat-d'Or. Tout en lui la surprenait, tout la jetait dans des étonnements ingénus qui touchaient presque h l'extase: l'élégance de son langage, la distinction de ses manières, la délicatesse de ses traits, la pâleur de son teint, le bleu de ses regards, et jusqu'à la blancheur aristocratique de ses mains^. elle remarquait tout, elle examinait tout avec une chaste curiosité, comme si cet homme n'était pas de la même espèce que Christophe et Jean.
Le repas achevé, sir George alla, sans plus tarder, faire son rapport au consul anglais résidant à Saint- Brieuc. Christophe et Jean l'accompagnèrent et appuyèrent sa déposition de leur témoignage. Ainsi que cela se pratique en pareille occurrence, il fut décidé que sir George attendrait, pour aller se présenter devant le conseil d'amirauté, le départ du premier bâtiment qui ferait voile pour l'Angleterre. D'ici là, le consul lui offrit l'hospitalité ; mais, ne voulant pas désobliger les Legoff, qui insistaient chaleureusement pour qu'il revînt avec eux, sir George demanda qu'il lui fût permis d'établir sa résidence au Coat-d'Or, où d'ailleurs sa présence était nécessaire pour opérer, s'il y avait lieu, le sauvetage des débris du navire.
Le soir du mêmejour une cérémonie touchante eut
lieu à Bignic. A la tombée de la nuit, les trois Legoff, Jeanne et leurs serviteurs accompagnèrent sir George au cimetière du village. En marchant le long de la plage, l'officier aperçut les lambeaux de son pavillon, que la mer y avait déposés ; il les releva, les baisa tristement et les plaça religieusement sur son cœur. Grâce aux soins de Joseph, tous les cadavres ramassés sur la grève avaient été portés dans une fosse commune, creusée à l'angle du cimetière qui touchait de plus près à l'Océan. Le vieux curé avait dit pour eux la messe des morts sans se soucier de savoif s'ils avaient été durant leur vie catholiques ou protestants. Ce fut lui qui, après les avoir bénis dans leur dernier asile, jeta sur eux la première pelletée déterre, sir George jeta la seconde; puis, quand le fossoyeur eut achevé l'œuvre, au milieu du silence et du recueillement des assistants, sir George planta luimême sur le sol fraîchement remué qui recouvrait ses frères, une croix de bois, qu'il avait enveloppée des lambeaux du pavillon anglais. Après leur avoir dit une dernière fois adieu, il s'éloigna à pas lents, et la petite caravane reprit le chemin du château.
Le souper fut court, triste et silencieux, véritable lepas de funérailles. D'ailleurs, à part les impressions lugubres qu'ils avaient rapportées, tous les convives étaient harassés. La nuit et le jour qui venaient de s'écouler avaient été rudes et laborieux pour tous. N'étant plus exalté par le sentiment impérieux des devoirs qu'il venait de remplir, sir George se soutenait à peine. Jeanne était la seule qui ne sentît point de lassitude : chez elle, l'émotion et la curiosité, le charme du nouveau, l'attrait de l'inconnu.