‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 107 sur 146 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

chercher — sir George, — dit avec gravité la jeune fille, qui se rappelait les pieuses leçons de Joseph.

— Enfant, vous dites vrai, — ajouta George avec tristesse; — les malheureux et les exilés n'ont point de patrie sur la terre. »

Jeanne comprit qu'il y avait un secret douloureux dans la destinée de son hôte. Elle n'osa pas l'interroger; mais leurs regardi^ se rencontrèrent, et lorsqu'ils rentrèrent au Coat-d'Or, un lien invisible existait déjà entre ces deux âmes.

La présence de sir George donna une vie nouvelle au château. Les repas devinrent plus animés; les conversations abrégèrent, en l'égayant, le cours des soirées. Sir George avait beaucoup voyagé, beaucoup vu, beaucoup observé. Sous un flegme appariant, sous un fond de tristesse réelle, il cachait un cœur prompt à l'enthousiasme, un esprit facile et parfois enjoué. Pour employer les expressions énergiques de Christophe, c'était un Français cousu ùans la peau d'un Anglais. Chez lui, toutefois, l'expansion et la gaieté étaient tempérées par une longue habitude de réserve et de mélancolie. Il ne parlait jamais de lui, se mettait rarement en scène ; mais il racontait avec charme ses voyages en lointains pays. Quoique jeune encore, il avait navigué dans toutes les mers et doublé tous les continents ; les glaces de la Norwége, les rives du Bosphoreetlesbordsdel'Indus lui étaient aussi familiers qu'à Jeanne les falaises de l'Océan -^ui s'étendent du Coat-d'Or à Bignic. Il connaissait le monde ancien aussi bien que le nouveau monde, il avait visité les ruines de la vieille Egypte et les forêts de la jeune Amérique. Il disait en poète ce qu'il

avait vu, ce qu'il avait senti. A tous ces récits le nom d'Albert se mêlait sans cesse, et Jeanne écoutait, comme suspendue aux lèvres de l'étranger.

Puis venaient les vieilles querelles de la France et de l'Angleterre. C'était surtout sur ce terrain que Christophe et Jean se plaisaient à attirer leur hôte. Sir George soutenait noblement l'honneur du pavillon britannique, mais on pouvait deviner que son cœur était pour la France. Il en aimait toutes les gloires, il en respectait tous les malheurs, et presque toujours, à leur grand désappointement, Christophe et Jean trouvaient en lui un complice au lieu d'un adversaire. Sir George apportait dans toutes ces discussions une élégance de formes, une élévation d'idées et une éloquence chevaleresque qui exaltaient d'autant plus l'imagination de Jeanne, que Jean et Christophe ne l'y avaient pas habituée.

Assis sous le manteau de la cheminée, Joseph se mêlait rareme»it ^ ces entretiens ; les mains sur ses genoux, les pieds sur les chenets, plus que jamais triste et réfléchi, il observait tour à tour avec un secret sentiment de chagrin et de jalousie sir George, et Jeanne qui n'avait plus d'yeux et d'oreilles que pour voir et pour entendre le jeune officier. Tous deux étaient jeunes et beaux ; le pauvre Joseph, en les contemplant l'un et l'autre, ne pouvait se défendre d'un mouvement de tristesse et d'envie. Il souffrait : comment n'aurait-il pas souffert? Depuis le jour où cet étranger avait franchi pour la première fois le seuil du Coat-d'Or, c'est à peine si l'ingrate avait eu pour son oncle quelques paroles affectueuses et quelques bienveillants sourires. Sir George l'absorbait

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