‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 108 sur 146 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

tout entière; Joseph n'était plus qu*un roi détrôné sous ce toit où il avait tenu si longtemps le double sceptre des affections et de Tintelligence. Hélas ! le spectacle de ces deux jeunes cœurs qui s'aimaient sans se le dire, peut-être aussi sans le savoir, lui révéla dans toute son étendue le mal de son âme, qu'il ignorait encore. Il le connut enfin, le secret de ce mal qui depuis quelque temps troublait sa veille et son sommeil. Confus et misérable, agenouillé chaque soir devant son prie-Dieu, il appela le ciel à son aide.

Quant aux deux autres Legoff, ils ne remarquaient rien, ils ne soupçonnaient rien ; leur hôte les amusait; envoyant leur nièce reprendre la sérénité de son humeur, Christophe et Jean avaient repris leur sécurité. Ils jouaient ainsi tous trois, sans s'en douter, Joseph le rôle d'un amant jaloux^, Christophe et Jean celui de deux maris aveugles.

Il fallait l'inexpérience qu'avaient ces deux hommes de la passion, non-seulement pour ne rien voir de ce qui se passait sous leurs yeux, mais aussi pour n'avoir point prévu, dès l'entrée de sir George au Coat-d'Or, ce qui allait nécessairement arriver. Oui, sans doute, ils s'aimaient, ces deux cœurs. Par quel charme aurait-il pu en être autrement? Depuis longtemps Jeanne était pour l'amour une proie toute prête. Elle entrait dans cet âge où l'amour est comme une flamme inquiète qui cherche à se poser ; elle touchait à cette heure matinale où le blond essaim de nos rêves s'abat autour de la première ruche qui lui est offerte, où nous saluons, comme un ange tout exprès pour nous descendu du ciel, le premier être

que nous envoie le hasard ou la Providence. Age charmant ! heure trop vite envolée ! La jeunesse est comme un arbre en fleur sur le bord d'un chemin; c'est sur le front du premier voyageur qui s'assied sous ses branches qu'elle secoue sa fraîcheur, ses illusions et ses parfums.

Ainsi, au point où en était Jeanne, le premier venu, il faut bien le dire, aurait eu des chances pour ab» sorber à son profit cette sève exubérante qui ne demandait qu'à s'épandre. Or, la destinée servait cette enfant au gré de ses rêves, son imagination n'avait rien à créer à côté de la réalité. Rien n'y manquait, pas même la mise en sène. La nuit sombre, la mer en furie, le canon mêlant sa voix terrible et solennelle aux mugissements de la tempête, une frégate échouée en vue de la côte, tout l'équipage englouti par les flots ; le capitaine seul arraché, malgré lui, au gouffre près de le dévorer : c'était là, assurément, plus qu'il n'en fallait pour émouvoir un cœur romanesque et le disposer en faveur du héros d'une telle aventure.

Pour mettre le comble à tant d'enchantements, ce héros avait en lui toute l'étrangeté de sa position. Il était jeune, intrépide et chevaleresque, grave et réservé, mélancolique et tendre. Enfin, comme s'il n'eût pas suffi de tant de séductions, il y avait dans sa vie un secret douloureux qui l'enveloppait d'un poétique mystère et donnait le dernier trait à ss ressemblance avec les pâles figures que toutes lef jeunes filles ont plus ou moins entrevues dans leur songes. Jeanne l'aima; comment ne l'eûl-elle pa > aimé ? Et lui-môme, à moins d'être indigue d'in-

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