CHAPITRE Vin
Élevée en toute liberté, nature franche et primitive, Jeanne ignorait la feinte et la dissimulation tout aussi bien que la résignation et la patience. Si chaste et si pure qu'elle ne soupçonnait même pas la réserve que les convenances imposent à la passion, elle devait, sous le coup d'une impression vraie, agir spontanément, sans réflexion, sans frein et sans entraves. Elle ne fit qu'un bond de sa chambre au salon.
Les trois Legoff s'y trouvaient encore réunis.
Assis autour de l'âtre, ils se concertaient sur la ♦açon dont ils devaient s'y prendre pour annoncer à Jeanne le départ de sir George; ils ne se dissimulaient pas qu'il leur restait encore fort à faire, et qu'ils auraient difficilement raison de leur nièce. Joseph surtout, qui était descendu dans ce cœur, en pressentait avec effroi les révoltes et le désespoir. Ils s'effrayaient aussi tous trois de l'avenir, car ils savaient déjà par expérience combien une jeune fille est un trésor difficile à garder.
« J'espère, — disait Jean, — que nous voilà guéris pourlongtempsdumalde l'hospitalité îLePère éternel viendrait frapper lui-même à la porte du Coat-d'Or, que je ne lui ouvrirais pas.
— Mon frère, — répondit Joseph, qu'effarouchait toujours l'impiété de l'ancien caporal, — rappelezvous que c'est pour avoir empêché le Fils de Dieu de s'asseoir sur le banc de sa porte, que le Juif Errant fut condamné à marcher sans cesse ni repos.
— Que le diable vous emporte, toi et ton Juif Errant ! — s'écria Jean en haussant les épaules avec humeur. — Penses-tu qu'il soit agréable d'avoir au
logis un pèlerin qui lampe votre vin de Bordeaux et vous exprime sa reconnaissance en enlevant le cœur de votre nièce ?
— Ils peuvent bien tous se noyer comme des rats, — ajouta Christophe ; — que je sois pendu si je leur jette seulement le bout d'une ficelle !
— Oui, — dit Jean, — le sauvetage t'a bien réussi ! C'est un joli succès, tu peux t'en vanter î
— Mes frères, — répliqua Joseph, — il ne sied pas de regretter le bien qu'on a pu faire : Dieu nous en récompense tôt ou tard, ici-bas où là-haut, dans ce monde ou dans l'autre.
— Merci ! — dit Jean ; — en attendant, tire-nous de là, — ajouta-t-il en voyant la porte du salon s'ouvrir violemment, et Jeanne ^trer, pâle comme un marbre, les cheveux en déosrdre, l'œil étincelant.
— Sir George, où est sir George? — demandât-elle d'une voix tremblante.
— Mon petit ange, — répondit Christophe de son air le plus doux et de sa voix la plus caressante, — sir George a reçu l'ordre de se rendre immédiatement à Saint-Brieuc ; un sloop en partance pour l'Angleterre n'attendait plus que lui pour mettre à la voile. Notre hôte a bien regretté de ne pouvoir te baiser la main avant son départ ; mais tu conçois qu'il n'avait pas de temps à perdre...
— Parti! — s'écria Jeanne d'une voix ardente et brève : — c'est impossible, mes oncles ; sir George ne doit point partir.
— Chère enfant, — dit Joseph, — il reste à sir George de graves devoirs à remplir. Il a des comptes à rendre devant le conseil d'amirauté de son pays. Il