CHAPITRE VIII
y va de bien plus que sa vie, puisqu'il y va de son honneur.
— Je vous dis, moi, que c'est impossible, — s'écria Jeanne avec fermeté. — H y a des raisons pour que sir George ne parte pas. Il faut courir et le ramener. Ce n'est point de son gré que sir George a quitté ces lieux, je le sais, je le sens, j'en suis sûre. Il n'y a pas de sloop à Saint-Brieuc, prêt à partir pour l'Angleterre : le vent est contraire : je m'y connais. Vous me trompez.
— Voyons, voyons, — dit à son tour Jean d'un air patelin; — voilà des enfantillages ! En fin de compte, qu'ya-t-il de changé autour de toi? Ne sommes-nous plus tes vieux oncles?
— Oui ! — s'écria-t-elle en passant tout d'un coup de l'exaltation à l'attendrissement; — oui, vous êtes toujours mes vieux oncles, mes bons et vieux amis, n'est-ce pas ? Oui, je suis toujours votre enfant bienaimée, — ajouta-t-elle d'une voix suppliante, en allant de l'un à l'autre, en les embrassant tour à tour. — Mon oncle l'amiral, vous m'avez appelée du nom de votre brick. Mon oncle le colonel, vous êtes mon parrain ; je porte votre nom. C'est vous qui le premier m'avez bercée sur votre noble poitrine : c'est vous qui m'avez appris à chérir les armes de la France et la gloire de votre empereur. Et toi, mon bon Joseph, toi dont les prières sont si agréables à Dieu, je suis ton élève, ta sœur et ta compagne.
— Ah î sirène ! ah ! serpent ! — murmura Christophe essayant, mais vainement, de surmonter son émotion.
— Puisque vous m'aimez, — reprit-elle, — vous
ne voulez pas que je meure, car elle en mourrait, votre Jeanne !
— Mourir ! — s'écrièrent-ils tous trois en se pressa nt autour de leur nièce.
— Mes oncles, — dit Jeanne avec fierté, — j'aime sir George, il m'aime. Je l'ai déjà nommé mon époux dans mon cœur; si je le perds, votre nièce est veuve, et n'a plus qu'à mourir.
— Quelle folie ! — dit Jean ; un méchant petit officier de marine qui n'a pas le sou !
— Je l'aime et je suis riche, — répondit la jeune fille.
— Un maladroit, — dit Christophe, — qui ne sait pas même les éléments de son métier, et que l'amirauté britannique devrait faire passer par les verges sur l'une des places de Londres !
— Qu'importe, si je l'aime? — répondit Jeanne avec orgueil.
— Un jeune homme, — dit Joseph, — dont nous ne connaissons ni les antécédents ni la famille.
— Je l'aime et veux être sa femme, — répliqua l'inflexible enfant.
— Mais, Jeanne, tu n'y réfléchis pas ! — s'écria Christophe. — Tu oublies que sir George est Anglais, que c'est un Anglais qui a tué ton père et t'a faite orpheline au berceau !
— Songe, mon enfant, — dit Joseph, — que sir George appartient sans doute à la religion prolestante !
— Tout cela m'est égal, — répondit Jeanne. — Je l'aime et le veux pour mari. »
Ainsi l'on put voir aux prises, d'mi côté l'égoïsme