‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 119 sur 146 · CHAPITRE VllI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VllI

de l'amour, de l'autre l'égoïsme de la famille. Tous deux furent inexorables. On procéda d'abord de part et d'autre parla prière etpar les larmes ; on fmitparen arriver aux récriminations et à la colère. Christophe, Jean et Joseph lui-môme pensaient au fond que l'amour de Jeanne n'était qu'un enfantillage; mais quand bien même ils eneussentapprécié toute la gravité, ces hommes n'auraient jamais consenti à donner leur nièce à sir George, tant ils étaient convaincus qu'ainsi mariée leur nièce était perdue pour eux. Vainement donc elle les supplia : ils se montrèrent impitoyables. Vainement ils s'efforcèrent de l'amener à leur sentiment : ils la trouvèrent inébranlable.

— Chère et cruelle enfant, — s'écria Joseph, qui voulut tenter un dernier effort, — n'es-tu donc pas bien heureuse ainsi? Quel besoin insensé te presse d'échanger ta jeune liberté contre les soucis du mariage? Tu commences la vie à peine, et voici déjà que tu veux t'enchaîner par des liens éternels? Que manque-t-il à ton bonheur?

— Sir George, » répondit Jeanne avec un implacable sang-froid.

Le pauvre Joseph ne se sentit pas le courage de pousser plus loin un discours dont l'exorde venait d'obtenir un si brillant succès.

— Va, tu n'es qu'une ingrate ! — s'écria Jean avec amertume.

— Oui, — s'écria Christophe avec emportement, — et je ne pense pas qu'il y ait jamais eu sous le ciel un cœur si ingrat que le tien. Oublie donc ce que tes oncles ont été pour toi ; hâte-toi d'en perdre tout à

lait la mémoire, si tu ne veux pas que ta propre conscience se soulève pour te maudire.

— Je vous comprends, — dit Jeanne en pleurant, et je lis enfin dans vos âmes. — Allez, vous ne m'avez jamais aimée ! Non, jamais vous ne m'avez aimée, barbares ! J'ai maintenant le secret de vos égoïstes tendresses. Je n'ai d'abord été pour vous qu'un jouet, un amusement, une distraction. Plus tard, c'est votre orgueil qui m'a parée, et non pas votre amour. Je n'ai dû qu'à votre vanité vos caresses et vos présents. Il ne vous a plu d'embellir ma jeunesse que pour animer votre maison, égayer vos loisirs. Encore à cette heure, ce n'est pas votre afTection qui tremble de me perdre, c'est votre égoïsme qui se révolte et s'indigne à la pensée que ma destinée pourrait ne plus se bornera charmer vos journées oisives. Et c'est moi que vous accusez de cruauté et d'ingratitude! Si je pouvais vous ouvrir ce cœur, vous y verriez, hommes sans pitié, que je vous associais avec joie à tous mes rêves de bonheur. Quand je serais ingrate, d'ailleurs ! — s'écria-t-elle avec désespoir.— Est-ce ma faute, à moi, si dans votre Coatd'Or on se meurt de tristesse et d'ennui! Est-ce ma faute, si vous n'êtes pas à vous trois le monde entier et la vie tout entière ? Que me font vos parures, vos diamants, vos bijoux, si je ne dois être jeune et belle que pour les goélands de ces rivages ! Mes oncles, prenez-y garde, j'ai de votre sang dans les veines. Vous m'avez appelée Vaillance; je suis fille à vous prouver tôt ou tard que j'étais digne de me nommer ainsi.

— Mais, malheureuse égarée, — s'écria Chris-

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