CHAPITRE IX
seph, il chantait les louanges du Seigneur, et ne se lassait pas de contempler les deux jeunes têtes qu'il avait tant de fois baisées l'une et l'autre au berceau.
Le bonheur et l'amoursont deux grands médecins. Au bout d'une semaine, Jeanne était tout à fait rétablie. Il avait été décidé que toute la famille accompagnerait George ; car, bien qu'il eût recouvré sa patrie, son nom et sa famille, Hubert n'en restait pas moins, jusqu'à nouvel ordre, l'humble sujet de l'Angleterre.
En effet, ils s'embarquèrent tous à bord du Waverley ; ce fut un voyage enchanté, excepté pour Christophe et pour Jean, qui se résignèrent difficilement à mettre le pied sur le sol de la perfide Albion. Ils déclarèrent que Londres était un horrible bourg, bien inférieur, pour les monuments, àBignic et surtout à Saint-Brieuc. Ils avaient, dans les rues, une certaine façon de regarder les gens, qui faillit maintes fois leur attirer une méchante affaire. Jean, qui s'était imaginé jusqu'alors que Sainte-Hélène était une prison de Londres, demanda à visiter le cachot où son empereur était mort.
En moins de quelques jours, George en eut fini avec le conseil d'amirauté britannique; Jean et Christophe s'y présentèrent pour l'appuyer de leur témoignage. Jean trouva le moyen de faire intervenir la grande ombre de Napoléon, et s'exprima en termes si malséants pour l'Angleterre, qu'on fut obligé de lui imposer silence et de le mettre poliment à la porte. Le jeune homme n'en arriva pas moins à son but. Il offrit sa démission, qui fut acceptée ; un mois ne s'était pas écoulé depuis leur
départ de la France, qu'ils en avaient regagné les rivages.
Ce ne fut qu'à la mairie que Jeanne apprit qu'elle épousait son oncle : on peut juger de sa joie et de ses transports, en découvrant qu'elle continuerait de porter le nom que Joseph, Christophe et Jean lui avaient rendu cher,
A l'heure où nous achevons ce récit, sept années ont passé sur le mariage de nos deux jeunes gens ; c'est toujours dans leur cœur le même amour et la môme tendresse. Jeanne n'a rien perdu de sa grâce et de sa beauté; grave et souriante, comme il sied à une jeune mère, elle est plus que jamais l'orgueil et la joie du Coat-d'Or.Deux beaux enfants jouent à ses pieds, et ses vieux oncles redoublent autour d'elle de respect et d'adoration : « Car c'est toi, ma fille, — lui disent-ils souvent, — c'est toi qui nous as ouvert les voies bénies du devoir et de la famille. »
FIN DE YAILLANGE.
Vers l'automne de i830, par une soirée froide et pluvieuse^ une chaise de poste, qui suivait la route d'Angers à Nantes, quitta brusquement le grand chemin pour prendre un sentier enfoncé dans les terres. Il faisait une affreuse nuit. Le vent sifflait à travers les arbres ; les rameaux dépouillés craquaient ; les orfraies criaient dans le creux des chênes. A. chaque instant, les chevaux, découragés, refusaient d'avancer; le postillon jurait, et la chaise, battue par la tourmente, menaçait de s'abîmer dans les ornières des sentiers effondrés. Pas une étoile ne brillait au ciel, pas une lumière dans le paysage ; des aboiements plaintifs, qui se mêlaient à longs intervalles aux gémissements de la bise, révélaient seuls quelques habitations éloignées.
Au milieu de cette scène désolée, la voiture était, à l'intérieur, silencieuse comme un tombeau : pas un mouvement, pas un bruit de voix qui trahît au dedans l'inquiétude ou l'impatience ; on eût dit le voyage d'un mort gagnant sa demeure dernière. Enfin, au bout de quelques heures, Iqs chevaux galo-
pèrent sur un terrain ferme et sonore, entre une double rangée de platanes; le fouet du postillon donna joyeusement la fanfare d'arrivée, et la chaise s'arrêta bientôt devant le perron du vieux château de Beaumeillant.
Al'immobilité du manoir, il était aisé de voir qu'on n'y attendait personne ; ce fut le postillon qui ouvrit la portière et abaissa le marchepied. Une femme de chambre s'élança la première, et, pour l'aider à descendre, offrit respectueusement sa main à une femme pâle et languissante. Cependant les fenêtres s'étaient illuminées, et les serviteurs, accourus avec des flambeaux, reconnurent leur maîtresse à tous, la comtesse de Beaumeillant.
Elle était bien changée, et chacun, en l'apercevant, ne put réprimer un mouvement de douloureux étonnement. Il est vrai qu'ils ne l'avaient pas vue depuis près de deux ans : ces deux années avaient sufû pour flétrir à jamais ce qui restait en elle de beauté. Elle monta lentement les degrés du perron; et, coupant court à l'empressement de ses gens, elle demanda son fils. Au même instant, ungrand et beau jeune homme la reçut sur son cœur et l'emporta presque évanouie entre ses bras.
En revenant à elle, madame de Beaumeillant vit à ses genoux son fils qui la regardait avec amour. Elle prit entre ses mains cette blonde tête, et, la pressant contre son sein par une étreinte convulsive, elle l'inonda de ses larmes. Richard pleurait aussi, et déjà aux transports de sa joie se mêlaient des pensées amères; car, malgré sa grande jeunesse et son ignorance des choses de la vie, il comprenait vaguement