‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 126 sur 146 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

que les pleurs qu'il voyait couler avaient une autre source que l'attendrissement du retour : sous ces traits ravagés moins par le temps que par la douleur, il pressentait une âme mortellement atteinte qui revenait au gîte pour se reposer et s'éteindre.

Ce jeune homme était grave avant l'âge.

Né au milieu des orages d'une union tourmentée, il avait assisté, enfant, au plus lamentable spectacle qui se puisse donner autour d'un berceau. Des scènes mystérieuses, étranges, mêlées de sanglots, de colère et de haine, avaient grondé comme la foudre sur ses premiers ans. Il en gardait encore un souvenir rempli d'épouvante. Baigné par les pleurs de sa mère, sans un sourire de son père pour le réchauffer, il s'était élevé tristement, pareil à cesplantes qui croissent dans les coins humides et sombres. On ne sait pas quel trouble funeste, quelle précoce expérience jettent dans le cœur des enfants les luttes du foyer et la division des époux. Heureux ceux qui, nés entre deux baisers, ont pu grandir dans l'atmosphère des tendresses mutuelles !

Un jour, celui dontnous parlons vit sa mère partir seule, éplorée, comme s'il se fût agi d'un long voyage et d'une séparation éternelle. Le voyage fut long, en effet. Elle avait promis un prompt retour, mais son fils l'attendit vainement. Elle ne revint plus que de loin en loin, pour le voir un instant, l'embrasser à la hâte, et s'enfuir de ces lieux, d'oii elle semblait exilée.

Richard resta près de son père ; son cœur tout entier avait suivi l'absente. Il tenait de sa mère une âme délicate et tendre, qu'intimidait la nature fioide

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et chagrine du comte de Beaumeillant. Trop jeune pour avoir pu comprendre le drame qui s'était joué près de lui, il n'osait décider quelle était la victime ; mais il y avait en lui un instinct inavoué qui accusait sourdement le comte, cet instinct des fils qui voient pleurer leur mère. Sa sensibilité s'exalta dans la solitude ; ses facultés expansives, comprimées par ses alentours, s'exercèrent sur ses souvenirs. Il se rappelait le noble et doux visage qui s'était tant de fois penché sur son berceau avec un pâle sourire ; il peupla son cœur de cette image désolée.

En grandissant, cette affection prit un caractère romanesque et passionné. Madame de Beaumeillant revenait à longs intervalles. Elle venait à la dérobée, jamais au château, mais dans le village voisin, où elle faisait appeler son fils. Richard accourait, et c'étaient, sous l'humble toit qui abritait tant de bonheur, d'indicibles transports et des tendresses ineffables. Ces instants étaient courts, mais enivrants. Plus d'une fois, pour les prolonger, la jeune mèfe demeura cachée plusieurs jours au village. On trouvait un prétexte pour expliquer les absences de Richard au château : ces jours s'enfuyaient en heures charmantes. Ces apparitions mystérieuses, ce bonheur si permis et si légitime, obligé pourtant de se cacher, cette jeune proscrite qui venait en secret embrasser son enfant, ces effusions d'autant plus vives qu'il fallait épancher en quelques heures l'amour d'une année tout entière, tous ces incidents poétiques d'une affection ordinairement si paisible, frappèrent singulièrement l'imagination de Richard et développèrent en lui un sentiment plus ardent et plus exalté que

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ne le sont généralement les affections de famille.

Il avait quinze ans quand son père mourut. Depuis le départ de madame de Beaumeillant, le comte n'avait pas prononcé, môme devant son fils, le nom de sa femme; tel était, à cet égard, l'austérité de son silence, que jamais Richard n'avait osé l'interroger ni demander pourquoi la place de sa mère restait vide au foyer. Il mourut comme il avait vécu, inflexible devant la mort comme il l'avait été durant la vie, emportant avec lui le secret de son indulgence ou de son repentir. Richard le pleura; mais, dans sa douleur, il ne put étouffer je ne sais quel sentiment, car je n'oserais dire que ce fût un sentiment de joie, en songeant qu'entre sa mère et lui il n'était désormais plus d'obstacles. Il semblait en effet que leurs épreuves étaient finies, et qu'affranchis des impressions funèbres que la mort laisse après elle, ils allaient réaliser tous deux le rêve caressé dans l'absence. lien arriva autrement.

Madame de Beaumeillant sentait déjà les atteintes du mal qui lui creusait sa tombe. Elle était sombre, inquiète, préoccupée ; la présence de son fils, cette joie si longtemps souhaitée, paraissait la toucher à peine. Elle s'efforçait de lui sourire, et se cachait pour pleurer. Ce n'était pas le souvenir du comte de Beaumeillant qui la troublait ainsi. Quelques semaines à peine avaient passé sur son retour, qu'elle partit une fois encore, et vainement Richard supplia pour l'accompagner; elle s'éloigna seule, promettant comme autrefois de bientôt revenir; comme autrefois des jours et des mois s'écoulèrent sans la ramener à son fils. Elle écrivit ; mais ses lettres se ressentaient

du mauvais état de son âme. Elle imagina des prétextes pour expliquer cette absence nouvelle; mais Richard se plaignait dans son cœur. Enfin elle revint, cette fois pour ne plus repartir, et son fils la reçut avec adoration; car il est à remarquer que leurs fils les aiment d'un amour spécial, ces pauvres égarées, comme s'ils comprenaient qu'ils doivent être le dernier refuge de leurs mères, et qu'ils resteront seuls à les consoler.

(t Mon fils, mon enfant, mon dernier espoir! — disait-elle.

— 0 ma mère ! répondait le jeune homme en couvrant de pieux baisers les mains de l'infortunée, — restez près de moi, ne me quittez plus. Si vous avez des peines que je ne puisse entendre, pleurez, nous pleurerons ensemble. Mon amour vous guérira peutêtre ; restez, ne nous séparons plus. »

La mort seule les sépara; la cruelle ne se fit pas attendre. En moins de deux ans elle eut accompli son œuvre. Durant ces deux années, qui ne furent pour madame de Beaumeillant qu'une longue agonie, Richard essaya vainement de réveiller en elle l'espérance et la vie; vainement il l'entoura de tout ce que la sollicitude la plus ardente peut suggérer de plus tendre et de plus assidu : elle succombait à un mal dont rien ne pouvait la distraire. Elle-même tenta de retremper son cœur dans l'amour maternel ; trop d'orages l'avaient dévasté pour qu'un sentiment heureux et calme pût jamais y fleurir. Sans doute, quand la passion n'a plus que des plages arides, il serait doux alors de revenir impunément aux sources des affections permises ; mais cela serait trop facile,

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