‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 129 sur 146 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

naïf et monstrueux égoïsme de la douleur et de la passion. Chose cruelle à dire, dans toutes ces lettres écrites par madame de Beaumeillant, il ne se trouvait pas une ligne qui révélât l'existence de Richard. L'absence du sentiment maternel y pesait comme une atmosphère orageuse. L'amante avait étouffé la mère^

Une fois, cependant, une seule, madame de Beaumeillant, dans l'épanchement de ses regrets^ s'était rappelé qu'elle avait un fils :

« Vous ne savez pas le mal que vous avez fait ; non, vous ne le savez pas, Évariste, et ce sera votre seule excuse devant Dieu, car Dieu vous jugera. Il ne vous demandera compte ni de ma vie ni de mon bonheur ; souffrir et mourir, n'est-ce pas la commune loi? Qu'importe que ces yeux, avant de se fermer, se soient usés dans les pleurs ? Qu'importe que ce corps s'affaisse avant le temps et retourne à la terre ? Mais ce doit être devant Dieu une chose grave que la perte d'une âme, et vous avez tué la mienne. Oui, cette âme qui réfléchissait, comme un lac limpide, toutes les beautés de la nature ; qui vibrait, comme un divin instrument, à toutes les harmonies de la création, vous l'avez à jamais ternie, vous l'avez brisée, vous l'avez tuée enfin ! Tout est mort ; le soleil s'est éteint dans le ciel : l'éternel hiver règne autour de moi. Tout m'est odieux et tout m'importune, ou plutôt tout m'est indifférent. Je ne puismerattacher àrien; jene compte plus les jours^ il y en a même où je ne souffre pas. Vous avez fait en moi le silence, la nuit, le néant du tombeau. Vous qui nous délaissez, vous vous glorifiez de nos larmes : ce n'est pas vous, cruels, que nous pleurons, vous

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ne valez pas un regret : mais notre cœur que vous a\ez flétri, mais la meilleure portion de nous-mêmes que nous laissons à votre amour, comme les troupeaux leur laine aux buissons. Te ledirai-je?oserai-je le dire sans expirer de honte? Tu sais bien mon fils, Évariste, cet enfant négligé pour toi ? Il est là, près de moi, tendre, soumis, discret, sacrifiant les ardeurs de Son âge aux soins d'une ingrate douleur. Il est là ; pour que rien ne manquât au crime de sa mère, Dieu lui a donné la grâce, l'intelligence et la bonté. Quelle femme ne serait heureuse et fière de pouvoir l'appeler son fils ? Eh bien ! sa présence m'irrite, sa tendresse me gêne, et je crois, pardonnez-moi. Seigneur ! je crois que je ne l'aime pas... »

A ces mois, Richardfroissa la lettre entre ses mains el la jeta loin de lui sans avoir achevé de la lire. Longtemps il laissa déborder l'amertume de ses réllexions, longtemps il éclata en sanglots et en imprécations jalouses ; puis, en songeant à ce que l'infortunée avait dû souffrir pour en venirà cette extrémité, sa colère s'abattit une fois encore en une pluie de larmes, et il lui pardonna dans son cœur. Mais à l'autre il ne pardonnait pas, et sa haine se nourrissait du sang de son amour.

Plus désintéressé, ainsi que nous le disions tout à rheure, avec quelque intelligence des choses de la passion, peut-être ce jeune homme eût-il enveloppé ces deux destinées dans un même sentiment attendri ; mais Richard était loin des conditions essentielles à l'indulgence. Il ignorait à quels chocs imprévus, à quels principes dissolvants, à quelles lois inévitables est soumise l'union des âmes ; il avait toute la foi,

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