CHAPITRE II
toute la candeur, toutes les naïves indignations de son âge ; quand même madame de Beaumeillant n'eût été pour lui qu'une étrangère, il n'en aurait pas moins senti son sang révolté se soulever contre cet homme. Tout l'excitait, tout l'armait contre lui. Il n'était pas une de ces lettres où madame de Beaumeillant ne passât en moins de quelques pages, parfois en moins de quelques lignes, de l'adoration à l'insulte, de l'emportement à la prière : tour à tour suppliante et terrible, se traînant aux pieds de l'ingrat ou lui jetant l'invective au visage, essuyant avec ses lèvres la boue des injures, puis effaçant bientôt la trace des baisers sous de nouveauxoutrages. Richard ne savait pas à quels excès de langage la passion aux abois pousse ces faibles âmes, ni quel affreux besoin est en elles d'avilir leur amour, comme si, en le flétrissant, elles espéraient en guérir : il dut prendre au sérieux, dans leur sens littéral, tous ces outrages et tous ces blasphèmes, et conclure naturellement que cet Évariste était uri infâme. Et pourtant, dans les lettres de madame de Beaumeillant, ce n'étaient pas les expressions inspirées par le mépris et la colère qui l'irritaient le plus, cet enfant, mais le langage tendre et passionné, le refrain amoureux et doucement plaintif qui se mêlait incessamment aux cris de la passion blessée. Une se rendait pas compte des sentiments qui l'agitaient alors ; mais, à son insu, c'était moins au bourreau qu'à l'amant que s'adressait sa haine, la jalousie entrait au moins pour moitié dans son désespoir.
Voici quelques fragments de la lettre que madame
de Beaumeillant avait écrite, sans doute, à la veille d'expirer :
(( Depuis deux ans, je vous attends tous les jours et je vous appelle, vous ou la mort. Vous n'êtes pas venu, vous ! Unique amie de mon désespoir, sois bénie, c'est Dieu qui t'envoie : Dieu a eu pitié de ma peine. Évariste, je vais mourir ; je vous l'avais dit, il le fallait d'ailleurs ; vivre sans vous, n'était-ce pas vous être infidèle ? 0 mon ami ! je ne vous en veux pas. Il m'est doux de mourir de mon amour, puisque vous n'avez pas voulu me laisser vivre du vôtre. Je n'ai qu'un regret à cette heure, c'est que ma mort ne trouble votre vie et ne vous soit une punition trop cruelle. Qu'est-ce après tout? une âme délaissée qui s'en va. Et pourtant, en songeant combien il vous eût fallu peu d'efforts pour la rendre heureuse, je ne puis m'empêcher de vous en vouloir un peu. Pardonnez à ces derniers regrets. Je souhaite bien ardemment que vous puissiez ignorer toujours ma fin prématurée ; je vous parle ici dans mon cœur; ces lignes n'iront pas jusqu'à vous. Si jamais vous en étiez instruit, je vous supplie de ne pas en avoir trop de remords. Allez, tout cela est bien peu de chose. Je vous le demande, pour qui et pour quoi vivrais-je? Il est bien décidé, n'est-ce pas, que vous ne voulez plus de moi? Inutile à votre bonheur, que puis-je espérer sur la terre ? J'ai porté deux ans le deuil de votre amour ; je n'ai point failli à ma douleur ; maintenant je puis partir. Dieu est bon : je suis calme, résignée, presque joyeuse. I) y a pourtant des choses auxquelles ma pensée s'arrête malgré moi. Tenez, par exemple : il est certain que mon heure