PREMIÈRE PARTIE
des larmes qu'avait versées l'enfant. Moi-même je me sentais troublé. C'est qu'en effet, pour un homme encore jeune, je ne sais rien de plus troublant que de retrouver ainsi, dans tout l'éclat et dans toute la gloire de ses belles années, l'enfant qu'on a jadis aimée avec toutes les familiarités d'une tendresse fraternelle. Si de son côté la jeune fille n'a rien oublié, la gène est égale de part et d'autre et la position doublement embarrassante. On se rappelle qu'on a joué ensemble sur les pelouses, qu'on s'est aimé, qu'on se l'est dit en toute liberté comme en toute innocence, et l'on est là, tremblant et rougissant, ne sachant quelle contenance garder, ni comment concilier les rapports familiers du passé avec la réserve mutuelle qu'on doit s'imposer désormais. Madame de Mondeberre comprit ce que la situation avait de difficile, elle nous en tira avec sa grâce accoutumée.
Alice est l'image de la jeunesse de sa mère. Madame de Mondeberre est si belle encore et si jeune, qu'en la voyant près de sa fille on les prendrait pour les deux sœurs. En me retrouvant près de ces deux charmantes femmes dans ce parc où rien n'est changé, il m'a semblé que je ne m'en étais jamais éloigné et que j'avais rêvé l'absence et ladouleur.il suffit de revoir un instant les lieux et les êtres aimés pour combler aussitôt l'abîme qui nous en a longtemps séparés. Tu penses cependant à combien de questions il m'a fallu répondre. On eût dit que j'arrivais des lointains pays. Pour ces deux chastes créatures, qui n'ont jamais quitté leur nid, n'arrivais-je pas en effet des contrées lointaines? J'ai parlé de Paris et vaguement des ennuis qui m*y avaient assailli ; j'ai dit
mon dégoût du monde, ma résolution de livre désormais dans le domaine de mes pères. Puis est venu mon tour d'interroger. J'ai demandé quels grands événements s'étaient passés à Mondeberre durant mon absence. On m'a répondu en souriant que les lilas avaient fleuri sept fois, et que les marronniers, qui balançaient leurs panaches blancs sur nos têtes, avaient sept fois changé de feuillage. Ainsi causant, nous allions à pas lents, le cœur plein d'une douce joie, et cueillant comme des pervenches le long des allées les frais souvenirs que nous avions semés autrefois.
Sur le soir nous avons gagné le château; j'ai respiré, en y entrant, je ne sais quel bon parfum d'honnêteté, d'ordre et d'innocence, qui m'a reporté délicieusement aux meilleurs jours de mon jeune âge. J'ai tout revu, tout reconnu : les mêmes meubles étaient encore à la même place; les mêmes serviteurs qui m'avaient vu partir m'ont souhaité la bienvenue. Gomme autrefois, la table du salon était chargée de fleurs, de livres et d'ouvrages de tapisserie. Le temps qui change tout n'a rien changé dans cet asile : il n'y a qu'un enfant de moins et qu'un ange de plus. Nous avons dîné sur la terrasse. Les nuages s'étaient dissipés : le soleil, près de disparaître, envoyait ses derniers rayons mourir à nos pieds ; les oiseaux, avant de s'endormir, nous donnaient leurs plus beaux concerts. Ce bienveillant accueil, cette hospitalité si franche et si gracieuse, ces deux nobles femmes qui me souriaient comme deux sœurs, ces serviteurs joyeux de me revoir, enfin cette belle nature qui semblait, elle aussi, fêter le