‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 14 sur 146 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

retour de Tenfant prodigue, tout cela remplissait mon âme d'une pure ivresse. Parfois je me demandais si je veillais et si ce n'était pas un songe. Quand je partis, les étoiles brillaient depuis longtemps dans le bleu du ciel. Je m'en retournai calme, heureux, rasséréné, meilleur enfin que je n'étais venu; mais je devais, en rentrant chez moi, retrouver le souvenir d'Arabelle, comme un malfaiteur qui se serait introduit dans ma maison et m'aurait attendu traîtreusement caché derrière ma porte.

On me remit une lettre que le facteur avait jugé convenable de n'apporter que le soir. J'examinai la suscription avec un sentiment de terreur: je reconnus la main d'Arabelle.

Je ne sache pas que jamais lettre soit arrivée plus mal à propos; il me sembla que c'était un créancier impitoyable qui réclamait le prix d'un jour de bonheur et d'oubli. Imagine un forçat un peu poétique parvenu à briser sa chaîne. Il s'est échappé le matin, et, durant tout le jour, il a bu à longs traits l'air enivrant delà liberté ; il a marché tout un jour sans liens et sans entraves ; il a vu le soleil se coucher dans sa gloire ; il s'apprête à dormir sur un lit de mousse, sous la voûte étoilée, pour reprendre au matin sa course aventureuse. Tout le charme et tout le ravit. Mais voilà qu'au moment où son cœur n'est qu'un hymne de délivrance, on le reprend, on l'arrête, on lui remettes fers aux pieds; voilà qu'on le ramène au bagne qu'il croyait avoir fui pour jamais. Tel est l'effet qu'a produit sur moi cette lettre ; elle m'a rejeté violemment sur le sol de la réalité. Ce n'eût été la veille qu'un moment d'humeur; ce fut

cette fois delà colère, presque de la haine. Je rompis le cachet et jelus quelqueslignes. Au sortir du chaste et paisible intérieuroù je venais dégoûter des joies si simples et sipures, ce langage passionné me choqua comme un son faux et discordant. Et puis, toujours la même chose! Je n'ai pas eu le courage d'aller jusqu'au bout : je lirai le reste dans quelque roman nouveau.

Adieu. Quand tu seras las du bruit et de la foule, viens te reposer auprès de moi ; tu trouveras toujours sur le pas de ma porte deux bras amis qui s'ouvriront pour te recevoir.

KARL STEIN A FERNAÎSD DE PEVENEY.

Ainsi tu romps avec la société : il faudra bien que la société s'en console. Vis aux champs, s'il te plaît d'y vivre. Les gentilshommes d'autrefois, qui valaient bien ceux d'aujourd'hui, cultivaient leurs terres et faisaient du bien à leurs paysans ; je ne pense pas que ce soit déroger que d'en faire autant. Seulement n'oublie pas que ton père ne fut un homme heureux que parce qu'il fut un homme utile. Être utile, c'est là la question. « Si vous vous sentez les passions assez modérées, écrivait un philosophe à je ne sais quel gentillâtre qui lui demandait conseil; si vous vous sentez l'esprit assez doux, le cœur assez sain pour vous accommoder d'une vie égale, simple et laborieuse, restez dans vos domaines, faites-les valoir, travaillez vous-même, soyez le père de vos domestiquesj l'ami de vos voisins, juste et

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