CHAPITRE IV. S
A quelque temps de là, je perdis ma mère ; elle S'éteignit dans mes bras, après m'avoir, à son lit de mort, confié la destinée de sa fille. J'entrais dans une vie nouvelle; j'abordais de nouveaux devoirs, devoirs sacrés, incompatibles avec ceux que la passion m'avait suscités. La jeunesse de ma sœur changeait mon attitude vis-à-vis du monde ; je dus me soumettre à l'opinion que j'avais si longtemps bravée, et m'imposer une réserve dont j'avais cru pouvoir m'affranchir jusqu'alors. Cette société, que j'avais défiée de m'atteindre, m'enlaçait tout à coup de ses liens. Hélas! que vous dirai-je? Depuis plusieurs années, madame de Beaumeillant et moi, nous n'avions plus môme l'excuse du bonheur. Je m'armai de courage et fus impitoyable. L'expérience vous apprendra peut-être que ces liaisons fatales ne se dénouent pas, mais se rompent; qu'on ne les rompt qu'à la condition d'être cruel. Je frappai donc, et le coup fut terrible. Cependant, descendez dans mon cœur ; y trouvez-vous des instincts féroces ? Fouillez mon passé; y découvrez-vous une forfaiture à l'honneur? Je vis et votre mère est morte ; mais ce n'est là qu'une question de santé, de force et de tempérament. La fleur que brise l'orage n'accuse pas le chêne qui résiste. Votre droit, à vous, est de maudire, je le sais; c'est votre droit et votre devoir. De tout temps j'ai senti votre haine. Toujours je vous ai vu, dans mes nuits sans sommeil, pâle et menaçant, assis à mon chevet. Je vous aimais pourtant; je vous aimais sans vous connaître. Autant que je l'ai pu, j'ai veillé sur votre abandon ; chaque année, je vous ai rendu votre mère; jamais je n'offensai vos
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regards, je me suis tenu humblement dans l'ombre; vous lie m'avez jamais rencontré dans votre chemin. Qu'auriez-vous dit, qu'auriez-vous fait, si, cédant à des vœux insensés, je n'eusse pas craint de vous infliger le supplice de ma présence ?
— Je vous aurais tué, — répondit froidement chard.
— Il en est temps encore, — répliqua M. de la Tremblaye; — veuillez seulement m'écouter jusqu'au bout. Quand j'entendis pour la première fois prononcer votre nom dans le monde; quand je vous vis pour la preniière fois, triste, sombre et vêtu de noir, je compris tout, je pressentis avec effroi la destinée qui vous attendait. Vous étiez sans guide, sans soutien; à votre insu, je vous suivis d'un pas inquiet. J'étudiai votre mal; je m'imposai la tâche de le soigner et de le guérir. Je vous confondis, vous et ma sœur, dans le même amour. Le jour où vous fûtes blessé, ce n'est pas le hasard qui m'a fait vous rencontrer au bois : j'étais aussi bien que vous-même au courant de votre existence. Est-il besoin de vous dire mes angoisses et mes tortures? Le coup qui vous frappa me frappa; mon sang ne coula pas, mais le vôtre tomba sur mon cœur en gouttes brûlantes. Dieu me donna la joie de pouvoir vous sauver. J'espérais que vous ignoreriez à jamais le lien qui existait entre nous; j'essayai de gagner votre affection, j'y réussis peut-être. Ma sœur achevait de grandir en grâces de tout genre ; je me disais qu'elle serait l'ange d'une réconciliation mystérieuse, le prix de vos labeurs, la réparation du passé, le gage de l'avenir. Je vous laissai partir.