‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 15 sur 146 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

bon envers tout le monde ; servez Dieu dans la simplicilé de votre cœur : vous serez assez vertueux. » Toi, cependant, ne te hâte pas de décider irrévocablement de tes goûts, de ta vocation et de ta destinée ; tu es sous le coup de préoccupations trop vives pour pouvoir encore sainement en juger. A Dieu ne plaise que je te blâme de songer à régler ta vie ! J'écrirais volontiers, comme Pline le Jeune, que le cours régulier des astres ne me fait pas plus de plaisir que l'arrangement dans la vie des hommes. Seulement, attends le calme et la réflexion ; mets de l'ordre dans tes sentiments avant d'essayer d'en mettre dans l'agencement de ton existence. On ne jette pas l'ancre eu pleine mer durant la tourmente. Ici, rien de nouveau. Madame de Rouèvres est souffrante ; elle ne voit, ne reçoit personne. On ne se gêne pas, dans le monde, pour attribuer à ton absence ce soudain amour de retraite et de solitude. Le monde est une petite ville où tout se sait. Je ne vois guère que le mari qui, fidèle à la tradition, ne soit pas dans le secret de la comédie. Fasse le ciel qu'il vive toujours dans la même ignorance ! car je ne le crois pas homme à prendre patiemment son malheur. Plus il aurait poussé loin la confiance et l'aveuglement, plus il serait implacable dans son ressentiment et terrible dans sa vengeance. C'est une de ces âmes inflexibles dans leur droiture, qui pardonnent d'autant moins que, pour leur propre compte, elles n'ont pas besoin d'indulgence. Il aime sa femme, j 'en ai la conviction, d'un amour plus profond et plus vrai que n'a jamais été le tien. Outragé dans son honneur, blessé dans son affection, j'ignore à quoi

s 8 FERNAND.

parti il se résoudrait; mais à coup sûr ce ne serait point à la résignation. Je l'ai vu dernièrement ; il m'a semblé tristement préoccupé de l'état maladif de la comtesse. Je lui ai conseillé les eaux et les voyages. Il y avait songé; mais la comtesse s'y refuse. C'est fâcheux : un petit voyage au Spitzberg aurait bien fait ton affaire. Bref, c'est là qu'en sont les choses. Pousse au dénoûment : j'ai hâte de nous savoir sortis de cette maudite galère.

FERNAND DE PEVENEY A KARL STEIN

Il semble qu'en retournant à Mondeberre j'ai remonté le cours de ma jeunesse et ressaisi par le bout de leurs ailes mes années envolées. Mon cœur se délasse et s'apaise , je n'entends plus en lui que le roulement sourd de la tempête qui s'éloigne. Souvent j'ai vu la Sèvre, grossie par les pluies d'orage, déborder et couvrir de limon nos champs et nos guérets ; ce n'était qu'en rentrant dans son lit qu'elle reprenait, au bout de quelques jours, la transparence de ses ondes : c'est l'image de ma destinée. Quoi que tu puisses dire, je vivrai sous ce coin de <îiel; la réflexion, mes instincts et mes goûts, tout m'y fixe, tout m'y enchaîne. Je ne serai pas inutile au bicn-étre de ces campagnes. Je me suis écrié d'abord, comme Alexandre, que mon père ne m'avait laissé rien à faire; en y regardant de plus près, j'ai compris que, dans la voie des améliorations, quelle qu'en soit la nature, le mieux est toujours à trouver. Je fais de grands projets ; si je parviens à en

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réaliser quelques-uns, ma vie n'aura pas été stérile. Je fais aussi de doux rêves ; s'ils ne m'échappent pas tous, ma vie n'aura pas été sans bonheur. Tu le vois, c'est un parti pris : déjà je construis des granges, je plante des peupliers, j'ouvre des chemins vicinaux. Cette activité du corps me repose des fatigues de l'âme. Tous ces détails de la vie rustique, au milieu desquels j'ai été élevé, me charment et m'attirent au delà de ce que je pourrais exprimer. La terre est bonne à ceux qui l'aiment et qui la cultivent. Tu ne sais pas, toi, de quel amour on se prend à l'aimer, ctcombien cetamour, àl'encontre de quelques autres, est sain au cœur et à l'esprit ! Le soir, je monte à ■cheval, et la journée s'achève à Mondeberre. Là, on cause, on lit, on parle de ce qu'on a lu; quelque vieux gentilhomme du voisinage vient se mêler à l'entretien. Mademoiselle de Mondeberre se met au piano et chante; on va s'asseoir surle banc de pierre, sous les touffes de lilas et de faux ébéniers; ou bien, si la soirée est belle, on fait atteler la calèche, et l'on gagne Mortagne ou Tiffauges. On admire le paysage, on s'arrête devant les ruines, on évoque les vieux souvenirs. Près de se quitter, on s'étonne de la fuite des heures^ et l'on se sépare en échangeant ce douxmot: A demain! Si je compare l'existence que je mène ici €t celle que je menais là-bas : ici, le repos dans le travail, des jours sereins, des relations paisibles, de 'Chastes affections, avouées à la face du ciel; là-bas, l'agitation dans l'oisiveté, les soucis rongeurs, le« efforts impuissants d'un amour épuisé, les querellerà essuyer, les soupçons à subir, tous les tiraillements, toutes les exigences d'une passion qu'on ne partage

plus, tout cela dans l'ombre et n^osant se montrer: alors je me demande comment il s'est pu faire que j'aie vécu là-bas de cette rude vie, lorsque j'avais ici un Éden ouvert à toute heure.

Mademoiselle de Mondeberre est charmante; telle dut être sa mère à seize ans. Je ne sais rien de plus poétique ni de plus touchant que l'intérieur de ces deux femmes, qui, sans autres ressources que leur tendresse mutuelle, se font l'une à l'autre un monde toujours nouveau. Je ne pense pas qu'il soit possible de rencontrer entre deux créatures plus d'harmonies et de rapports, plus de sympathies et de convenances. Leurs cheveux ont la môme nuance, leurs yeux le même azur, leurs lèvres le même sourire, leur âme et leur esprit le même goût et le même parfum. Seulement, à cause de son éducation solitaire, n'ayant jamais quitté le domaine où elle a grandi, mademoiselle de Mondeberre a quelque chose de plus agreste et de plus sauvage qui ne messied point aux grâces de la jeunesse. Élevée loin du monde, elle en ignore le langage et les habitudes ; mais il y a en elle cette élégance de race, cette distinction native que le monde n'enseigne pas. Elle est à la fois simple et fière, intelligente autant que belle. Pourquoi ne le dirais-je pas? parfois, en la contemplant en silence, je me prends à songer au temps où j 'approchais mes lèvres de cette fleur, alors en bouton; aux jours où mes doigts jouaient familièrement avec ces cheveux d'or, où ma main pressait cette main, où mon bras enlaçait cette taille. A ces souvenirs, malgré moi, confus et troublé, je sens un frisson courir de mes pieds à ma tête, et je n'ose m'avouer ce qui se passe dans mon cœur.

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