‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 22 sur 146 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

insu, ainsi que le murmure des brises dans les bois; son sourire se jouait au fond de mon âme comme un rayon de lune dans le cristal d'une source. Lorsqu'elle marchait, c'était un fil de la Vierge qui glissait sur l'azur du ciel. Pouvais-je deviner, à ces enchantements, l'amour éclos ou près d'éclore? Je ne soupçonnais rien, je ne prévoyais rien: je subissais le charme sans songera m'en rendre compte.

Malheureux, tu as changé tout cela 1 En éclairant mon cœur, tu as effarouché toute une couvée d'espérances qui ne faisaient que de naître, et commençaient à peine à gazouiller. Depuis que tu m'as dit ce que je ne m'étais pas encore dit à moi-même, je ne sens en moi que trouble et confusion. Je n'aborde plus Alice qu'en tremblant. Je souhaite et je fuis sa présence ; je la crains et je la recherche. Contraint et silencieux auprès d'elle, loin d'elle je m'agite et je souffre. Je pâlis sous ses regards ; un de ses sourires précipite mon sang ou l'arrête ; que sa robe m'effleure en passant, je frissonne de la tête aux pieds. Et cependant, ami, ce trouble que j'éprouve est si chaste, que les anges eux-mêmes ne s'en effrayeraient pas; le mal que j'endure est si doux, que je ne voudrais pas en guérir. Tu l'as dit, oui, c'est bien l'amour ! C'est l'amour, ô mon Dieu ! Je le sens aux divins transports de mon âme, qu'il épure tout en l'agitant. Je le reconnais au fier sentiment de mon être, qu'il relève et qu'il améliore. C'est le céleste amour, tel que je le rêvais à vingt ans, et dont je n'avais jusqu'à présent embrassé que l'imparfaite image. Mais comment oser en parler? Où trouver des mots dont je n'aie point profané l'usage? Le cœur est si

riche et la langue est si pauvre ! Est-ce à toi, d'ailleurs, témoin et confident de mes folles tendresses, que j'ouvrirai mes nouveaux trésors? Mélerai-je dans ta pensée les noms d'Alice et d'Arabelle? Parerai-je un amour naissant des dépouilles d'un amour évanoui? Ah ! laissons-la germer en silence, cette fleur du véritable amour ; enveloppons-la d'ombre et de mystère ; craignons de la flétrir, môme en la regardant !

KARL STEIN A FEP.NAND DE PEVENEY.

Le temps presse. Je t'écrirai demain; aujourd'hui, rien qu'un mot. Fernand, tu n'as pas un jour, pas une heure, pas un instant à perdre. Il y va de plus que ta vie. Après avoir lu ces lignes, écris à madame de Rouèvres. Écris-lui que tout est fini, sans rémission, sans appel, irrévocablement fini. Sois franc, sois ferme, sois brutal; plus de pitié, point d'attendrissement. Qu'il n'y ait pas dans ta lettre un terme ambigu, une phrase équivoque, pas un brin d'herbe où se rattache l'espérance. Que ce soit comme un coup de hache assené par un bras vigoureux. Porte toi-même cette lettre à la poste; assure-toi qu'elle partira par le plus prochain courrier. Malheureux, que ne peux-tu lui coudre des ailes ! Fais ce que je te dis. aveuglément, sans hésiter, sans demander pourquoi. Gela fait, sois prêt à tout, et tiens-toi prudemœent sur tes gardes.

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