‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 23 sur 146 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

FERNAND DE PEVENEY A MADAME DE ROUËVRES .

Mes lettres vous offensent, mon silence vous blesse ; quoi que je puisse faire^ je ne réussis qu'à vous irriter. Vous avez raison, le rôle que je joue est indigne de vous et de moi, et, quoi qu'il m'en coûte, j'aime mieux déchirer votre cœur que de le tromper. Arabelle, en partant, je vous ai dit un éternel adieu. Ne pensez pas que ce sacrifice ne m'ait point demandé d'effort ni que je m'y résigne aisément. Je gémis autant que vous de la nécessité qui nous sépare ; à cette heure encore, si je croyais pouvoir quelque chose pour votre bonheur, j'oublierais que vous ne pouvez rien désormais pour le mien ; mais le bonheur est un échange, et qui ne reçoit rien ne rend rien. Rappelez-vous les luttes et les agitations au milieu desquelles nous venons de vivre : je sentirais en moi le courage de recommencer une pareille vie que j'y renoncerais encore, ne voulant plus, ne devant plus vouloir d'un jeu funeste où je ne saurais risquer ma destinée sans compromettre en même temps la vôtre. J'avais compté sur l'absence pour pacifier votre tendresse et pour en calmer les orages; d'une autre part, j'avais espéré de l'influence de ces campagnes pour reposer mon amour et pour en raviver les ardeurs; je m'étais abusé. Votre tendresse s'est aigrie ; de mon côté, je n'ai retiré de la solitude que le sentiment réfléchi de mon impuissance et la résolution de ne plus m'exiler de ces lieux, où me fixent mes goûts paisibles et m^s modestes ambitions. Ce n'est pas vous

que je quitte, vous me serez éternellement chère ; c'est avec la passion que je romps, avec la vie de trouble et de désordre qui en est inséparable et qui répugne à tous mes instincts. Séparons-nous donc m)blement, et qu'il ne se môle à nos larmes d'autre amertume que celle des regrets. N'imitons pas ces amants opiniâtres qui ne brisent leur chaîne qu'après l'avoir arrosée de fiel, et passent tout meurtris de l'amour à la haine, sans laisser place au souvenir. Ma résignation n'a rien qui vous outrage : je vous rends, jeune et belle, au monde où vous régnez ; j'ensevelis dans la retraite une jeunesse qui touche à sa fin, et dont vous aurez eu la plus belle part.

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