‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 30 sur 146 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Fernand se leva, fit quelques pas vers son serviteur. Celui-ci lui remit une lettre et se retira en silence. Le jeune homme examina la suscription : à la bâte et fraîchement tracés, les caractères étaient à peine lisibles; l'encre en était encore humide. Pliée précipitamment, la lettre n'avait pas de cachet. Toutefois, soit discrétion, soit qu'il sût à quoi s'en tenir, M. de Peveney ne l'ouvrit point; il la froissa entre ses doigts, et alla reprendre sa place.

A peine fut-il assis, les conversations cessèrent brusquement, et tous les regards se tournèrent vers lui avec inquiétude. Il était si pâle et si défait, qu'on pensa qu'il allait se trouver mal. Il essaya de sourire ; ses lèvres s'y refusèrent. Il voulut parler; on eût dit, à l'étranglement de sa voix, qu'une main de fer lui serrait la gorge. Pendant ce temps, un œil observateur aurait pu lire sur le visage de mademoiselle deMondeberre ce qui se passait sur celui de Fernand. Enfin, par un violent effort, M. de Peveney parvint à dompter le trouble de son âme et à ressaisir ses esprits égarés. Tout fut expliqué par une indisposition subite et passagère : il n'y eut qu'Alice et sa mère qui ne se contentèrent pas de la banalité de la formule. Toutes deux observaient Fernand, l'une à la dérobée, l'autre avec une anxiété maternelle. Cependant, les entretiens s'étaient renoués ; M. de Peveney profita d'un instant où la discussion, redevenue générale, absorbait toutes les attentions, pour s^esquiver sans être remarqué. Il courut aux écuries du château , brida lui-même son cheval ; comme il s'apprêtait à mettre le pied à l'étrier, il aperçut, ve-

nant à lui, madame de Mondeberre, dont il n'avait pu réussir à tromper la sollicitude.

— Vous partez, vous souffrez; qu'avez-vous? ditelle en l'entraînant doucement sous les tilleuls qui ombrageaient la cour. Mon enfant, qu'il soit permis à ma tendresse de vous donner ce nom, ajouta-t-elle en lui prenant les mains avec effusion, confiez-moi le mal de votre âme. Ce n'est pas moi qu'on trompe et qu'on abuse. Depuis quelques jours, vous n'êtes plus le môme. Versez vos peines dans le sein de votre vieille amie, car je suis votre vieille amie, Fernand. Votre père m'aimait et j'aimais votre père. Vous ne savez pas, je ne vous ai pas dit que, peu de temps avant sa mort, et pressentant sa fin prochaine, il me confia le soin de votre destinée. Vous ne savez pas quels doux rêves nou> avons échangés, mêlés et confondus durant les derniers jours qu'il passa sur la terre. Craignant d'enchaîner vos inclinations et de contrarier vos instincts, je dus vous laisser ignorer l'avenir que nous avions préparé en silence. Vous n'avez rien su, je ne vous ai rien dit : vous cependant, depuis votre retour, n'avez-vouspas pénétré mes projets, deviné mes vœux les plus chers?

— Madame, s'écria M. de Peveney d'une voix déchirante, voulez-vous que je meure de douleur à vos pieds? Prenez pitié de ma misère; ne montrez pas le ciel à un malheureux qui vient peut-être de le perdre à jamais !

— Quel chagrin vous égare? reprit avec bonté madame de Mondeberre. Jeune ami, confiez-vous à moi qui suis prête à vous confier ce que j'ai de plus précieux au monde. Voilà longtemps que dans mon cœur

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je vous nomme mon fils. Quand je vous connus, à peine échappiez-vous à l'adolescence, et dès lors je caressai en vous un espoir confus et lointain. Je vous vis sans effroi quitter nos campagnes : ce départ servait mes desseins. Je savais que vous me reviendriez, éprouvé peut-être, mais partant meilleur. Fernand, vous êtes revenu. Je m'étais alarmée de votre longue absence; quelle ne fut pas ma joie de vous retrouver digne du trésor que je vous réservais, d'assister jour par jour à la réalisation de mes espérances! Vous le voyez, je vais au-devant de vos aveux : c'est une mère qui vous parle ; jugez par là si je vous aime et si je mérite votre confiance.

— Madame, répondit M. de Peveney avec un sombre désespoir, je serais le plus heureux des hommes si je n'en étais le plus infortuné et le plus misérable. Digne à la fois de l'envie et de la pitié de tous, je porte en moi le ciel et l'enfer; Dieu m'accable en même temps de ses bienfaits et de ses rigueurs. N'en demandez pas davantage. Je ne sais pas moimême le destin qui m'attend; quel qu'il soit, croyez, Madame, que, tant que je vivrai, votre image et votre souvenir rempliront tout entier mon cœur.

A ces mots, il sauta sur son cheval et partit. ^Qu'allait-il faire? Sa tête était comme une arène où mille projets en lutte se détruisaient les uns les autres. Il pressait avec rage les flancs de son cheval, dans l'espoir de se briser le crâne contre les arbres du chemin. Une fois seul, libre de toute contrainte, il s'était abandonné sans frein aux mouvements impétueux de son âme. Pâle, les yeux ardents et les lèvres tremblantes, à demi plié sur sa selle, on l'eût dit em-

porté dans l'espace par l'orage de sa colère. Durant le trajet de Mondeberre à Peveney, il comprit la haine et toutes ses fureurs ; dans l'égarement de ses sens déchaînés,, ilabordatour à tour la pensée du meurtre et celle du suicide. Enfin son cheval s'arrêta tout fumant devant la grille du jardin.

Fernand mit pied à terre, et, avec cette résolution brutale que donne le désespoir, il entra d'un pas ferme dans sa maison. II la trouva déserte; rien n'y révélait la présence ni même l'arrivée récente d'aucun hôte. Il appela ; pas une voix ne répondit. Ses gens, qui ne l'attendaient que le soir, étaient absents ; le serviteur qui lui avait porté la fatale nouvelle n'était point encore de retour. Un rayon d'espoir éclaircit son front et traversa son cœur. Cette lettre qui venait de le ramener comme la foudre, il se rappela tout àcoup qu'il ne l'avait pas même ouverte, qu'il n'en connaissait que la suscription. N'avait-il pas été trop prompt à s'effrayer? Ses yeux ne l'avaient-ils point abusé ? Prêt à sourire encore une fois de sa terreur et de sa faiblesse, il prit cette lettre dans la poche de son habit ; mais comme, après avoir examiné de nouveau avec une attention sérieuse les caractères de l'adresse, il se préparait à l'ouvrir, il entendit le frôlement d'une robe dans l'escalier qui montait à sa chambre, et presque au même instant il se sentit enlacé parles bras d'une femme

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