‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 31 sur 146 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

qui le couvrait de pleurs et de baisers, en s'écriant d'une voix éperdue :

— Fernand ! mon Fernand ! c'est donc vous qu'enfin je revois ! Hélas ! j'ai bien pleuré, j'ai bien souffert... Tous les spectres hideux, tous les pâles fantômes que l'absence traîne avec elle, je les ai tous vus, dans mes nuits sans sommeil, s'abattre à mon chevet. Cruel, pourquoi ne venais-tu pas ? et que tes lettres étaient froides ! J'ai cru que tu ne m'aimais plus, ingrat, et j'ai souhaité mourir. Tu souffrais aussi, mon Fernand ; ton cœur s'indignait de la ruse, et ton amour de la contrainte. C'était là le secret, n'est-ce pas, de tes sombres emportements et de ton humeur irascible ? Je t'ai compris enfin ! Mais toi. comment ne comprenais-tu pas que sur un mot, sur un geste de toi, j'aurais tout quitté pour te suivre ? Tu le savais, ton âme généreuse a voulu me laisser toute la gloire du sacrifice. Eh bien, je suis venue, me voici ! Me voici désormais tout entière à toi seul ! Parle-moi ; pourquoi me regarder ainsi ? C'est la surprise, c'est la joie : moi-même, je ne me connais plus, je ris, je pleure, je suis folle !

Ainsi parlant, riant, en effet, et pleurant à la fois, elle baisait les mains de Fernand et se suspendait, comme une liane, au cou dujeune homme ; tandis que celui-ci, debout et immobile, blanc et froid comme un bloc de marbre, la regardait d'un air stupide, et paraissait ne rien comprendre aux paroles qu'il entendait. Elle l'entraîna vers un divan qui occupait le fond de la chambre, le fit asseoir comme un enfant, et, s'agenouillant à ses pieds :

— Te souviens-tu, lui dit-elle, d'un temps où ton

amour ombrageux et jaloux s'irritait de n'être pas pour moi la vie tout entière? Sois heureux, je n'ai plus que toi. Ne t'effraye pas de ce que j'ai fait, surtout ne m'en remercie pas. Ce que je quitte ne vaut pas un regret ; j'aurais quitté le ciel avec joie, si le ciel pouvait être où mon Fernand n'est pas. Que n'es-tu pauvre, malheureux et proscrit ! Je ne sais que ta fortune qui soit de trop dans mon bonheur. Mais parle-moi donc, Fernand ! dis-moi donc que tout ceci n'est point un rêve, car ce rêve enchanté, je l'ai fait si souvent, qu'à cette heure même, à tes genoux que j'embrasse, je me demande si ce n'est pas une illusion près de m'échapper encore une fois.

— Non, non, ce n'est point un rêve ! s'écria en se frappant le front M. de Peveney, que ces derniers mots venaient de ramenerviolemment au sentiment de la réalité ; mais vous n'avez donc pas reçu ma dernière lettre ? ajouta-t-il en se levant.

— Voilà deux jours^ répondit Arabelle, que je suis sortie de ma maison pour n'y plus rentrer. De quelle lettre parles-tu ?

— Sortie de votre maison pour n'y plus rentrer ! Mais votre mari ? demanda M. de Peveney, qui se contenait à peine.

— Mon mari, mon amant, mon dieu, c'est toi ! s'écria madame de Rouèvres toujours agenouillée, en pressant contre son sein les genoux de Fernand.

L'espoir que tout n'était pas perdu rendit à M. de Peveney sa présence d'esprit. Il sentit qu'il avait besoin de tout son sang-froid pour examiner la situation, et voir s'il n'était pas possible de se tirer d'un si mauvais pas.

PREMIER K PARTIE. «l

— Voyons, Arabelle, dit-il en la relevant d'assez mauvaise grâce, cessons, je vous prie, ces enfantillages. Asseyez-vous là, près de moi, et répondez à m.es questions. Avez-vous, avant de partir, instruit M. de Rouèvres de votre résolution ? Votre mari sait-il où vous êtes ?

— M. de Rouèvres ne sait rien encore, répondit Arabelle un peu troublée par l'attitude de son amant. Il me croit à sa villa d'Auteuil, où dans huit jours, il doit venir me prendre pour me conduire aux eaux.

— La dernière lettre que je vous ai écrite, reprit le jeune homme, est depuis hier à votre hôtel. M. de Rouèvres a-t-il jamais violé votre correspondance ?

-^Jamais, répondit Arabelle.

— Que deviennent les lettres qui, durant votre absence, arrivent à votre adresse? Passent-elles sous les yeux de votre mari?

— Jamais. D'ailleurs, en partant j'ai donné des ordres pour qu'on les brûlât.

— C'est bien, dit M. de Peveney. Ainsi, ajoutat-il, vous êtes partie depuis deux fois vingt-quatre heures, et vous êtes censée à Auteuil, attendant M. de Rouèvres, qui a promis d'aller vous y rejoindre au bout d'une semaine, à compter du jour de votre départ ? D'après ce calcul, nous avons devant nous cinq jours au moins de répit et de liberté.

— C'est plus qu'il n'en fautpour quitterla France! s'écria avec joie madame de Rouèvres qui crut avoir enfin compris où tendaient les questions deFernand. Sois tranquille, ajouta-t-elle, j'ai tout prévu, tout disposé pour notre fuite.

M. de Peveney ouvrit une fenêtre qui donnait sur la cour, et, apercevant le serviteur qui revenait de Mondeberre :

— André, cria-t-il, prends mon cheval, cours à Clisson et demande quatre chevaux de poste. Brûle la route, je t'attends dans une heure.

— Nous partons ! nous partons 1 s'écria madame de Rouèvres ; Fernand, l'Italie nous appelle; que de fois dans nos rêves nous l'avons visitée ensemble !...

M. de Peveney se mit à regarder cette femme avec un sentiment d'étonnement mêlé de compassion, sans songer que cette exaltation, qu'à cette heure il prenait en pitié, avait été longtemps son orgueil et ses délices les plus chères.

— Arabelle, s'écria-t-il enfin avec un ton d'autorité qui la fit tressaillir, vous avez eu tort de disposer de ma destinée sans m'avoir consulté. 11 n'entre ni dans mes goûts ni dans mes principes d'accepter des sacrifices de la nature de ceux que vous m'offrez trop généreusement; mon cœur n'est pas assez riche pour les reconnaître ; je ne sens en moi ni la passion ni l'entraînement qui excusent et légitiment de si étranges entreprises. Vous l'avez dit, nous allons partir ; je vais vous conduire à votre maison d'Auteuil. Rassurez-vous pourtant ; mon projet n'est pas de vous abandonner lâchement dans la position périlleuse où votre imprudence nous a jetés tous deux. Si je forfais à l'amour, je ne manquerai point à l'honneur. Je suis prêt à subir avec vous toutes les conséquences de votre égarement ; mais auparavant, je vous dois et me dois à moi-même de tout tenter pour les prévenir.

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