‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 32 sur 146 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Madame de Rouèvres demeura quelques instants écrasée sous le coup imprévu de ces rudes paroles. L'orgueil la releva et la soutint.

— Vous-même, rassurez-vous, dit-elle avec fierté; si j'ai cru pouvoir disposer de votre destinée, je ne me reconnais point le droit de vous embarrasser de ma personne. Je ne suis pas venue m'imposer à votre indifférence ni réclamer de votre honneur ce que me refuserait votre amour. Si je me suis trompée, c'est à moi seule de porter la peine de ce que vous avez eu raison d'appeler mon égarement.

A ces mots, elle fit quelques pas vers la porte : M. de Peveney courut à elle et la retint. Quelque importun, quelque irritant que soit un amour qu'on ne partage plus, il n'est point d'homme qui se résigne aisément à perdre l'estime du cœur où il a régné : tel a résisté à toutes les supplications de la tendresse, à toutes les imprécations de la haine, qu'une parole de dédain soumet aussitôt et ramène. D'ailleurs Fernand se jugeait responsable du parti qu'allait prendre Arabelle; s'il ne dépendait pas de lui d'agir en amant, tous ses instincts lui faisaient une loi de se conduire en galant homme.

La passion est ainsi faite : humble et fière, superbe et suppliante, aussi prompte à l'espoir qu'au découragement, un regard l'abat, un sourire la relève. Se sentant retenue par M. de Peveney, madame de Rouèvres crut voir aussitôt les bras d'un amant s'ouvrir avec joie pour la recevoir et l'étreindre.

— Ah 1 s'écria-t-elle avec transport, j'ai le secret de ta belle âme. Tu te demandes avec inquiétude si

je ne les regretterai pas un jour, ces biens auxquels j'aurai renoncé pour te suivre. Tu crains d'être égoïste en acceptant l'offrande de ma vie tout entière. Que tu sais peu le prix de ton amour !

Elle parla longtemps avec la môme exaltation, se retenant ainsi à un dernier rameau d'espérance. M. de Peveney l'avait fait asseoir près de lui; il comprit, ea l'écoutant, que, pour en arriver à ses fins, il devait user de ruse et se garder d'exaspérer cette passion en la heurtant de front. Il n'ignorait pas à quelle âme il avait affaire, ni quels ménagements il avait à garder pour ne point la mettre aux abois. Il attira donc Arabelle doucement sur son cœur, et commença par l'entretenir avec une affectueuse gravité, tempérant tour à tour, par la tendresse ou par la raison, ce que ses discours pouvaient avoir de trop sévère ou de trop passionné. Arabelle l'écoutait avec une attention inquiète; à peine eut-elle entrevu où Fernand voulait en venir, qu'elle se cabra de nouveau sous le frein. Vainemen M. de Peveney passa de la prière à l'emportement, vainement il parla en maître et en esclave : il ne put ni la dompter ni la fléchir.

— A quoi bon tous ces discours et pourquoi vous donner tant de mal ? s'écria-t-elle avec un sangfroid plus terrible que la colère ; je ne vous demande point d'égards ni de pitié. Encore une fois, ce n'est pas d'une afftiire d'honneur qu'il s'agit ici, non plus que d'un cas de conscience. M'aimez-vous? ne m'aimez-vous plus? Oui ou non, et tout sera dit.

Poussé à bout, M. de Peveney ne retint plus la vérité, prête à s'échapper, comme un glaive, de sa poi-

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