‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 42 sur 146 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

espérance ou un souvenir. — A ces mots, qui frappaient plus juste qu'elle ne le croyait sans doute, je me troublai, puis je m'irritai de voir que j'avais été surpris et deviné. En général, nous n'avons de pitié pour la jalousie que lorsque rien ne l'excuse et ne la justifie ; nous pardonnons volontiers à son aveuglement, jamais à sa clairvoyance. Je répliquai avec un sentiment de colère mal contenu. Arabelle en conclut naturellement qu'elle avait touché, sans le savoir, l'endroit sensible de mon être. Ainsi engagée, la querelle alla croissant. Ce ne fut longtemps qu'une escarmouche de traits plus ou moins acérés, de paroles plus ou moins amères; bientôt ce devint de part et d'autre une vraie furie. Au plus fort de la mêlée, Arabelle s'oublia jusqu'à me reprocher les sacrifices qu'elle m'avait faits; je m'en tins d'abord à lui rappeler brutalement que ces sacrifices, je ne les avais pas sollicités. Elle persista dans ses récriminations et m'accabla de mépris et d'outrages. — Prenez garde! m'écriai-je à plusieurs reprises ; prenez garde, Arabelle ! vous jouez avec la foudre ! — Elle ne douta plus que je n'eusse un secret qui brûlait mon cœur et mes lèvres; ellene s'en montra que plus acharnée. — Arabelle !... m'écriai-je encore une fois d'une voix menaçante. — Parlez ! frappez ! s'écria-t-elle avec égarement. Je suis perdue, je le sais, je le sens; ne me laissez pas plus longtemps languir. — J'essayai vainement de la calmer; elle continua de m'aiguillonner et de me harceler avec une rage nouvelle. J'étais à bout. Il vint un instant oii j'oubliai tous les engagements que j'avais pris vis-à-vis d'elle, vis-àvis de moi-même. Commue un homme qui lient entre

ses mains une arme à feu, et qui, sans le vouloir, lâche, en se débattant, le coup qui doit donner la mort, je lui déchargeai mon secret dans le cœur. J'étais fou, j'étais ivre. Aux trop faciles sacrifices qu'elle s'était imposés pour moi, j'opposai sans pitié 'es renoncements que je m'étais imposés pour elle ; j'abattis l'orgueil de la passion sous l'orgueil du devoir; je racontai avec une complaisance cruelle les félicités au milieu desquelles elle était venue me surprendre, l'avenir qu'elle avait ruiné de fond en comble, lesjoies que j'avais abjurées pour la suivre. Tandis que je parlais, je la voyais devant moi, debout, pâle, immobile, écoutant avec la volupté du désespoir, s'abreuvant à longs traits du poison que je lui versais. Je voulais m'arrêter, j'étais emporté par des ailes de flamme. Enfin, quand j'eus tout dit, pareil au meurtrier qui s'enfuit après avoir plongé et retourné le poignard dans le flanc de sa victime, je m'élançai hors de la chambre, je traversai le village comme un insensé, je me jetai dans la montagne. Je courus longtemps sans savoir où j'allais. Un instinctif effroi me ramena auprès d'Arabelle. Je retrouvai désert l'appartement où je l'avais laissée. Je pris sur une table une lettre pliée à la hâte : c'étaient seulementquelques lignes qui me disaient un éternel adieu et me rendaient à la liberté. Ami, ce moment fut viourt, mais enivrant. Je poussai un cri de joie sauvage, et j'aspirai l'air à pleins poumons. — Libre! libre enfin !

— Non, malheureux, s'écria toutàcoupune voix implacable, non; tu n'as pas le droit de l'accepter, cette liberté qu'on te rend! Rattache tes fers, misérable I

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