DEUXIEME PARTIE
La pensée est prompte comme l'éclair. Je me rappelai ce que j'avais oublié dans un transport de folle ivresse; je me souvins que cette femme s'était fermé toutes les portes pourvenir frappera la mienne, et que, privée de mon appui, l'infortunée n'avait que le suicide pour refuge. Je me demandai si sa mort me serait moins lourde à porter que sa vie. En même temps ma conscience exaltée souleva contre moi toutes les tentations, tous les souhaits criminels qui s'étaient glissés, souvent à mon insu, dans les replis ténébreux de mon cœur. Ces réflexions furent si rapides, qu'en moins d'une seconde le cri de délivrance que j'avais poussé se changea brusquement en un cri d'épouvante. Je m'informai de la direction qu'avait prise Arabelle en sortant ; je me précipitai sur ses traces. La terreur, la pitié, les remords, étouffaient en moi la voix de la haine, et jusqu'au sentiment de ma propre infortune ; je n'étais plus qu'un amant éploré courant après sa maîtresse infidèle. J'interrogeais tous les passants que je rencontrais surma route; je prêtais l'oreille à tous les bruits ; mon regard plongeait dans tous les abîmes ; je criais le nom d'Arabelle à tous les échos. Je m'arrêtais, j'écoutais, je reprenais ma course haletante. La nuit me surprit, une nuitsombre, sans lune et sans étoiles. J'allais toujours. — Arabelle ! Arabelle ! — Rien ne me répondait que les plaintes du vent, qui me faisaient parfois tressaillir et glaçaient mon sang dans mes veines. Je venais de m'asseoir, désespéré, quand j'aperçus à peu de distance une lumière qui brillait à travers les arbres. J'y courus : des chiens aboyèrent à mon approche. C'était une pauvre cabane adossée contre la montagne.
Je poussai la porte, j'entrai, et je vis, près d'un feude pommes de pin qu'on avait allumé pour la réchauffer, une femme accroupie, les cheveux épars, le visage meurtri; c'était elle. Des pâtres l'avaient recueillie demi-morte sur le bord d'un sentier. Dans ma joie de la retrouver vivante, j'allai m'agenouiller à ses pieds, je l'enlaçai de mes bras; comme autrefois, je l'appelai des noms les plus tendres. Elle, cependant, ses grands yeux attachés sur moi avec cette fixité du regard particulière à la folie, nerépondaità mes paroles que par un doux sourire étonné, mille fois plus effrayant que les emportements de la colère. Je la crus folle, je me crus moi-même près de perdre la raison. — Parle-moi ! réponds-moi ! m'écriai-je avec désespoir. C'est moi, c'est Fernand qui t'aime ! -— A ces mots, passant une main sur son front, et de l'air d'une personne qui cherche à se ressouvenir, elle resta quelques instants à m'examineravec inquiétude; puis tout à coup ses traits se contractèrent, un cri terrible sortit de sa poitrine, elle s'arracha de mes bras, et tomba roide sur le carreau.
Je la relevai et la portai au grand air. Le froid de la nuit la réveilla. Je l'avais déposée sur l'herbe, je réchauffais ses mains glacées sous mes baisers. Revenue à elle, son premier mouvement fut de s'enfuir, je la retins par une étreinte passionnée. « Fernand, TOUS m'avez tuée, me dit-elle. Jene vous en veux pas, seulement, que n'avez-vous parlé plus tôt? Rien no vous était plus aisé que de vous délivrer de moi, mon intention n'a jamais été de m'imposer à vous, d'être une charge dans votre existence, un obstacle à votre bonheur. Je ne voulais que votre amour; je
le sentais m'échapper, mais j'espérais le ressaisir, î'ignorais qu'il fût à une autre. Vous êtes libre. Retournez vers cette fille que vous aimez, et laissezmoi mourir en paix. Soyez heureux, et que mon souvenir n'importune point votre joie. » Elle parla longtemps ainsi, sans reproches, sans amertume, avec une résignation touchante, s'excusant d'avoir troublé ma destinée, me suppliant de lui pardonner. « Vous vivrez! vous vivrez!» m'écriai-je. Et je me misa retirer une à une les flèches empoisonnées que je lui avais décochées dans le sein; j'appliquai mes lèvres à ses blessures pour en extraire le venin mortel. Je rétractai toutes les paroles qui m'étaient échappées quelques heures auparavant. Devait-elle en croire les révoltes et les transports d'une âme violente et d'un caractère irascible ? Je m'efforçai de lui prouver que ce n'avait été qu'un jeu cruel; je m'écriai que je l'aimais, que je n'aimais qu'elle, qu'elle était ma vie tout entière. Et chose étrange! j'étais de bonne foi. En cherchant à l'abuser pour la sauver, comme un acteur qui, à force de chaleur et d'entraînement, arrive à s'identifier avec son rôle et finit par se croire le personnage qu'il représente, j'étais parvenu à me tromper moi-même. J'oubliai tout et m'abandonnai naïvement aux sentiments que j'exprimais. Arabelle m'écoutait d'un air incrédule et repoussait tous mes discours. Sa résistance acheva de m'exal ter. Un instant je m'interrompis pour la regarder àla lueur de la lune qui venait de percer les nuages. Pâle, échevelée, les mains jointes, à demi pliée sur elle-même, dans l'attitude de la Madeleine éplorée, elle était belle : je me surpris à l'admirer
comme si je la voyais pour la première fois. Le silence, la nuit, la solitude, la majesté des cimes alpestres qui servaient de cadre au tableau, cette blanche lune qui nous baignait de ses molles clartés, cette fière beauté qui voulait mourir, ces vêtements en désordre, ces sanglots étouffés, ce beau sein gonflé de larmes et de soupirs, tout fut complice du trouble de mon cœur. Je la ramenai persuadée et soumise. Mais déjà mon ivresse était dissipée; et, tandis que je la sentais à mon bras légère et joyeuse, je marchais morne et sombre, maudissant ma victoire, honteux de ma méprise , me disant que cette femme avait été bien prompte et bien facile à se laisser convaincre.
Ne m'accuse pas, aie pitié des contradictions d'un cœur malheureux qui ne se connaît pas lui-même. Écris-moi à Milan, où nous allons passer l'hiver.