DEUXIEME PARTIE
siirses pieds de devant, et s'élance au triple galop, encore excité parles chiens qui bondissent autour de lui en aboyant comme des forcenés. Nous ; 'Ions comme l'ouragan, franchissant haies, fossés et Ijarrières. Je vois les arbres fuir comme des ombres, le sentier se dévider comme un écheveau. C'est Mazeppa lancé dans les steppes de l'Ukraine. Enfin, après vingt minutes de course au clocher, homme et cheval, l'un portant l'autre, nous nous précipitions, par une porte ouverte, dans une cour qui retentit aussitôt des aboiements des chiens, qui s'y jettent à notre suite. C'est un abominable vacarme. Ramponneau bat le pavé, hennit et renifle : les chiens du logis que nous venons d'envahirmêlent leurs voix aux concerts de la meute, tandis que moi, toujours en selle, je cherche à me remettre d'une alarme si chaude.
C'est là qu'en sont les choses, lorsque j'entends le bruit d'une fenêtre qui s'ouvre au-dessus de ma tête. Je lève les yeux et j'entrevois une figure qui disparaît pour venir à moi. C'est une femme belle encore, au noble maintien, au grave et doux visage. En l'apercevant, j'ai mis pied à terre. Elle s'avance, les traits épanouis et la bouche souriante. Je crois démêler que je suis l'objet d'une méprise. En effet, à quelques pas de moi, elle s'arrête, pâlit et se trouble. J'en fais autant de mon côté; je la salue gauchement, et nous restons à nous regarder l'un l'autre avec embarras. Je ne sais que dire ni qu'ima- > giner , lorsqu'en cherchant au ciel une inspiration ^ je découvre à travers une vitre un jeune et blond visage qui m'observe avec curiosité. C'est un éclair.
96 FERNAKD.
Je comprends tout. Ramponneau m'a conduit à
^ mon insu dans la cour d'un château dont tu lui as
î appris le chemin; cette femme, c'est madame de
jMondeberre; ce blond visage, c'est Alice; moi, je
suis le rayon éteint d'une espérance évanouie.
Quand tout fut expliqué et que j'eus prié madame deMondeberre d'agréer mes excuses, je voulus me retirer; la châtelaine me retint. « Vous êtes l'ami de M. de Peveney, me dit-elle; permettez que je profite du hasard qui vous a conduit près de moi. D'ailleurs, vous êtes mon prisonnier, » ajouta-t-elle en souriant. Tu penses bien que je ne résistai guère à tant de grâce et de prévenance. Je dînai au château et ne retournai à Peveney que le soir.
Ami, j'ai passé là quelques heures que je n'oublierai de ma vie. Je voudrais te parler des deux anges, mais je n'ose, car je craindrais d'irriter tes douleurs et de redoubler tes regrets. Je sens pourtant qu'il faut que je réponde à toutes les questions que m'adresse ton cœur impatient.
Mademoiselle deMondeberre m'a paru grave, triste et fière. Elle était vêtue d'une robe de soie grise montante pareille à une amazone, moins la jupe traînante; la torsade d'un tablier de moire noire entourait sa taille élégante et souple; elle portait un col blanc et plat tout uni, avec des manchettes également unies et plates, relevées sur le poignet et découvrant l'aristocratique blancheur d'une m lin fine et allongée. Ses cheveux blonds, mag.iiflquement tordus et noués derrière la tête, se rabaissaient sur son front en bandeaux légèrement renflés vers les tempes. Un brodequin de coutil gris pressait son