DEUXIÈME PARTIE
sur un feuillet de ton album. Ajoutes-y un croquis du château, et glisse le tout sous l'enveloppe d'une lettre que tu m'écriras dans ma chambre, près de la croisée, à cette même place où je t'écrivais autrefois. Achève avec la plume l'œuvre de ton crayon. Ne néglige rien, n'omets pas un détail. Que cetle lettre apporte à l'exilé tous les parfums,, tous les reflets, tous les échos de la patrie lointaine !
KARL STEIN A FERNAND DE l'EVENEY.
Je t'écris dans ta chambre, à la lueur de ta lampe, les pieds dans tes pantoufles. Mais reprenons les choses de plus loin. Tu veux des détails, en voici.
Le jour môme où je reçus ta lettre qui m'enjoignait de partir, je partis. A Clisson, je me fis indiquer la route de Peveney, et me pris à suivre un sentier qui remonte le cours 'dune rivière plus poétique en ses détours que ne fut jamais le Méandre. Après deux petites heures de marche, j'aperçus, à mi-côte, dominant une riche vallée et se mirant dans le cristal de l'onde, un joli castel que je reconnus aussitôt. J'entrai par la grille du jardin, et présentai ma lettre d'introduction à tes gens. Je soupai, fis un tour de jardin, et m'allai coucher. Tes dahlias sont magnifiques, et ton vin de Bordeaux est exquis.
Le lendemain, je me levai, sinon avec l'aurore, du moins assez tôt pour ne pas laisser refroidir le déjeuner qu'on venait de servir. Une fois à table, je ne pus m'empêcher d'admirer ce que je n'avais pas songé à remarquer la veille, l'élégance du service et laperspe^'tive enchantée que m'ouvrait, en guise de
fenêtre, une glace sans lain sur la vallée et sur les coteaux. J'aime à voir ainsi, par une heureuse disposition, le paysage et la salle à manger se prêter des giâ'*es mutuelles : les vins en ont plus de parfum, la nature en paraît plus belle. Mais elle est triste au cœur de l'hôte, l'hospitalité à laquelle il ne manque rien que la présence de celui qui la donne; je me disais : — Que n'est-il là ! et je me sentais près de pleurer.
Je passai cette journée à visiter ton manoir. Je devinai dans son étui de serge verte le fusil qui effraya si fort mademoiselle de Mondeberre enfant. Je restai longtemps à promener mes regards autour de la chambre où s'est noué si fatalement le nœud qui t'étouffe. Pauvre et cher garçon ! c'est là que s'est livrée ta bataille de Waterloo, il m'a semblé voir gisant sur le parquet les ailes mutilées de tes rêves et de tes espérances. Mais, ami, tune m'avais pas assez vanté les délices de ton ermitage: tout m'y ravit, si ce n'est ton absence. Puissent l'amour et le bonheur t'y ramener un jour, cher Fernand !
Sur le soir, fidèle à ma mission, je prismescrayons, mon album; et, suivi de tes chiens, je m'enfonçai dans un sentier que je savais devoir me conduire où ton âme habite. Malheureusement,je n'avais pu calculer la distance, et la nuit descendait déjà des coteaux dans la plaine, que je n'étais point arrivé au but de mon expédition. J'entrevis le château dans l'ombre. Après avoir longé un mur d'enceinte, je trouvai cette pehte porte dont lu m'as tant de fois parlé. 7e me décidai à l'entr'ouvrir furtivement, non sans émotion ; mais je m'esquivai aussitôt, er
entendant un bruit de bas sur les feuilles sèches.
Le lendemain, c'était hier, jour aux aventures ! Je m'étais éveillé de grand matin , avec la fervente intention de voir l'aurore, que je n'avais vue de ma vie que sur les toiles de l'Opéra. J'en avais lu tant de descriptions chez les poètes, que j'étais résolu à profiter de mon séjour à la campagne pour savoir, une fois pour toutes, à quoi m'en tenir làdessus. Donc, à l'aube naissante, je me jetai à bas du lit et courus à la fenêtre. Le ciel, la vallée, les coteaux, tout jusqu'à ton jardin, nageait pôle-môle dans un épais brouillard, et je ne distinguai dans ce chaos que ton palefrenier qui étrillait un cheval à la porte de l'écurie. Je regagnai ma couche avec empressement. Quand je me relevai, le soleil avait conquis le ciel ; de la brume qui l'enveloppait quelques heures auparavant il ne restait qu'une blanche vapeur flottant sur le vallon comme une gaze transparente.
J'aime la campagne modérément. Les poètes et les romanciers en ont fait un tel abus, qu'ils l'ont dépouillée, à mes yeux, de son plus doux charme. Jean-Jacques Rousseau, qui fut un grand peintre de la nature, parce qu'il aimait la nature et qu'il vivait intimement avec elle, a créé une école de rapins et de barbouilleurs qui se sont rués sur son domaine, et n'ont manqué, pour se l'approprier, que d'amour et d'intelligence. Je n'aperçois le paysage qu'à travers les fausses couleurs dont ils l'ont chargé. La brise me récite leurs mauvaises phrases, la fauvette me chante leurs méchants vers. C'est pourquoi je n'étais pas aux champs depuis deux jours que déjà j'en avais assez. Ajoute que cette maison déserte,
qui ne me parle que de toi, est un tombeau où, au bout de vingt-quatre heures, je me sentais dépérir de tristesse et d'ennui. lime semblait que tes meubles et tes lambris, étonnés de me voir à ta place, me regardaient d'un air sournois. Après déjeuner, je me demandai avec quelque mquiétude comment j'arriverais au soir, car je ne suis pas homme à m'égarer en molles rêveries sur le bord des ruisseaux. Tandis que je me consultais sur l'emploi de ma journée, je me souvins du cheval qu'en cherchant h découvrir les coursiers de l'Aurore j'avais vu étriller à la porte de l'écurie. J'allai le visiter. J'aime les chevaux, quoique n'en usant pas. Celui-ci, bien qu'élégant et fier, me parut doux et facile à mener.Ton palefrenier m'ayant assuré que c'était un agneau, j'eus la fantaisie de le monter et de pousser jusqu'à Clisson, que je n'avais fait qu'entrevoir. Ce fut l'affaire d'un instant. On selle, on bride Ramponneau; je mets le pied à l'étrier, et je pars, escorté de la meule joyeuse.
D'abord tout va bien. Ramponneau s'avance au pas relevé, à la fois docile et superbe. Je ne reviens pas de mon aisance; j'admire mon adresse, je me crois du sang des Lapithes ou des Centaures. Cependant, au détour du sentier, voici que maître Ramponneau, plein d'une ardeur depuis longtemps oisive, et ne reconnaissant pas le poids accoutumé, se livre à de légers exercices moins rassurants que pittoresques; ce que voyant, je n'imagine rien de mieux que de tirer à moi la bride de toute la force de mes deux poignets. Ramponneau se cabre, tourne sur luimôme, se dresse surses jarrets de derrière, retombe