‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 57 sur 146 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

comme un rêve affreux le souvenir de tant de mauvais jours.

— Je te comprends, malheureux! s'écria-t-elle en éclatant ; ce n'est pas ma mort que tu redoutes, tu la veux, tu l'appelles, tu la demandes à Dieu ; mais, làcheque tu es, tun'aspas le courage dem'assassiner. Tu voudrais Vy prendre de façon que je te béni-' e en mourant, et pouvoir ensuite te vanter de tes crifîces. Tu t'arrangerais volontiers des profits i.u meurtre, à la condition d'échapper au remords qui le suit. C'est ainsi que tu nous as tous perdus avec ton indigne faiblesse. Je te connais enfin! Mais as-tu pu croire un instant que j 'accepterais la tâche que tu me proposes? as-tu pensé que je consentirais à devenir sciemment la complice de tes trahisons, de tes parjures et de tes infamies ? Va ! tu me ferais horreur, si tu ne me faisais pitié. »

Elle retomba épuisée sur son lit, et moi, le visage caché entre mes mains, je restai écrasé sous le poids du mépris qui venait de fondre sur ma tête. Jamais, non, jamais homme ne se sentit courbé sous plus de honte. J'essayai pourtant de me relever, non par orgueil, mais pour la sauver.

« 0 mon Dieu ! m'écriai-je d'une voix qu'étouffaient mes larmes, je ne suis né ni lâche ni méchant. Gomment, en ne cherchant que le bien, ai-je pu faire tant de mal ? Ah ! de quelque douleur qu'il vous ait abreuvée, Arabelle, croyez en mon cœur, ce cœur n'est point si déchu qu'il ne puisse prétendre à se réhabiliter. Ne soyez pas plus cruelle qu^ Dieu, qui reçoit toutes nos fautes à rançon. Vivez, ne me repoussez pas. Ce n'est plus seulement ma conscience

1 i 6 FERNAND.

qui vous sollicite; c'est ma tendresse qui vous presse et qui vous implore. »

A ces mots, Arabelle tourna vers moi sa pâle figure.

« Que me fait votre tendresse? dit-elle d'une voix calme. Je vois votre erreur. Vous vous êtes tellement habitué à compter sur ma folle passion, qu'il ne vous est pas même venu à la pensée que cette passion pût s*éteindre avant moi. C'est de ce point de vue que vous raisonnez encore à cette heure. Vous croyez que je vous aime et que c'est la jalousie qui me tue : vous vous trompez, monsieur de Peveney. Il ne m'importe guère que vous aimiez ailleurs ; si je pouvais me préoccuper de la fille que vous avez choisie, ce serait, non pour l'envier, mais pour la plaindre, car je sens que vous serez fatal à tout ce que vous aimerez ; j'ai la conviction que vous porterez partout après vous tous les malheurs et tous les désespoirs que la faiblesse traîne après elle. Plût à Dieu que vous fussiez né méchant ! vous auriez été moins funeste. Je ne vous aime plus ; c'est à peine si je vous hais. Ce que je hais, et de toute la force que me laisse un reste de vie, r/est l'amour que j'ai eu pour vous, c'est l'égarement qui m'a jetée dans vos bras, c'est les doctrines qui m'ont perdue. Vous avez éclairé mon cœur en le frappant, je vous dois de comprendre et d'aimer les trésors que vous m'avez ravis. N'insistez donc pas, Monsieur, pour que je vive, car nous ne sommes plus rien l'un à l'autre, et nous serons moins séparés par la mort que nous ne le serions par la vie. »

C'était le dernier coup, ce fut le plus terrible. J'au-

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rais pu supporter sa haine, son indifférence m'atterra. Le croiras-tu? Est-il croyable, en effet, que des sentiments si contraires puissent germer dans le môme cœur ? Cet amour que j'avais si longtemps maudit, en le perdant, mon âme se brisa.

Au bout de quelques instants, elle me pria d'approcher la lampe, et de lui donner son nécessaire de voyage. Elle écrivit quelques lignes, qu'elle me remit après en avoir cacheté l'enveloppe. « Je compte sur vous, dit-elle, pour faire parvenir ce mot à son adresse. » J'examinai machinalement lasuscription; je lus le nom de M. de Rouèvres. « Et maintenant, ajouta-t-elle en croisant, en dehors du lit, ses bras sur sa poitrine, je n'ai plus besoin de vous, M. de Peveney. Je vais paraître devant Dieu ; laissez-moi le prier pour qu'il me pardonne. Je compte sur sa bonté; quel supplice pourraient imaginer sa justice et sa colère, qui ne me parût doux au sortir d'une pareille vie? »

Je m'étais retiré dans un coin de la chambre, où je priais pour elle et pour moi. Que te dirai-je? Au l)outdequelquesheures,je vis, à lalueur delà lampe qui brûlait au chevet, son visage s'enflammer, ses lèvres trembler et ses mains s'agiter au hasard, comme pour chercher à saisir les spectres que la fièvre promenaitautour d'elle. Aux paroles qui lui échappèrent, je compris qu'elle était en proie au délire. Je courus h elle : l'infortunée se débattait entre les bras de la mort, en criant le nom de M. de Rouèvres. Quand vint le jour, je me réveillai sur le carreau glacé : je me levai; Arabelle était morte, et je me souvins que son dernier cri avait été pour me maudire.

i I 8 FER.NAIS'D.

Et maintenant, tâche d'oublier que j'aie jamais existé. Tu n'entendras plus parler de moi. Mort à tout ce qui vit, je vais traîner dans la solitude les misérables restes d'une existence qu'achèveront bientôt d'épuiser le remords et le désespoir.

ARABELLE A M. DE ROUÉVRES.

Monsieur, Votre vengeance a porté tous les fruits que vous deviez en espérer. Je meurs sur la terre étrangère, dans une chambre d'auberge, entre quatre murs nus, sans autre assistance à mon chevet que celle de l'homme qui m'a perdue; si délaissée du ciel et de la terre, que vous êtes dispensé non-seulement de me maudire, mais aussi de me pardonner. Si je vous racontais ce que j'ai souffert, vous pâliriez d'effroi, vos larmes couleraient malgré vous. Moi qui connais mes crimes, est-ce que je ne pleure pas, en écrivant ces mots, d'attendrissement surmoi-même? Figurezvous que vous m'avez enfermée dans une cage de fer avec un tigre qui, par pitié, a mis dix mois à me dévorer vivante. Ce que j'ai souffert ne saurait se dire. J'ai vidé le calice de toutes les humiliations et de toutes les amertumes; je me suis desséchée dans la honte. Et pour que rien ne manquât à l'œuvre de mon expiation, voici que Dieu m'envoie, à l'heure suprême, une torture non encore éprouvée qui surpasse toutes les autres I Près de se fermer à jamais, mes yeux s'ouvrent à la vraie lumière, et mon cœur, en s'éteignant, jette vers les biens qu'il a méconnus un cri d'amour et de désespoir.

Un soir d'hiver, les gens de Peveney, réunis pour la veillée dans une grande salle du rez-de-chaussée où ils se tenaient habituellement, s'entretenaient de leur maître absent; car, sur cette terre de Bretagne, l'absence du maître ne disperse point les serviteurs, qui, tant que la maison est debout, restent attachés au seuil désert comme le lierre aux lieux inhabités. Les uns avaient vu naître Fernand et l'avaient porté dans leurs bras; les autres étaient nés et avaient grandi en même temps que lui, sous le même toit. Tous l'aimaient et le vénéraient. Donc, par un soir de décembre, la brise se plaignait tristement dans les longs corridors; la Sèvre, grossie parles pluies, grondait comme un torrent au bas du coteau, et faisait de ses barrages autant de cascades mugissantes. Assis autour d'un ormeau embrasé, les gens de Peveney calculaient que, depuis plus de deux ans que M. Stein était venu parmi eux, ils n'avaient pas eu de nouvelles de leur jeune maître, lorsque trois coups violents ébranlèrent la porte du manoir.

« Justice divine, c'est lui ! » s'écria en se levant brusquement la vieille nourrice de Fernand, qui filait au rouet dans un coin de l'âtre.

Tous se levèrent en même temps et coururent à la grille du jardin. Une voiture de poste entra dans la cour, un voyageur en descendit. Il était enveloppé d'un ample manteau; les bords rabattus de son chapeau lui cachaient à moitié le visage. Il écarta en bilence, mais avec autorité, les serviteurs rangés sur

son passage, et gagna d'un pas brusque la salle qu'illuminait la clarté du foyer. A peine entré, il se laissa tombersur une chaise, présenta ses pieds à la flamme et resta muet, dans une attitude recueillie. Les gens de la maison se tenaient derrière lui et se regardaient entre eux d'un air consterné. Enfin, la nourrice lui ayant ôté doucement son chapeau, tous les assistants ne purent retenir un mouvement de douloureuse surprise en revoyant leur maître si changé.

«Jésus, mon Dieu! est-ce toi, mon enfant?» s'écria la bonne femme qui lui avait servi de mère.

Il avait vieilli de vingt ans. On aurait vainement cherché sur son visage quelques vestiges dejeunesse. Ses cheveux s'étaient éclaircis; sesyeuxétaientéteints dans leur orbite ; les pleurs avaient creusé leur sillon sur ses joues amaigries et livides.

Après avoir embrassé sa nourrice et adressé à chacun quelques paroles bienveillantes, il se retira dans son appartement, où l'on s'était empressé de tout préparer pour le recevoir. II y vécut comme dans un tombeau, sans communication avec le dehors, indifférent à toutes choses, même au mouvement de sa maison. Il avait cessé depuis longtemps tout commerce de lettres avec Karl Stein. Ses gens avaient reçu l'ordre de ne point répandre dans le pays la nouvelle de son retour. Il passa l'hiver dans un morne affaissement. Au printemps, il s'occupa de régler ses affaires etsembla tout disposerpour un long voyage. Quelques démarches quil fit à cette époque donnèrent à penser autour de lui qu'il avait l'intention de réaliser sa fortune et de visiter les pays lointains. En ctl'et, après avoir désigné celui de ses domestiques

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