‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 58 sur 146 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

qu'il désirait emmener, il engagea les autres à se pourvoir ailleurs, ajoutant toutefois qu'il ne vendrait jamais la maison de son père, qu'il en laisserait la garde à sa nourrice, et que tous ceux qui l'avaient aimé et servi y trouveraient de tout temps un asile. Comme il désirait échapper aux discussions d'intérêt, pour lesquelles il avait moins de goût que jamais, il s'entendit avec son notaire pour qu'il ne fût procédé qu'après son départ à la vente de ses domaines.

Tout était prêt. Il ne lui restait plus qu'à dire adieu à ces beaux lieux qu'il allait quitter pour toujours.

La veille du jour fixé pour son départ, il voulut voir une dernière fois les ombrages de Mondeberre. On aurait pu croire, depuis son retour, qu'il en avait oublié le chemin. Les noms d'Alice et de sa mère n'étaient pas sortis une seule fois de sa bouche : pas un mot, pas une question ; on eût dit que ce coin de terre n'avait jamais existé pour lui. Près de s'éloigner pour ne plus revenir, il ne résista pas à ce vague besoin d'émotions qui ne meurt point chez les faibles et tendres âmes. D'ailleurs il ne songeait pas à se présenter aux dames de Mondeberre. Bien qu'il n'eût pas écrit la lettre qu'il s'était promis d'envoyer de Florence, il y avait longtemps qu'il leur avait dit un éternel adieu dans son cœur. Il ignorait leur destinée et ne doutait pas qu'Alice ne fût mariée. Il voulait seulement entrevoir dans l'ombre les abords de la patrie d'où il était pour jamais exilé.

A la tombée de la nuit, il prit, comme autrefois, le sentier du bord de l'eau. Qui pourrait dire les pensées qui l'assaillirent le long de ces traînes? Ce n'était plus, comme à son premier retour, la fatigue d'une

âme désabusée, mais jeune encore et prête à refleurir au premier souffle caressant; c'était le terne désespoir d'une âme flétrie par le remords, et que ne charmait même plus la poésie des souvenirs. Il marchait à pas lents, le front baissé, indifférent aux beautés de cette nature qu'il avait jadis tant aimée. Il avait tout perdu, jusqu'à la faculté de pleurer et de s'attendrirsurlui-même. Cependant ses yeux commençaient à chercher les tourelles de Mondeberre, quand tout à coup, en aspirant l'air, il reconnut le parc et le château aux senteurs qui s'en exhalaient. Ainsi les lieux où nous avons goûté le bonheur ont, comme la terre natale, un parfum qui leur est propre et qui nous saisit, nous pénètreaussîtôt que nous en approchons. En effet, au détour du sentier, Fernand aperçut la masse du manoir qui se détachait sur l'azur du ciel, et les panaches blancs des marronniers qui se balançaient à la lueur des étoiles. A ces aspects, il se sentit près de défaillir. Les fenêtres du salon étaient éclairées. Il demeura quelques instants devant la façade, suivant d'un regard éperdu les évolutions d'une ombre svelte et gracieuse qui se dessinait sur la mousseline des rideaux. Il eut le courage de s'arracher à cette contemplation. Il s'éloignait, lorsqu'en passant devant la petite porte du parc il fut arrêté de nouveau par une invisible puissance. Longtemps il hésita ; il crut Voir gisant sur le seuil le cadavre d'Arabelle qui lui en barrait le passage. Il s'enfuit et revint sur ses pas. Bref, s'il n'eut point la force d'entrer, il en eut la faiblesse ; il entra.

Ses jambes se dérobaient sous lui et le soutenaient à peine. La soirée étaji trop froide et trop avancée

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