‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 61 sur 146 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

finit par s'y oublier et par goûter à cette discussion d'intérêts positifs un charme qui lui parut tout nouveau. Au choc des idées, il sentit se réveiller et vibrer dans sa poitrine les nobles instincts que le trouble des passions y avait longtemps étouffés, l'amour de la patrie, la haine de l'injustice, le culte de la vérité, l'enthousiasme qu'allume chezlesâmes bien nées toute action grande et généreuse. Il comprit qu'il y a pour l'ambition de l'homme des luttes belles et fécondes. Il se retrempa aux réalités de la vie : comme le géant delà Fable, en touchant la terre, il retrouvases forces. Rentré chez lui, M. de Peveney brûla la lettre d'éternel adieu qu'il avait écrite le matin à madame de Mondeberre, et le lendemain il trouva un prétexte qui lui fît une obligation de retourner le soir au château. Il en est des âmes aux prises avec la douleur comme du chêne et du roseau battus par le vent de la tempête : où les forts se raidissent et succombent, les faibles plient et se relèvent. Ainsi Fernand subissait déjà des influences amolhssantes. Il était toujours décidé à partir, et n'imaginait pas que le remords qui le consumait dût jamais s'apaiser ni s'éteindre. Il s'interdisait tout espoir et continuait de se regarder comme retranché du nombre des vivants. Toutefois il ne partait pas ; les impressions terribles s'efi'açaient chaque jour ; ses facultés de souffrir, usées par la solitude, achevaientde s'amortir dans l'atmosphère des douces relations. Quoique dans un avenir encore lointain, on pouvait croire sa guérison d'autant plus probable que, la jugeant luimême impossible, il ne faisait rien pour y résister. Un soir, en rentrant, il aperçut dans la cour sa chaise

réparée etgarantie jusqu'au bout du monde. Il donna ^1 des ordres pour qu'on la remisât, et le lendemain il écrivait à son notaire pour lui enjoindre d'ajourner la mise en vente de ses propriétés.

Cependant la vie du château avait pris une face nouvelle. Mademoiselle de Mondeberre se relevait comme un beau lis. L'éclat de la jeunesse et de la santé reparaissait peu à peu sur ses joues ; l'azur de ses yeux s'était éclairci ; son corps avait retrouvé cette démarche souple et légère que donnent la joie et le bonheur. Après avoir grandi dans la solitude et s'être développé dans l'absence, l'amour de cette enfant venait de se changer en une passion exaltée et profonde. Gomment aurait-il pu en arriver autrement? Ce jeune homme, qui avait disparu tout d'un coup comme emporté par un orage, et qui revenait, après trois ans d'une vie errante, pâle et souffrant, mystérieux et sombre, réunissait toutes les conditions nécessaires pour frapper vivement une âme de vingt ans, déjà depuis longtemps éprise. Alice n'échappa point aux poétiques séductions du malheur; son imagination acheva ce que son cœur avait commencé.

Il n'en fut pas ainsi de madame de Mondeberre^ qui observait d'un œil à la fois inquiet et charmé les changements qui s'opéraient sur le front et dans l'humeur d'Alice ; sa prudente sollicitude ne s'en alarmait pas moins que sa tendresse ne s'en réjouissait. Pleine de confiance dans la loyauté de M. de Peveney, ce jeune homme pourtant la troublait malgré elle. Que savait-elle de son passé ? que pouvait-elle présumer de ses sentiments ? Devait-elle, par une lâche

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