‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 60 sur 146 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Et deux ombres penchées l'une vers Tautre mêlèrent en silence leurs pleurs et leurs baisers.

«Écoute, dit Alice en s'agenoiiillant sur le gazon aux pieds de madame de Mondeberre : tu m'aimes, n'est-ce pas, et tu ne veux pas m'affliger?Eh bien I ma résolution est arrêtée depuis longtemps. Ce n'est pas d'un caprice d'enfant qu'il s'agit, mais d'une volonté calme, sérieuse, réfléchie. Je ne veux pas me marier. Tous les hommes que Gaston s'est obstiné à nous présenter m'ont paru vains, ou sots, ou laids. Qu'il n'en soit plus question entre nous. Je ne sais rien du monde et n'en veux rien savoir. Je sens qu'il n'arien qui te vaille. Je suis heureuse auprès de toi. Pourquoi changerais-je un sort si doux pour courir les chances d'un bonheur incertain, que je ne rêve ni n'appelle ? Aimons-nous et continuons de vivre comme par le passé. Je n'ai pas une autre ambition.

— Va ! je sais bien que tu n'es pas heureuse ! » murmura madame de Mondeberre avec une expression de tristesse ineffable.

Alice appuya son front sur les genoux de sa mère, et ne répondit pas.

Cependant la brise fraîchissait, déjà des gouttes de rosée brillaient à la pointe des herbes. Madame de Mondeberre s'éloigna appuyée sur le bras d'Alice. Lorsqu'elles eurent disparu etqu'il n'entendit plus le bruit de leurs pas, M. de Peveney, plus pâle que la lune qui blanchissait le sable des allées, plus tremblant que les feuilles qu'agitaitlevent, sortit du massif de lilas et vint tomber sur le banc de pierre. La tête cachée entre ses mains et se repétant à lui-même

les paroles qu'il venaitd'entendre, il caressait depuis quelques instants, avec une lâche complaisance, la pensée qu'Alice n'était pas mariée; il y trouvait à son insu une satisfaction égoïste et cruelle , quand tout à coup il s'enfuit comme s'il eût senti une vipère se glissant furtivement dans son cœur. Il traversa le parc au pas de course ; dans son trouble, il s'égara. Au lieu de gagner le bord de la rivière, il rabattit sur le château. Il s'arrêta pour le regarder une dernière fois, puis il reprit sa course en se dirigeant vers la Sèvre; il était près d'en toucher la rive, lorsqu'au tournant d'une allée couverte, il se rencontra face à face avec Alice et madame de Mondeberre.

Il y eut de part et d'autre un mouvement d'hésitation que rien ne saurait exprimer. Mademoiselle de Mondeberre seule ne témoigna pas de surprise ; elle demeura grave et immobile au bras de sa mère. Avant qu'aucun mot eût été prononcé, M. dePeveney s'approcha et prit une main de madame de Mondeberre, qu'il pressa contre son cœur sans oser la porter à ses lèvres ; puis il s'inclina devant Alice, qui resta impassible et muette. Cela fait, après quelques parolesinsignifiantes échangées sans suite entre Fernand et la châtelaine, ils prirent tous trois le chemin du château.

Ce n'était pas seulement l'émotion et l'étonnement qui tenaient ainsi madame de Mondeberre froide et réservée. Bien qu'Alice n'eût jamais révélé le secret du mal qui la consumait, madame de Mondeberre savait mieux qu'Alice elle-même ce qui se passait dans ce jeune cœur. Elle avait assisté pendant prés de trois ans au drame le plus douloureux que puisse

contempler une mère ; et quoiqu'elle n'eût point d'accusation directe à diriger contre M. de Peveney, cependant, par lui, à cause de lui, celte femme avait tant soulï'ert dans son enfant, qu'elle n'avait pu s'empêcher de nourrir contre ce jeune homme un profond sentiment d'amertume, ni se défendre, en le revoyant, d'un instinctif mouvement de terreur. Sa première impression avait été toute d'épouvante, et, encore à cette heure, l'âmeagilée de sombres pressentiments, elle serrait contre son sein le bras de sa fille, comme si elle eût craint qu'on ne voulût la lui enlever. Tels étaient les motifs de l'accueil glacé que recevait Fernand. Chez madame de Mondeberre, c'étaient la tendresse et l'orgueil maternels blessés du même coup et saignant en silence ; c'était chez Alice une réserve naturelle jointe à la fierté de l'amour méconnu. Chargé de honte et de remords, M. de Peveney les suivait machinalement, sans chercher à se rendre compte du charme fatal qui renchaînait à leurs pas. Ils entrèrent ainsi dans le salon; mais lorsqu'à la lueur de la lampe, madame de Mondeberre et sa fille virent les traits dévastés de ce malheureux jeune homme, lorsque Fernand, de son côté, aperçut quels ravages ces trois années avaient exercés sur le front d'Alice et sur la figure de sa mère, alors les âmes se fondirent, les cœurs éclatèrent, on n'entendit que des larmes et des sanglots. Aucune explication ne troubla cette scène d'épanchements silencieux. On parla peu ; il n'y eut pas une seule question échangée; on s'observait avec attendrissement, et quand vint l'heure de se séparer, trois mains se cherchèrent, so réunirent dans une môme étreinte. Durant toute

la dernière partie de cette soirée, M. de Peveney avait apaisé les rébellions de sa conscience en lui criant qu'il partirait le lendemain et que cette entrevue était la dernière. Cependant il se retira sans avoir eu le courage d'annoncer aux dames de Mondeberre qu'il ne devait plus les revoir.

Rentré chez lui, il employa le reste de la nuit à s'occuper des derniers préparatifs de son départ. Au matin, il écrivit à madame de Mondeberre pour lui dire le suprême adieu. A huit heures, les chevaux de poste qu'il avait commandés la veille arrivèrent. En entendant claquer le fouet du postillon, il ouvrit une fenôtreetvit sesserviteurs groupésautour de lachaise qu'on était en train d'atteler. Fernand fut consterné. Depuis son retour de Mondeberre, il s'était flatté confusément que cette heure n'arriverait jamais, qu'il surviendrait nécessairement un obstacle imprévu qui l'empêcherait de partir. Il chercha s'il n'avait rien oublié : rien ! tout était prêt. Le sort en était jeté.

M. de Peveney descendit dans la cour, embrassa sa nourrice, donna ses dernières instructions à ses gens, et remit à l'un d'eux la lettre qu'il venait d'écrire. Il ne lui restait plus qu'à monter dans sa chaise lorsqu'en l'examinant, il découvrit qu'elle avait besoin de réparations, que les ressorts en étaient fatigués, qu'elle n'avait pas été visitée depuis plus de trois ans, et qu'enfin il ne serait ni prudent ni sage de s'y embarquer pour un si long voyage avant qu'elle eût passé par les mains du carrossier. Il consulta les assistants, et s'y prit de telle sorte que tous s'empressèrent de se ranger à son avis : le postillon

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lui-même, après avoir reçu son pourboire, déclara que la voiture n'était pas en état de courir deux postes sans voler en éclats. Fernand reprit sa lettre à madame de Mondeberre, et donna des ordres pour qu'on déchargeât la chaise et qu'on l'envoyât en radoub à Nantes. Ainsi son départ se trouvait retardé de plus d'une semaine. Le cœur de l'homme est plein de ruses et de lâches détours. M. de Peveney parut vivement contrarié de ce retard et ne se gêna pas pour en témoigner son humeur, convaincu et de bonne foi, c'est-à-dire assez fin, assez habile pour avoir réussi à se tromper lui-même.

Il n'est pas de position plus propice à l'ennui que celle d'un homme qui, ayant tout arrangé pour son départ et prêt à monter en voiture, se voit arrêté par quelque empêchement imprévu. Jusqu'au moment où l'on pourra partir, on ne sait que devenir ni comment employer le temps. On se trouve sous le coup d'un désœuvrement que rien ne saurait occuper ni distraire. On n'a plus sous la main les objets qu'on aimait. Disposée pour l'absence, la maison est un tombeau où l'on erre comme une ombre en peine. On n'est plus chez soi, et pourtant on n'est pas ailleurs. On supporte d'autant moins patiemment le poids des heures oisives, qu'on s'était préparé par avance au mouvement et aux distractions du voyage. C'est là du moins ce qui arriva pour M. de Peveney. Il n'eut pas atteint le milieu de la journée, qu'il se sentit pris ■d'une impatience fiévreuse et d'un besoin d'agitation qu'il ne savait comment satisfaire. Il se décida à monter son cheval, dont il n'avait pu consentir à se débarrasser. Une fois en selle, où aller? Peu lui

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importait. Il lâcha la bride à Ramponneau, qui, fidèle à ses anciennes habitudes, le conduisit droit à Mondeberre.

Cette fois encore M. de Peveney capitula avec sa conscience. Songeait-il à renouer des relations à jamais brisées? Sa résolution n'était-elle pas irrévocablement arrêtée? Ne devait-il pas, sous peu de jours, s'éloigner pour ne plus revenir? D'ailleurs, il n'était plus temps de retourner en arrière : déjàRamponneau battait le pavé de la cour du château, et une fenêtre venait de s'entr'ouvrir pour laisser passer la tête d'Alice.

Cette entrevue différa de celle de la veille en ce que les cœurs s'y montrèrent moins silencieux et plus à l'aise. On ne toucha ni au passé ni à l'avenir; on se complut de part et d'autre dans la mélancolie de l'heure présente. On s'entretint longuement de la visite de Karl Stein. Fernand parla de ses voyages avec un sentiment de tristesse qui, aux yeux de mademoiselle de Mondeberre, le revêtit d'un prestige de plus. Madame de Mondeberre le retint à dîner. Il s'en défendit d'abord, puis il se dit qu'ayant dû partir le matin il manquerait de tout à son gîte. Gaston se présenta le soir. En revoyant M. de Peveney, dont le souvenir ne l'avait pas occupé six minutes en trois ans, il témoigna une joie bruyante et l'embrassa avec effusion. Sur ces entrefaites arrivèrent deux ou trois gentilshommes du voisinage. La conversation s'engagea. A cette époque, la politique agitait fort les esprits en Bretagne. On discuta les questions du jour. IndifTérent d'abord à ce qui se disait autour de lui, Fernand en vint bientôt à se mêler à l'entretien. Il

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