CHAPITRE I
— Les curés disent tous la même chose, — répiiqua Christophe ; la preuve qu'ils n'en pensent pas un mot, c'est qu'aucun d'eux ne se marie.
— Qui se marie? — s'écria Jean ; — personne. Nous sommes-nous mariés, nous autres? Pourtant nous l'aurions pu faire, ce me semble, avec quelque avantage. Nous sommes riches; il n'y a pas si longtemps que nous étionsencore, Christophe et moi, assez galamment tournés. Il s'est trouvé sur mon chemin plus d'une belle, j'ose l'avouer, qui a convoité mon cœur et ma main. Christophe, de son côté, n'a pas dû manquer d'occasions. Nous étions des gaillards ! Mais nous avons compris de bonne heure que le célibat est l'état naturel de l'homme et de la femme.
— Enfin, mon père s'est marié, — dit Jeanne.
— Ce n'est pas ce qu'il a fait de mieux, — répondit Christophe.
— C'est-à-dire, mon oncle, que je suis de trop dans la maison, » ajouta la jeune fille en se levant de table avec des larmes dans les yeux.
A ces mots, on l'entoura, on lui prit les mains, on les couvrit de baisers, on affirma qu'on la tenait pour un bienfait, pour une bénédiction du ciel. Christophe, furieux contre lui-môme, se tirait les cheveux et se reconnaissait pour un assassin indigne de toute pitié. Jeanne fut obligée de le calmer; elle l'embrassa avec une grâce touchante.
« Comment n'as-tu pas compris, — dit Joseph, — que tes oncles plaisantaient, et voulaient seulement donner à entendre que tu es encore trop jeune pour l'occuper de ces choses-là?
— Trop jeune ! — s'écria Jeanne; — Yvonne, qui
s'est mariée aujourd'hui, n'a que seize ans, et moi, aux pousses nouvelles, j'en aurai dix-sept,
— Oui, répliqua Jean ; — mais les filles bien élevées ne se marient jamais avant la trentaine.
— Est-ce que je suis bien élevée, moi? — demanda d'un air mutin l'impitoyable enfant.
— Ta mère, — dit Joseph, — avait trente-deux ans lorsqu'elle épousa Jérôme. »
La conversation fut interrompue par un violent coup de tonnerre, qui ébranla toutes les vitres du château ; la tempête continuait avec une furie sans exemple.
« Décidément, — dit la jeune fille, — voici un mauvais temps pour les pauvres gens qui tiennent la mer. »
Au môme instant un serviteur entra et dit qu'on croyait entendre, depuis près d'un quart d'heure, des coups de canon qui partaient sans doute de quelque navire en perdition.
Jeanne et les trois frères prêtèrent une oreille attentive : ils n'entendirent que le grondement de la foudre et le bruit des vagues, pareil, en effet, à de sourdes détonations. Toutefois Christophe donna des ordres pour qu'on allumât la lanterne de la tour.
Jeanne était visiblement préoccupée : ses oncles l'observaient avec anxiété. Organisation délicate, soit qu'elle subît l'influence orageuse du temps, soit qu'elle pressentît, à l'insu d'elle-même, quelque chose d'étrange près d'éclater dans sa destinée, elle était inquiète, agacée. Elle alla au piano, promena ses doigts sur le clavier, puis se leva presque aussitôt pour s'approcher d'une fenêtre ; après être ras-