‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 77 sur 146 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

tée quelques instants, le front collé contre la vitre, à regarder les éclairs qui déchiraient le manteau de la nuit, elle retourna au piano, essaya de chanter en s'accompagnant, s'interrompit brusquement au bout de quelques mesures, et demeura silencieuse, la tête appuyée sur sa main.

Debout contre la cheminée, les trois frères tenaient leurs regards attachés sur elle.

« Ça va mal, ça va mal ! — dit Jean avec mystère en se penchant à l'oreille de Christophe.

— Ce n'est encore qu'une enfant, — dit Christophe ; — essayons de la distraire et de changer le cours de ses idées. »

Ils allèrent tous trois près de Jeanne et se groupèrent autour d'elle sans qu'elle parût les apercevoir.

« Tu es triste, ma Jeanne bien-aimée?» dit Joseph en lui posant doucement une main sur l'épaule.

Elle tressaillit.

(( Triste! moi? — s'écna-t-elle en relevant la tôte,

— pourquoi serais-je triste? Je ne suis pas triste, Joseph.

— Jeanne, sais-tu, — dit Christophe, — qu'il y a bien longtemps que nous ne sommes allés àla pêche?

— La pêche m'ennuie, — dit-elle.

— Et la chasse? — demanda Jean. — Quand ironsnous battre ensemble nos champs et nos guérets?

— La chasse m'ennuie, — dit Jeanne.

— Ce matin, après ton départ, nous avons reçu,

— ajouta Joseph, — un ballot de livres et de romances.

— La chasse, la pêche, les livres et les romances, tout cela m'ennuie, n répéta Jeanne.

Les trois frères se regardèrent d'un air découragé.

« Voyons, — dit Christophe, — as-tu quelque désir qui nous ait échappé, quelque fantaisie que nous ayons négligé de satisfaire, quelque caprice que nous n'ayons pas su deviner?

— Peut-être, — reprit Jean, — n'es-tu pas satisfaite des dernières parures qui sont arrivées de Paris?

— Si ton manchon d'hermine te déplaît, — s'écria Christophe, — il faut nous l'avouer.

— Je gagerais, moi, — s'écria Jean en se frottant les mains, — qu'elle a envie d'un nouveau cachemire ?

— D'un cheval arabe? — dit Christophe.

— D'un fusil à deux coups ? — dit Jean.

— D'un épi de diamants?

— D'une paire de pistolets? »

A chacune de ces questions, Jeanne secouait la tête d'un petit air dédaigneux et boudeur.

(( Mais, mille millions de tonnerres ! — s'écria Christophe aux abois, — que te faut-il? de quoi as-tu envie? Quoi que ce soit, je te le donnerai, dussé-je pour cela remonter sur le brick la Vaillance, et faire à moi seul la guerre au monde entier! Parle, commande, ordonne; veux-tu que j'apporte tous les trésors de l'Inde à tes pieds?

— As-tu envie d'une étoile du firmament? — s'écria Jean, qui ne voulait pas se laisser vaincre en générosité ; — j'irai la demander pour toi au Père éternel, et, s'il refuse, je la décrocherai du bout de mon épée, et reviendrai te la mettre au front. »

Joseph dit à son tour en se penchant vers Jeanne : « Si tu voulais à ta ceinture une des fleurs qui

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