‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 88 sur 146 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Comme celle-ci allait tous les dimanches entendre la messe à Bignic, Joseph avait fini par la remarquer; et, comme elle était la seule femme qu'il eût remarquée durant sa \ie entière, qu'en outre elle avait dans la contrée une grande réputation de sainteté et de bienfaisance, quand il fut question pour lui du choix d'une épouse, mademoiselle Rosancoët dul nécessairement se présenter à l'esprit de notre héros.

Il avait été décidé au Coat-d'Or qu'on laisserait à la victime la liberté pleine et entière de choisir l'instrument de son supplice. Joseph ayant nommé mademoiselle Rosancoët, ils allèrent tous quatre la demander en mariage. Ce fut Jean qui porta la parole ; mais, voyant qu'il s'embarrassait dans ses phrases, Jérôme l'interrompit, etracontasimplementl'histoire, tandis que Joseph, rouge comme un coquelicot et les yeux baissés, ne savait à quel saint se vouer. Jérôme s'exprima comme un franc marin qu'il était. Mademoiselle Rosancoët mêlait à ses idées religieuses des instincts d'abnégation et de dévouement. Elle avait entendu parler des LegofF en général, de Joseph en particulier. L'étrangeté de la proposition ne l'effaroucha pas ; il faut dire aussi que le curé de Bignic, que Joseph avait consulté en cela comme en toutes choses, s'était déjà mêlé de cette affaire: il avait eu, quelques jours auparavant, un long entretien à ce sujet avec la plus pieuse et la plus docile de ses ouailles. Bref, mademoiselle Maxime Rosancoët, après avoir entendu Jérôme, tendit à Joseph sa main, et consentit à quitter sa ferme pour aller vivre au Coatd'Or. On prit jour, séance tenante, pour la signature

du contrat, et Joseph, en se retirant, osa baiser le bout des doigts de sa fiancée.

Chemin faisant, tandis que Jean prodiguait à Joseph des encouragements et des consolations :

(( Comment la trouves-tu? — demanda Jérôme à Christophe.

— Et toi? — demanda Christophe à Jérôme.

— Point jeune, sacrebleu!

— Point belle, mille tonnerres!

— C'est une vieille frégate désemparée, dit l'un.

— Un vieux brick échoué sur les rivages de l'éternité, — dit l'autre.

• — Il a fait là un joli choix, notre ami!

— Que le diable l'emporte ! — s'écria Christophe.

— Je parierais que cette péronnelle va nous faire damner au logis. »

Ainsi causant, ils arrivèrent au Coat-d'Or.

On s'occupa sans plus tarder de tout disposer pour recevoir dignement la reine de céans. On flt blanchir les murs à la chaux, poser des vitres aux fenêtres et des carreaux où le parquet manquait. Le premier tailleur et le premier bijoutier de Saint-Brieuc furent appelés : on commanda les habits de noces, et Joseph choisit pour sa future une magnifique parure de perles fines. Il s'efforçait de faire bonne contenance; mais plus l'heure fatale approchait, plus le jeune Legoff devenait mélancolique et sombre. Il négligeait ses livres, son violoncelle et jusqu'à ses pieux exercices, pour aller seul errer sur la grève, le front baissé, les yeux mouillés de larmes.

Le jour de la signature du contrat arriva. Dès le matin, Jean, Christophe et Jérôme étaient sur pied,

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vêtus chacun d'un superbe habit noir, le cou emprisonné dans l'empois d'une cravate blanche. Tous trois avaient un air passablement goguenard. Quand l'heure fut venue de se rendre à la ferme de mademoiselle Rosancoët, on appela Joseph qui n'avait pas encore paru; Joseph ne répondit pas. On le chercha; point de Joseph !

Faut-il le dire? au moment décisif, il avait senti son courage fléchir, ses forces chanceler. Il s'était échappé le matin, après avoir laissé dans sa chambre quelques lignes touchantes, par lesquelles il annonçait à ses frères qu'il n'avait pas l'énergie de consommer le sacrifice. Il les priait de lui pardonner, et promettait de ne jamais reparaître devant leurs yeux. A cette nouvelle, le soldat et les deux marins se regardèrent d'abord d'un air consterné, puis éclatèrent en transports de rage et de colère. Le cas, à vrai dire, était embarrassant. Les paroles étaient engagées; depuis plus d'un mois il n'était question que de ce mariage dans tout le pays. Il s'agissait de sauver l'honneur des LegofT et de ne point porter atteinte à la réputation d'une Rosancoët ; mais que faire et comment s'y prendre?

« Je ne sais qu'un moyen, — dit Jean se frappant le front.

— Lequel ? — demandèrent à la fois les deux frères.

— C'est qu'un de vous deux, — répliqua Jean, — remplace Joseph et épouse la demoiselle. En fin de compte, celui qui s'y résignera ne sera pas trop à plaindre; entre nous, c'est un assez beau brin de femme.

— Puisqu'elle te plaît, que ne t'en arranges-tu ? — dit Christophe.

— Pourquoi pas Jérôme? — répondit Jean.

— Pourquoi pas Christophe? — riposta Jérôme.

— Pourquoi pas Jean? — s'écria Christophe. Chacun d'eux avait une excuse. Jean faisait valoir

les rhumatismes qu'il avait gagnés en Russie, Jérôme un coup de sabre, Christophe un coup de feu qu'ils avaient reçus l'un et l'autre à leur bord. Ainsi, durant près d'une heure, ils se renvoyèrent la pauvre fille comme une balle ou comme un volant, non sans accompagner cet exercice de blasphèmes contre Joseph, ni sans appeler sur sa tête toutes les malédictions du ciel.

Le temps fuyait ; mademoiselle Rosancoët attendait.

« Eh bien, — s'écria Jean, — que le sort en décide ! ))

Aussitôt dit, aussitôt fait. Chacun écrivit son nom sur un carré de papier qu'il roula entre ses doigts, puis qu'il déposa dans la casquette de Christophe.

Cette opération achevée, les trois frères croisèrent leurs mains droites sur l'urne fatale, et chacun s'engagea par serment à se soumettre sans murmurer à l'arrêt du destin. Jérôme ayant glissé deux doigts dans la casquette que Jean tenait à demi fermée, il en tira, non sans hésiter, un carré de papier qu'il déroula lui-même en tremblant. Une sueur froide inondait son visage. De leur côté, Christophe et Jean n'étaient guère plus rassurés ; mais, tout d'un coup, en entendant Jérôme pousser un rugissement de tigre blessé, ils se prirent à rire, à chanter et à danser,

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