‹ Romans et nouvelles (volume 2)Chapitre 89 sur 146 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

comme deux cannibales, autour de la victime que venait de désigner le sort. Jérôme espérait que mademoiselle Hosancoët refuserait de consentir à une substitution. Il en arriva tout autrement. L'austère fille était aussi jalouse de sa bonne renommée que les Legotr de leur honneur ; elle aima mieux accepter la main de Jérôme que de prêter au ridicuh* et aux sots propos que les mé 'chants ne lui auraient pas épargnés. On signa le contrat; les bans furent publiés, et, à quelque temps de là, Jérôme Legoff et mademoiselle Maxime Rosancoët échangèrent leur anneau au pied des autels. Joseph manqua seul à la cérémonie. Le fuyard n'avait pas reparu.

Le lendemain de ce grand jour, entre sept et huit heures du matin, l'époux se promenait seul sur la côte, d'un air sombre et préoccupé. Il se disait que, si Joseph lui tombait jamais sous la main, il lui couperait les deux oreilles.

Ce ne fut qu'au bout de deux mois que Joseph osa reparaître au Coat-d'Or. Durant ces deux mois, qu'il avait passés en proscrit dans les villages environnants, Joseph était devenu diaphane. En le voyant si pâle, si maigre et si chétif, Jérôme consentit àl'épargner; mais il déclara devant sa femme qu'il ne pourrait jamais lui pardonner.

D'ailleurs, cemiriage n'eut pas les bons résultats qu'on en attendait. Madame Jérôme n'avait rien de ce qui peut embellir un intérieur. Aux qualités qu'elle possédait il manquait la grâce et le charme. Elle ne réalisa ni les rêves poétiques de Joseph ni les espérances des trois autres : elle réforma la maison, elle ne la rendit pas plus aimable. Jean disait que rien

n'élait changé, et qu'il n'y avait qu'un hibou de plus au lugis. Grave, austère, un peu sèche et même un peu revôche, comme presque toutes les femmes qui ont passé leurjeunesse dans le célibat, elle gouverna son ménage avec une sévérité dont son mari fut la première victime. Elle proscrivit la pipe et garda la clef de la cave. Il en résulta que Jean, Christophe et Jérôme lui-même désertèrent peu à peu le Coat-dOr pour aller à Bignic boire et fumer à leur aise. Ils commencèrent par s'observer assez pour pouvoir rentrer au gîte sans trahir l'emploi de leurs journées; ils ne tardèrent pas à s'oublier, et il arriva qu'un soir Jérôme se présenta devant sa femme dans un déplorable état. Madame Legoff se plaignit aigrement, et demanda si c'était là ce qu'on lui avait promis lorsqu'elle avait consenti à quitter sa retraite, pour venir s'établir au Coat-d'Or. Quoi qu'elle pût dire, Christophe et Jean n'en reprirent pas moins le cours de leurs habitudes ; mais Jérôme, troublé par les remontrances de sa femme moins encore que par les reproches de sa propre conscience, se voua résolument au culte des vertus domestiques. On le vit renoncer brusquement au tabac, à la boisson, et accompagner assidûment madame LegofT à l'église. Pour prix de sa conversion, il fut atteint, au bout de quelques mois, d'une profonde mélancolie qui se changea bientôt en un sombre marasme. Il perdit l'appétit, et devint en peu de temps jaune et maigre comme un hareng saur. Il passait des jours entiers au coin du feu, dans une attitude affaissée, sans qu'il fût possible de lui arracher une parole ni môme un regard. Il n'y avait que la pré-

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