CHAPITRE III
sence de Joseph qui parvînt à le distraire. Jérôme l'avait pris en une telle aversion qu'il ne pouvait pins l'apercevoir sans entrer dans d'horribles colères, au point que Joseph avait dû se résigner à ne plus paraître devant lui.
C'est là qu'en étaient les choses lorsqu'on api)rit au Goat-d'Or qu'un officier de la marine anglaise se permettait de tenir à Sainl-Brieuc des propos outrageants sur l'origine de la fortune des Legoff. Christophe ne fit ni une ni deux, il courut à la ville, insulta l'officier anglais, et prit jour avec lui pour une rencontre.
A cette nouvelle, Jérôme sortit de son apathie; le dégoût de l'existence lui inspira une résolution désespérée. Sans en rien dire autour de lui, il prévint Christophe de vingt-quatre heures, et, assisté de deux témoins, logea une balle dans le flanc de l'Anglais, qui lui rendit politesse pour politesse, car tous deux tombèrent en même temps, mortellement atteints l'un et l'autre. Jérôme fut rapporté au Coat-d'Or, presque sans vie, sur un brancard. Près d'expirer, il ouvrit de grands yeux, et s'écria:
« Je me suis marié pour Joseph, et me suis fait tuer pour Christophe. »
Sa femme et ses frères pleuraient autour de lui.
Après quelques instants de silence, il tendit la main droite à Christophe, et lui dit:
« Je te remercie. »
Puis il tendit la main gauche à Joseph en disant:
«Je te pardonne. »
Et là-dessus il expira.
On persuada à madame Legoff que son mari, dans
le trouble des derniers moments, avait pris sa main droite pour sa main gauche.
Madame Jérôme suivit de près son mari dans la tombe. Elle mourut en donnant le jour à une fille, qu'elle confia solennellementà la garde de Joseph et de ses deux frères. A son heure dernière, cette femme épancha sur la tête de son enfant et sur les mains de Joseph tons les flots de tendresse qu'elle avait soigneusement comprimés jusqu'alors. Il est ainsi des cœurs qui ne se révèlent qu'au moment suprême, pareils à ces vases qui ne répandent qu'en se brisant les parfums recelés dans leur sein. Elle inonda sa fille de larmes et de baisers ; elle appela sur ce petit être la protection de ses trois frères. Sa parole était grave et solennelle. Près de s'envoler, l'âme projetait un lumineux reflet sur cette pâle figure d'oij la vie allait se retirer. Lorsqu'elle eut exhalé son dernier souffle, Joseph prit l'enfant entre ses bras, et le présenta à Christophe et à Jean, qui jurèrent chacun de veiller sur lui avec l'affection d'un père. A quelques jours de là, l'orpheline fut baptisée à Bignic. En sa qualité de parrain, Jean lui donna le nom de sa patronne ; mais Christophe voulut qu'elle portât en même temps le nom du brick sur lequel les L(^goff avaient fait fortune, et c'est ainsi qu'elle fut inscrite sur les registres sous les deux noms de Jeanne et de Vaillance.
Dès lors on put voir au Coat-d'Or un spectacle élrange et touchant. Ce que n'avaient pu fiiire ni les