‹ Romans et nouvelles (volume 3)Chapitre 1 sur 3 · Romans et nouvelles · texte numérisé non relu

Romans et nouvelles

Comme presque tous les \illages traversés par une route royale, Neuvy-les-Bois est un affreux bourg, sale en hiver, poudreux en été, en toute saison sans poésie et sans mystère. Telle en est d'ailleurs l'importance, qu'avant le jour où commence c(3 simple récit, les indigènes n'avaient pas souvenir qu'aucune voiture publique se fût jamais arrêtée dans leurs murs. Ce dédain que les postillons et les conducteurs ont de tout tenq)s affecté vis-à-vis de Neuvy-les-Bois donne une assez pauvre idée de la qualité de ses vins.

C'était en automne, un dimanche, entre messe et vêpres. Groupés à l'entrée du liameau, sousun soleil de feu qui tombait d'aplomb sur leurs têtes, les naturels attendaient gravement le passage de la diligence de Paris à Limoges ; car c'était là, aux jours de fête, leur unique distraction, courte, il est vrai, mais enivrante comme toutes les joies qui ne durent point. Du })lus loin qu'ils l'entendaient venir, ils se rangeaient solennellement de chaque côté du chemin ; puis, quand la machine roulante, filant au grand trot des chevaux entre deux haies de nez en l'air, d'yeux hébétés et de bouches béantes, avait disparu au détour de la route dans un nuage de poussière, ces braves gens rentraient chez eux, le cœur rempli d'une douce satisfaction.

Or,ledimancheoùnoussommes, les choses ne paraissaient pas devoir s'accomplir autrement; mais il était écrit là-haut que Neuvy-les-Bois serait ce jour-là le théâtre d'un prodige sur lequel ce modeste village, profondément découragé par un demi-siècle d'attente, n'osait plus désormais compter. Au lieu de filer comme un

trait, ainsi qu'elle en avait l'habitude, la diligence s'arrêta net au milieu du chemin, entre les deux haies vivantes qui s'étaient formées sur son passage. A ce spectacle inattendu, à ce coup imprévu du sort, tout >\nnT-les-Bois resta sur place, sans songer seulement à se demander d'où lui venait un si rare honneur. Les chiens eux-mêmes, qui avaient l'habitude de courir en jappant après la voiture et de solliciter les coups de fouet du postillon, semblaient partager Tétonnement de leurs maîtres, et se tenaient, comme eux, immobiles et muets de stupeur. Cependant le conducteur avait mis pied à terre ; il ouvrit la rotonde, et sur ce seul mot : >'euvyles-Bois! prononcé par lui d'un ton sec, une jeune fille en descendit, ayant pour tout bagage un petit paquet sous le bras. Elle était vêtue de noir et pouvait avoir de quatorze à quinze ans au plus. La pâleur de son front, ses yeux brûlés de larmes, son air triste et souffrant, en disaient plus encore que ses habits de deuil. Le conducteur était déjà remonté sur son siège, etl.i j«'unc fille n'eut «pie Ir tniqis d'échanger wii adieu si-

lencieux avec ses compagnons de voyage. Ce n'était guère qu'un enfant, plus grave seulement qu'on ne l'est à cet âge. Quand elle se vit seule sur cette grande route embrasée, à l'entrée de ce méchant hameau où pas une ame ne la connaissait, seule au milieu de tous ces visages qui l'examinaient avec une expression de curiosité niaise et défiante, elle alla s'asseoir sur un tas de pierres, et là, sentant son cœur défaillir, elle se prit à pleurer la tète entre ses mains. Les paysans continuaient de la regarder du même air,, ne soufflaient mot et ne bougeaient pas davantage. Heureusement, dans le groupe rustique, il y avait quelques femmes, et parmi ces femmes une mère qui berçait sur son sein un petit nouveau-né. Elle s'approcha de la jeune affligée et demeura quelques instants à la considérer avec une pitié hésitante ; car, bien que tout annonçât chez cet enfant l'abandon, presque la pauvreté, la distinction naturelle de la personne relevait singulièrement la simplicité du costume, et commandait sans efforts la déférence et le respect.

— Pauvre demoiselle, dit-elle enfin, puisque vous voici seule, à votre âge, par les grands chemins, il faut donc bien que vous ayez perdu votre mère ?

— Oui, madame, j'ai perdu ma mère, répondit la jeune fille d'une voix douce, où perçait un léger accent étranger. Hélas î j'ai tout perdu, tout, jusqu'au coin de terre où je suis née et où reposent les os qui me sont cliers. Il ne me reste plus rien sous le ciel, ajoutât-elle en secouant la tète.

— Chère demoiselle, que le bon Dieu prenne pitié de votre peine ! Je vois bien, à votre façon de parler, que vous n'êtes pas de nos pays. Vous venez de bien loin, sans doute?

— Oh î oui, madame, de bien loin, de bien loin. J'ai cru souvent que je n'arriverais jamais.

— Et vous allez?...

— Où ma mère, avant de mourir, m'a recommandé de me rendre. Je savais, en partant, qu'une <'ois à Neuvy-les-Bois, je trouverais facileiiiciit le chemin de Valtravers.

— V(,ih; mIIcz à Vahravcis?

— Oui, madame.

— Au château ?

— Précisément.

— Vous avez allongé votre chemin, mademoiselle : le conducteur aurait dû vous descendre à la ville voisine. C'est égal, vous n'avez devant vous que trois petites lieues, et encore pourrez-vous, en prenant par les bois, gagner une bonne heure. Si vous le permettez, mon neveu Pierrot vous conduira ; mais la chaleur est accablante, et je jurerais, ma mignonne, que vous n'avez rien pris de la journée. Venez à notre ferme ; vous goûterez le lait de nos vaches, et, pour vous mettre en route, vous attendrez li fraîcheur du soir.

— Merci, madame, merci. Vous êtes bonne; mais je n'ai besoin de rien. Je voudrais partir sur-le-champ, et si ce n'est pas abuser de la complaisance de M. Pierrot...

— Ici, Pierrot ! s'écria la fermière.

A cette invitation, faite d'un ton qui ne souffrait pas de réplique , un petit drôle se détacl a de la foule et s'avança de l'air piteux d'un chien qui

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sent que son maître ne l'appelle que pour le rouer de coups. Pierrot, qui, depuis le matin, se berçait du charmant espoir de faire, après vêpres, sa partie de bouchon sur la place de l'église, parut médiocrement flatté de la proposition de sa tante. Celle-ci la lui réitéra de telle sorte, qu'il jugea prudent de se résigner. Elle lui mit sous le bras le petit paquet de l'étrangère; puis, le poussant par les épaules : « Prends par les bois, et surtout ne fais pas marcher trop vite cette jeune demoiselle, qui n'a ni tes pieds ni tes jambes.» Là-dessus Pierrot partit d'un air boudeur, tandis que Neuvy-les-Bois, qui commençait à revenir de sa stupeur, se perdait en commentaires sur les événements de ce grand jour.

Nous soupçonnons ce village de Neuvy-les- Bois d'avoir été nommé ainsi par antiphrase. Pour Neuvy, tant que Ton voudra; mais pour les bois, c'est une autre affaire. Je ne sais rien, pour ma part, de plus perfide ni de plus fallacieux que ces noms de lieux ou de personnes qui ont une signilicalion précise et sontcouime

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autant d'engagements formels. J'ai remarqué que, dans ce cas, lieux et personnes tiennent rarement ce qu'ils promettent, et qu'en général ce qui leur manque, c'est précisément la qua« lité qui leur a servi de marraine. J'ai connu des Angélique qui n'avaient rien d'un ange, et déjeunes Blanche noires comme de petits corbeaux. Quant aux lieux, sans aller plus loin, Neuvy-les-Bois, puisque nous y sommes, n'a pas un bouquet d'ormes, de peupliers ou de trembles pour s'abriter contre les vents du nord ou contre les ardeurs du midi. Les abords en sont nus et plats comme ceux de la mer, et, aux alentours, dans un rayon d'une demi-lieue, vous ne trouveriez pas l'ombre d'un chêne. Du moins, à Fontenay-aux-Roses, vous montre-t-on quelques maigres rosiers.

Cependant, à mesure que la jeune fille et son guide s'éloignaient de la route poudreuse et s'enfonçaient plus avant dans les terres, le paysage prenait insensiblement des aspects plus riants et plus verts. Après deux heures de marche, ils aperçurent les bois de Yaltravers, qui

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ondulaient à l'horizon. Malgré les recommandations de sa tante, mon Pierrot allait d'un bon pas, sans se soucier de sa compagne. La possibilité qu'il entrevoyait d'être de retour pour faire sa partie de bouchon donnait des ailes à ce drôle. Quoiqu'elle eût le pied leste et la jambe fine, de loin en loin la pauvre enfant s'avisait bien de demander fîràce, mais l'abominable Pierrot faisait la sourde oreille et poursuivait sans pitié son chemin. Tout en allant d'un train de poste, il regardait d'un œil morne l'ombre des arbres que le soleil allongeait démesurément sur l'herbe des prés ; dans l'amertume de son cœur, il ne se dissimulait pas que, s'il poussait jusqu'à Valtravers, c'en était fait des joies de son dimanche. Une fois sur la lisière de la forêt, une idée infernale traversa la tète de ce jeune berger.

— Voilà! dit-il résolument en déposant sur le gazon le bagage qu'il tenait sous son bras. Vous n'avez |ihis qu'à suivre cette grande allée, qui Vous inéiH'iM (lioit an château. Dans un (juarl d'Iieurc, vous nuirv. Ir iicz snr hi porte.

Là-dessus, ce mécréant se préparait à s'esquiver; un geste le retint. Après avoir détaché de sa ceinture une petite bourse qui ne paraissait pas bien lourde, la jeune fille en tira une piécette blanche qu'elle offrit gentiment à M. Pierrot, en le remerciant de sa peine. A ce trait de générosité sur lequel il ne comptait pas, Pierrot se sentit troublé. Il hésita; et peut-être allait-il céder au cri de sa conscience, lorsqu'il découvrit au loin, dans la plaine, le clocher de Neuvy-les-Bois, assez pareil au mât d'un navire échoué sur une grève. Par un effet de mirage que la passion seule peut expliquer, il crut voir, il vit sur la place de l'église une douzaine de polissons jouant au bouchon, à la fossette et au petit palet. Pour le coup. Pierrot n'y tint plus. 11 prit la pièce d'argent, la fourra dans sa poche et se sauva à toutes jambes, comme si le diable l'eût poursuivi.

A peine entrée sous la ramée, la jeune fille éprouva cette sensation de bien-être qu'on éprouverait, au sortir d'une étuve, à se plonger dans un bain d'eau fraîche. Son premier mouvement

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fut de remercier Dieu qui l'avait soutenue et protégée dans le long voyage qu'elle venait d'accomplir, et de le prier de lui rendre hospitalière la porte où elle allait frapper. Comme elle ne doutait pas que le château ne fût tout près, elle s'assit au pied d'un chêne et se laissa bientôt distraire par les enchantements de la forêt ; car, indulgente et bonne nature, tu es l'amie de tous les âges : tu consoles les vieillards ; les enfants eux-mêmes, quand tu te prends à leur sourire, oublient qu'ils ont perdu leur mère. Tout n'était autour d'elle qu'harmonie, fraîcheur et parfum. Les obliques rayons qu'à travers le feuillage le soleil envoyait mourir à ses pieds, lui rappelèrent que le soir approchait. Elle se leva et se mit à suivre l'allée, s'attendant à voir d'un instant à lautre apparaître façade et tourelles. Cependant il se trouva que cette allée qui, au dire de Pierrot, servait d'avenue au château, n'aboutissait en réalité qu'à une autre allée transversale. L'enfaiil prêta rorcille pour tâcher de saisir (pn'Icjiics bruits d'habitation prochaine; elle n'entendit

que les sourdes rumeurs qui courent dans la profondeur des bois à la chute du jour. Elle monta sur un tertre et ne vit autour d'elle qu'un vaste océan de verdure. Elle marcha longtemps encore à la garde de Dieu. Quand, de guerre lasse, elle voulut revenir sur ses pas, il lui fut inqjossible de reconnaître les sentiers par où elle avait passé. Bien que le soleil n'eut point encore quitté l'horizon, la forêt se remplissait déjà d'ombre et de mystère. Les oiseaux ne chantaient plus, les phalènes battaient l'air de leurs ailes cotonneuses ; le sinistre concert des orfraies commençait. C'est surtout à cette heure que l'abandon, la tristesse et la solitude pèsent de tout leur poids sur l'àme des infortunés. Découragée, d'ailleurs n'en pouvant plus, la pauvre petite se laissa tomber sur l'herbe et ses larmes coulèrent de nouveau. Elle avait dénoué les rubans noirs de son chapeau de paille : tandis qu'elle pleurait, les folles brises jouaient avec sa blonde chevelure que dorait un dernier rayon.

Elle était là depuis quelques instants, abî-

mée dans son désespoir, lorsqu'elle aperçut un beau cheval de race limousine qu'elle n'avait pas entendu venir, et qui se tenait à quelques pas, immobile au temps d'arrêt : en selle était un cavalier qui la regardait de l'air surpris d'un homme qui n'est pas habitué à de telles rencontres, à cette heure et en pareil lieu. Elle se leva par un brusque mouvement; puis, rassurée presque aussitôt par la bienveillance souriante du regard attaché sur elle.

— Monsieur, dit-elle, c'est Dieu qui vous envoie à mon aide. Si vous êtes de ce pays, vous devez voir déjà que je suis une étrangère. Voilà plus de deux heures que j'erre à l'aventure dans cette forêt sans pouvoir en sortir ni savoir où je vais; peut-être me ferez-vous la grâce de me mettre dans mon chemin.

— Sans aucun doute, mademoiselle, répondit une voix presque aussi douce que celle de la jeune fille ; mais encore faut-il que je sache où vous souhaitez aller.

— A Valtravers, monsieur.

— Au château?

— Oui, au château de Yaltravers.

— Vous ne pouviez mieux vous adresser, mademoiselle, car j'y vais moi-même de ce pas; et, si vous le voulez bien, j'aurai l'honneur de vous accompagner.

A ces mots, sans attendre la réponse, le cavalier sauta à bas de sa monture. C'était un jeune homme dans tout l'éclat du printemps de la vie, svelte, élégant, à l'œil doux et lier; pardessus tout, il avait une grâce qu'on ne saurait dire. Ses cheveux, luisants comme le jais, foisonnaient et bouclaient naturellement à ses tempes. Nouée négligemment autour du cou. Se: cravate de soie grise rayée de bleu, au lieu de ie cacher, en dégageait le pur ivoire. Une redingote brune pressait sa taille élancée et flexible; son pantalon blanc tombait à larges plis sur une botte mince, étroite et cambrée, armée au talon d'un acier brillant et sonore. U était ainsi à la fois simple et charmant.

— Est-ce que c'est à vous, ceci, mademoiselle? demanda-t-il, en indiquant du bout de sa cravache l'immble bagage resté sur le gazon.

— Oui, monsieur, c'est toute ma fortune, répondit l'étrangère avec un triste sourire.

Le jeune homme releva le paquet et s'occupa de l'attacher solidement cà la selle de son cheval; cela fait, il offrit son bras à l'enfant, et tous deux s'avancèrent dans la direction du château, suivis du bel et docile animal, qui tondait de droite et de gauche les jeunes pousses de l'automne.

— Ainsi, mademoiselle, quand je vous ai rencontrée, vous étiez égarée, perdue, et ne sachant que devenir? Je remercie le hasard qui m'a conduit par Là, car vous couriez le risque de dormir cette nuit à la lueur des étoiles, sur la mousse des bois.

— J'y étais résignée, monsieur.

Et la jeune fille raconta de quelle manière elle avait été mystifiée par M. Pierrot.

— M. Pierrot est un polisson qui mériterait qu'on lui coupât les deux oreilles. Et vous allez à Vallravers? C'est ({u'alors, mademoiselle, vous connaissez le clicviilier ou tout au moins quelqu'un du château ?

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— Je n'y connais personne.

— En vérité !

— Personne absolument, mais vous, monsieur, vous le connaissez, M. le chevalier?

— Assurément : nous sommes de vieux amis.

— On le dit bon, généreux, charitable.

— Oh! très-charitable, répliqua le jeune homme, qui pensa qu'il s'agissait tout simplement de quelque infortune à soulager; mais, après un rapide coup d'oeil jeté sur sa jeune compagne, il repoussa loin cette idée, et comprit que décidément ce n'était point là une solliciteuse ordinaire.

— Mademoiselle, ajouta-t-il gravement, je vous donne M. le chevalier comme le plus noble cœur qui ait jamais battu sous le ciel.

— Je le savais, je n'en doutais pas; cependant, à cette heure, il m'est bien doux de me l'entendre affirmer de nouveau. Et le petit Maurice, monsieur, vous devez aussi le connaître ?

— Quel petit Maurice, mademoiselle?

— Eh ! mais, le fils du chevalier.

— Ah ! bien, bien! s'écria le jeune homme en riant. Oui, certainement, je le connais, le petit Maurice.

— Est-ce qu'il promet de devenir un jour bon et généreux comme son père ?

— Dame î il passe généralement dans le payspour un assez bon diable. Ce n'est pas moi qui voudrais en dire du mal.

— Je sens que je l'aimerai comme un frère.

— Je puis vous assurer que, de son côté, il sera charmé de vous voir.

En cet instant, ils traversaient une clairière, et, derrière le mur d'un parc dont la grille s'ouvrait sur la forêt, apparut un joli castcl dont les feux du cauchant incendiaient toutes les fenêtres.

Le même soir, à la même heure, le vieux chevalier de Valtravcrs était assis sur son perron, en compagnie de la vieille marquise de Fresnes, dont le château voisin s'apercevait au fond de la vallée, à travers le feuillage encore vert des peupliers qui bordent la Vienne. Tous deux l'entretenaient complaisamment des jours écoulés, car, à l'âge qu'ils avaient l'un etl'autre, la vie n'est plus guère éclairée que par ce paie et doux reflet qui s'appelle le souvenir.

L'intimité de la marquise et du chevalier datait de loin. Aux premiers coups de tocsin sonnés par la monarchie aux ahois, le marquis de Fresnes ayant jugé convenable d'aller faire avec sa femme une tournée de quehjues mois bUilcs

bords du Rhin, ne fût-ce que pour protester contre ce qui se passait en France et donner au trône de saint Louis un témoignage authentique de respect et de dévouement, M. de Valtravers s'était décidé à les accompagner. On sait ce qu'il advint de ces voyages de quelques mois, et comment ces petites excursions, qui s'étaient présentées d'abord comme des parties, de plaisir, aboutirent pour la plupart à un long et dur exil. Nos trois compagnons comptaient si bien sur un prompt retour, qu'ils avaient à peine emporté de quoi subvenir aux loisirs de plus d'une année. Ces ressources épuisées, les diamants vendus, les bijoux monnoyés,on gagna sans bruit Nuremberg ; on s'y installa pauvrement ; il ne s'agissait plus que d'y vivre. MM. de Fresnes et de Valtravers avaient bien l'oreille un peu basse. Ainsi qu'il arrive toujours, ce fut la femme qui montra l'exemple de la résignation, du courage et de l'énergie. Nous travaillerons, répondit simplement madame de Fresnes aux deux amis qui demandaient avec anxiété quel parti leur restait à prendre. Elle peignait

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agréablement le pastel et la miniature ; elle donna des leçons et fit des portraits. Sa beauté,, sa grâce et son infortune, mieux encore que son talent, lui valurent en peu de temps une clientèle nombreuse et choisie. Les deux gentilshommes, qui avaient commencé par décréter qu'il y avait dérogeance et par jeter les hauts, cris en voyant la marquise à l'œuvre, finirent, bon gré mal gré, par s'apercevoir qu'ils étaient passablement nourris sans rien faire, et qu'en fin de compte c'était la marquise qui, comme on dit communément, amenait l'eau au moulin. Le marquis ne s'en préoccupa pas autrement ; mais M. de Valtravers comprit que demeurer ainsi les bras croisés, c'était prendre l'orgueil et la dignité à l'envers. Seulement, quel emploi trouver à ses facultés ? à quelle industrie appliquer ses deux bras oisifs ? L'idée lui vint d'en- .seigner le français ; la nécessité préalable où cela l'eût mis de l'apprendre coupa court à ce beau projet. Après s'être bien étudié et retourné lui-même en tous sens, le chevalier reconnut en toute Imniililé (pi'il ii'rl;iit bon (pi'.'i aller se

faire tuer à l'armée de Condé. Il s'y préparait sérieusement, mais sans enthousiasme, lorsqu'un jour qu'il errait assez tristement par les rues, il s'arrêta machinalement devant un étalage de bimbeloteries où se voyaient, entre autres menus objets de bois faits au tour, force bilboquets très-artistement ouvragés et bon nombre de ces toupies ronflantes, délices de l'enfance et gloire de Nuremberg. Il semblerait que pour un gentilhomme émigré, ruiné de fond en comble et depuis longtemps ayant passé la saison desbilboquets et des toupies d'Allemagne, ce spectacle n'eût rien qui put exalter l'imagination et déterminer un transport au cerseau. Pourtant il arriva qu'après quelques minutes de contemplation silencieuse, M. de Valtravcrs parut éprouver quelque chose de ce qu'éprouvèrent à coup sûr Christophe Colomb quand il vit surgir du sein de l'Océan les rivages du nouveau monde, et Galilée lorsqu'il sentit notre petit globe terraqué, cloué par l'ignorance et scellé depuis six mille ans dans Tospace, se mouvoir et se promener autour du soleil.

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M. de Yaltravcrs était né en 1700. Or, grâce à V Emile de Rousseau, c'était la mode en ce temps-là, parmi les hautes classes de la société française, de compléter toute éducation par l'apprentissage d'unmétierquelconque. L'exemple partait de haut : en 1780, le roi de France, qui était le plus honnête homme de son royaume, en était aussi le meilleur serrurier. 11 était de mise pour les grands seigneurs de savoir un art mécanique, ainsi que pour les grandes dames de nourrir elles-mêmes leurs enfants. En général, tout cela se pratiquait par ton, sans prévoyance et sans gravité : les uns jouant au travail, les autres à la maternité ; celles-ci se prêtant au caprice du jour |)lutôt qu'au vœu de la nature ; ceux-là ne se doutant pas, en maniant la lime ou le rabot, que l'heure approchait où les fils de l'amiMe seraient mis en demeure de devenir les (ils de leurs œuvres, et (pie c'était prudemment agir que de songer dès à présent à se créer des titres de roture.

A la vue d(; tous vi's himhchtts, devant h'squels venait dr le coiKhiin' h* liasard ou [ilulot

r instinct d'une vocation mystérieuse, M. de Valtravers se souvint qu'il avait appris à tourner l'éiiiinc et r ivoire. Trois mois après, il passait à Nuremberg pour le Benvenuto Cellini de la menuiserie tournée. Le fait est qu'en moins de trois mois il était parvenu à façonner le bois comme pas un. Il excellait dans la confection du bilboquet, ses toupies étaient généralement fort goûtées ; mais que dire de ses casse-noisettes, qui, par la délicatesse et le fini des détails, étaient tout simplement de petites merveilles î II en fabriquait en ivoire qu'on tenait pour de vrais bijoux. La mode s'en mêla, et, comme les pastels de madame de Fresnesjouissaient déjà d'une vo- .gue à peu près pareille, il gc trouva que, pendant deux ans, dans la vieille cité allemande, l^oute figure un peu bien née dut poser devant la marquise, et qu'il ne se mangea pas une aveline sans l'intervention de l'émigré français.

On peut croire que, bien différents de certaines gens, nos deux artistes ne prenaient pas leur succès au sérieux; s'ils mettaient en public leurs talents à un assez haut prix, ils en faisaient bon

marché dans l'intimité. Après avoir travaillé chacmi de son côté, ils se réunissaient le soir, et c'étaient alors entre elle et lui des scènes d'une folle gaieté, quand Tune étalait sur son chevalet la faceépanouie de quelque gros Nurembergeois, tandis que l'autre tirait de sa poche une demidouzaine de casse-noisettes qu'il avait tournés dans sa journée. Ils riaient comme des enfants, €t ne s'apercevaient pas que c'était au travail 4ju'ils devaient leur gaieté charmante, au travail qui déjà les rendait meilleurs et plus heureux qu'ils ne l'avaient jamais été au plus beau temps de leur prospérité. Quant au marquis, il estimait que gagner son pain est le fait de la canaille, et qu'un gentilhomme qui se respecte doit savoir mourir comme les sénateurs romains dans leurs chaises curules, plutôt que de s'abaisser y vivre comme les gueux, en travaillant. 11 en voulait sourdement à sa femme, méprisait souverainement le chevalier, et ne se gênait pas jiourle lui témoigner. Ce (juirexaspéraitsurtout, c'él;>it de les trouver tout le jour occupés et en belle humeur, tandis qu'il se mourait littéralc-

ment de ce morne et prolbnd ennui que l'inaction traîne après elle. Tout en se respectant, il mangeait d'ailleurs de grand appétit, s'accomodait sans scrupule des bénéfices de l'association, et se montrait sur bien des choses aussi puéril, aussi futile et plus exigeant que s'il eût été encore dans son château, sur les bordsdelaAienne. C'était à l'heure du repas, quand ils étaient rassemblés tous trois, que sa bile s'exhalait le plus volontiers. « Eh ! marquis, s'écriait parfois le chevalier, faites-nous l'amitié de nous dire où vous en seriez sans les pastels de la marquise?. . — Et sans les casse-noisettes de notre ami? » ajoutait la marquise en riant. M. de Fresnes haussait les épaules , parlait de gratter son blason, demandait grâce pour sa femme aux mânes de ses ancêtres, et se plaignait de ne point voir de vin de Bordeaux sur sa table.

A la longue, quand ils eurent assuré le bienêtre de leur intérieur, madame de Fresnes et M. de Valtravers purent obéir à un sentiment plus désintéressé etpluspoétique, quis'était insensiblement développé en eux et à leur insu. Ils

avaient franchi, sans s'en douter, les degrés qui mènent du métier à l'art, comme l'échelle de Jacob montait de la terre au ciel. La marquise s'essaya dans la copie réduite des tableaux de vieux maîtres. Elle y réussit, et Ton se disputa ses miniatures d'après Holbein et Albert Durer. De son côté, le chevalier aborda sérieusement la grande sculpture en bois ; il s'y distingua et devint en ce genre un des artistes les plus éminents d'outre-Rhin. On montre encore aujourd'hui, dans la cathédrale de Nuremberg, une chaire de sa façon. Exécutés parfaitement, les ornements n'en sont pas tous d'un goût irréprochable ; mais le principal morceau, qui représente saint Jean prêchant dans le désert, est un des plus beaux • que l'Allemagne possède, et pourrait soutenir la comparaison avec les boiseries sculptées qui se voient à Venise, dans l'église de San Gïokjïo Marjfjiore.

Outre les jouissances qu'il procure, quelque humble et modeste qu'il soit, l'art a cela de sur ctdr j»récieux, qu'il élève lecœur,(iu*il agrandit i'esprit,(pi'il ouNTcala pensée des horizonsplus

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larges et plus sereins. C'est là du moins ce qui arriva pour la marquise et pour le chevalier. L'un et l'autre en vinrent peu à peu à briser entièrement le cercle des idées mesquines où les avaient emprisonnés leur naissance et leur éducation. Ils reconnurent l'aristocratie du travail et la royauté de l'intelligence ; comme deux papillons échappés de leur chrysalide, ils sortirent de leur caste étroite et bornée pour entrer triomphants danslagrande famille humaine. Pendant ce temps, rongé par l'ennui jusqu'aux os, le marquis continuait de se consumer en désirs impuissants, en stériles regrets. Un beau jour, il rendit à Dieu ce qu'il avait d'àme; sa femme et son ami le pleurèrent comme un enfant.

Quelques mois après, c'était en 1 802, sur l'invitation du Premier consul, ils repassèrent le Rhin et retournèrent gaiement dans leur patrie, régénérée comme eux. Depuis longtemps, tous deux avaient fini par comprendre et par accepter les nouvelles gloires de la France ; en touchant ce sol héroïque, ils sentirent leur cœur tressaillir et de douces larmes humecter leurs

yeux. La meilleure partie de leurs domaines étant restée propriété nationale, ils obtinrent aiijément de rentrer chacun chez soi, si bien que les années d'exil qui venaient de s'écouler ne furent plus pour eux qu'un long rêve ; seulement, au rebours d'Epiménide, ils s'étaient réveillés jeunes après s'être endormis vieux. A peine réintégré dans le castel de ses pères, le chevalier s'empressa d'appeler à lui une belle et chaste créature qu'il avait aimée en Allemagne, qu'il épousa, et qui mourut en lui donnant un fils. Cet enfant grandit entre sonpère et madame de Fresnes,qui sevouèrentà lui tout entiers, et continuèrent de vivre philosophiquement dans leur retraite, faisant du bien, occupant leurs loisirs, à peu près sourds aux bruits du monde, étrangers à toute ambition. De toutes les habitudes, celle du travail est à la fois la plus rare et la plus inq)érieuse. La marquise peignait connue par le passé, tandis que le chevalier, levé chaque matin avec l'aube, rabotait, fouillait, évidait le poirier, le noyer et le chêne. 11 avait pris à tâche de renouveler magniliquement et

de ses propres mains les boiseries vermoulues de son manoir ; peut-être aussi, par un retour complaisant vers ses premiers succès, tournaitil par-ci par-là quelques casse-noisetles dont il faisait présent aux filles de ses fermiers. La lecture, la promenade, les délices d'une intimité dont le charme n'avait point vieilli, et l'éducation du jeune Maurice, absorbaient le reste des journées, toujours trop courtes lorsqu'on travaille et que l'on s'aime.

Un soir donc, assis l'un près de l'autre, ces vieux compagnons se plaisaient à remonter le courant des jours qu'ils avaient descendus ensemble, quand ils aperçurent, débouchant par une allée du parc, les deux jeunes gens que nous avons laissés à la grille. Arrivés au bas du perron, lajeune fillccnmonta lesdcgrés lentement, d'un air grave, quoique visiblement émue. La marquise et le chevalier s'étaient levés pour la recevoir. Elle lira de son sein une lettre qu'elle porta d'abord pieusement à ses lèvres; puis elle la remit à M. de Valtravers, qui examinait avec un sentiment de curiosité bienveillante cette enfant (ju'il voyait pour la ])remièrc fois. Le vieux gentilhonniie brisa le cachet et lut. Debout, ses

deux bras amaigris posés sur sa r^ûitrine, calme dans sa douleur, digne dans son humilité, Tétrangère se tenait, les yeux baissés, sous le regard de madame de Fresnes, qui l'observait avec intérêt, tandis qu'à quelques pas de là, le jeune homme qui l'avait amenée assistait en témoin discret à cette scène silencieuse.

« Munich, 15 juillet 18..

« Près de quitter ce monde, en face de l'éternité qui va bientôt commencerpourmoi, ce n'est pas vers le ciel, c'est vers la France que mes yeux se tournent avant de se fermer ; ce n'est pas vers Dieu, c'est vers vous que je crie, mon frère, et que je tends mes bras suppliants, au nom de celle qui fut ma sœur et la femme de votre choix. Hélas I qu'elle a été cruellement éprouvée, cette maison que vous avez connue si prospère ! Où sont allées les joies de ce foyer où vous vîntes un jour vous asseoir? La tondje m'a pris tous les miens. Mon mari n'a pu survivre à sa fortune, et moi, malheureuse, àmontourvoiciquejemeurs.

Je meurs, et je suis mère ; c'est mourir deux

fois, ô mon Dieu! Quand vous lirez ces lignes, seul trésor, unique héritage que j'aurai pu lui laisser en partant, ma fille n'aura plus que vous surla terre; quandvous tiendrez entre vos mains ce papier trempé de mes larmes, mon enfant sera devant vous, seule, arrivant de loin, brisée par la douleur et par la fatigue, sans autre refuge que votre toit, sans autre appui que votre cœur. Oh ! par le doux lien qui vous fut cher et que la mort n'a point rompu sans doute, par cette Allemagne qui se montra pour vous hospitalière et qui vous fut longtemps une patrie, par ma famille devenue la vôtre, par l'adorable créature trop tôt ravie à votre amour et qui vous adjure ici par ma voix, oh î ne repoussez pas ma chère abandonnée î Recueillez, réchauffez dans votre sein la colombe tombée de son nid. Et toi que je ne connais pas, mais que j'aimais à confondre si souvent avec ma fille dans un même sentiment de tendresse et de sollicitude, fils de ma sœur, si ta mère t'a donné son âme, tu seras bon aussi cl fraternel poui' ma bicn-aimée Madeleine. Pro- Icgc-la, veille sur t-llc (iiiaiid Uni père ne sera

plus, et n oublie, jamais, jeune ami, que Torpheline que le ciel nous envoie devient parfois l'ange tutélaire de la maison qui s'est ouverte devant elle. »

— Viens, ma fille, viens dans mes bras î s'écria le chevalier, quand il eut achevé de lire ; sois la bienvenue, mon enfant, sous le toit de ton vieil oncle, ^'était le deuil qui t'amène, je dirais ce jour trois fois heureux, et ton arrivée nous serait une fête à tous. Marquise, c'est ma nièce, ajouta-t-il, en pressant de ses deux mains la tète de l'enfant ; Maurice, c'est ta cousine, c'est une jeune sœur qui te vient du pays de ta mère.

L'orpheline passa des bras de son oncle dans ceux de la marquise. Madame de Fresnes avait perdu une fille unique, enlevée, dans sa fleur, à peu près à l'âge de Madeleine ; or, chez tous les infortunés qui ont eu cet affreux malheur, surtout chez les mères, c'est un penchant irrésistible de trouver, alors même qu'ils n'existent pas, des rapports visibles et frappants entre l'enfant que ]a mort leur a pris et hi piupart de ceux

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qu'ils rencontrent sur leur chemin : touchantes illusions de l'amour et de la douleur qui transforment tous ces frais visages en autant de portraits vivants de l'être adoré qui n'est plus ! La marquise s'était donc sentie portée naturellement vers cette blanche créature qui venait de lui apparaître comme une image de sa fille. C'étaient les mêmes yeux et le même regard, le même charme triste et grave, particulier aux êtres éprouvés de bonne heure ou condamnés à mourir avant le temps. Ainsi disposée tout d'abord, ou peut juger si madame de Fresnes, esprit vif et prime-sautier, nature généreuse que n'avaient point appauvrie les années, dut épouser avec enthousiasme le sort de la jeune étrangère. Elle la serra contre son sein, lui prodigua les noms les plus tendres, la couvrit de caresses et de baisers. Puis ce fut le tour du jeune homme. « Quoi! mon cousin, c'était vous! dit-elle en souriant à travers ses pleurs. C'était vous, le petit Maurice î Je m'étais figuré que vous ne deviez être (pi'iin ('iir.iiit coiiiiih' moi.» !\Iauncc l'eriibrassa cordialement : c'est tout au [)his

s'il avait soupçonné jusqu'à ce jour l'existence de sa cousine. Cependant le chevalier donnait des ordres, s'empressait, avait l'œil a tout, et à chacun de ses vieux serviteurs, il disait avec effusion? « ^'ous avons un enfant de plus! » Certes, ce soir-là, si elle put voir l'accueil que sa fdle reçut à Yaltravers, la mère de notre héroïne dut être contente là-haut.

L'installation de Madeleine ne changea rien au train du château. C'était une fille pieuse, simple, modeste, déjà sérieuse et réfléchie, tenant peu de place, ne faisant point de bruit, la plupart du temps silencieuse et penchée sur quelque ouvrage d'aiguille. En quelques jours, elle avait su se rendre agréable à tous par sa douceur et sa bonté. Quant à sa figure, nous devons n'en rien dire : on sait ce qu'il en est généralement à cet âge ingrat qui n'a déjà plus les grâces de l'enfance et qui n'a point encore celles de la jeunesse. Elle n'étaitpas précisément belle, et nous n'oserions affirmer qu'elle promît de le devenir. Avant de se prononcer sur des questions si délicates, il est toujours prudent d'attendre, d au-

tant mieux qu'en cette saison de transition il s'accomplit un mystérieux travail où la laideur se transfigure aussi souvent que se flétrissent les fleurs de beauté trop hâtive. Telle qu'elle était, la marquise et le chevalier l'aimaient d'une vive tendresse, et l'existence de cette enfant se partageait entre les deux habitations voisines l'une de l'autre, et qui n'en faisaient qu'une à proprement parler. Loin d'avoir été négligée, son éducation avaitété poussée assezloin pour qu'elle pût la continuer elle-même, et l'achever au besoin sans aucun secours étranger. Elle parlait notre langue avec pureté, presque sans accent. Comme toutes les Allemandes, et trop de Françaises, hélas ! elle savait à fond la musique, et, chose malheureusement plus rare , elle n'en abusait pas. Le chevalier et la marquise se plaisaient à lui faire chanter des tyroliennes de son pays; mais ces airs (jui les reportaient délicieusement l'un et l'autre vers leursjours d'exil et de pauvreté, lui rappelaient cruellement, à elle, sa mère et sa patrie, toutes deux perdues sans rotour, et .souvent la j)auvre petite était intcrroiu-

pue par ses pleurs et par ses sanglots. Pour Maurice, au bout d'une ou deux semaines au plus, pendant lesquelles il s'était cru obligé de s'occuper de sa cousine et de lui faire les honneurs du pays, à peine parut-il s'apercevoir de sa présence. Il avait vingt ans et toute la fougue, tous les emportements de son âge ; d'autres soins déjà l'agitaient. Ce jeune homme avait grandi en pleine liberté, doublement gâté par son père et par la marquise, qui ne savaient rien au monde de plus beau que lui ni de plus charmant. Un précepteur lui avait enseigné un peu de grec et de latin ; en même temps M. de Yaltravers, chez qui l'amour du bois sculpté était devenu une vraie manie, l'avait initié au culte de son art. Le bon vieux chevalier en pleurait d'orgueil et de joie, lorsqu'il voyait près de lui son fils équarrissant, tournant, rabottant, et promettant de dépasser son père. Maurice, de son côté, paraissait prendre goût à ce passe-temps inoffensif, lorsqu'un beaujour, voilà le malheur! il se demanda si par hasard, après le chevalier, la marquise et la sculpture en bois, il n'y aurait pas encore ici-

bas quelque chose. A cette question indiscrète que lui adressait vaguement la jeunesse turbulente, inquiète et près d'éclater, la réponse ne se fît pas attendre : ce fut la jeunesse elle-même qui répondit par une explosion.

Il est de tendres et poétiques natures voilées à leur matin d'une brume légère]; d'autres, au contraire, plus vivaces et plus énergiques, dont l'aube se lève embrasée de tous les feux du milieu du jour. Chez celles-là, le premier trouble des sens et de l'imagination qui s'éveillent, se révèle sans bruit et se traduit en rêveuses tristesses ; chez celles-ci, violemment, en agitations tumultueuses. Maurice participait à la fois de ces deux natures. On le vit tour à tour triste, préoccupé, rêveur, puis tout d'un coup saisi d'ardeurs sans but et sans nom, ne tenant plus au logis, impétueux, bouillant, même un peu colère, et ne sachant à quel vent jeter l'énergie sauvage qui le consumait : au demeurant, affectueux pour son vieux père, plein de grâce pour sa vieille amie, bon pour tous, adoré de chacun, seulement ayant par-dessus la tète de la sculpture en bois, du

manoir héréditaire, des éternelles histoires qu'il subissait depuis tantôt \ingt ans, et se demandant avec une sourde irritation si son existence devait s'écouler tout entière à tourner le buis, à façonner le chêne, et le soir, au coin du feu, à écouter, les pieds sur les chenets, les interminables récits du temps de l'émigration. En attendant mieux, il chassait à toute outrance, battait les environs et crevait des chevaux.

C'était au plus fort de l'explosion qu'était survenue Madeleine. On juge de quelle importance dut être, à pareille heure, dans la destinée de ce jeune homme, l'apparition d'une fillette de quatorze à quinze ans, timide, réservée, silencieuse, sans trop de beauté ni de grâce. Il s'occupa d'elle à peu près autant que si elle n'eût pas quitté Munich. Il partait au lever du jour, et ne rentrait guère qu'à la nuit tombante ; encore lui arrivait-il souvent de passer toute une semaine , soit à la ville voisine, soit dans un des châteaux d'alentour. S'il apercevait le matin Madeleine à sa fenêtre, il lui envoyait un bonjour sans façon, et tout était dit. Pendant les repas, il lui adressait

par-ci par-là, sans la regarder, quelque parole insignifiante. Lorsqu'elle chantait ses t>Toliennes, comme c'était pour le chevalier et pour la marquise une occasion, qu'ils saisissaient toujours avec empressement, de parler de Nuremberg et de rappeler, l'un ses casse-noisettes, l'autre ses miniatures. Maurice qui en avait les oreilles rebattues, ne manquait jamais de s'esquiver dès la première note. Un soir pourtant qu'il se tenait près d'elle , il ne put s'empêcher d'être frappé du luxe de sa chevelure, en effet, d'une rare magnificence. Il en fit tout haut la remarque, en soulevant d'une main familière la masse luxuriante de cheveux blonds et fins qui chargeait la tète de la petite Allemande. La pauvre enfant «tait si peu habituée à se voir l'objet des attentions de son cousin, qu'elle rougit, se troubla, et devinttoute tremblante. Quand elle voulut par un sourire, exprimer sa reconnaissance, Maurice, pressentant quelque tyrolienne, s'était déjà échappé. Une autre fois, au retour de la chasse, il lui offrit un joli faisan qu'il avait arrache vivant de la ^^ueuii.' d'un de ses chiens.

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« Quoi ! mon cousin, vous pensez quelquefois à moi? » demanda la jeune fille tout émue. Maurice avait déjà tourné les talons. Ce n'est pas qu'il vît avec déplaisir la présence de l'orpheline sous le toit paternel. Loin de là ! S'il avait toutes les ardeurs de son âge, il en avait aussi tous les nobles et généreux instincts. Jamais il ne lui serait venu à la pensée de supputer la part que pourrait avoir un jour Madeleine dans le testament du chevalier. Disonsle, en passant, à la gloire de la jeunesse, de si honteux calculs entrent rarement dans les cœurs de vingt ans. Maurice était prêt à partager avec sa cousine comme avec une sœur ; et, s'il ne se montrait pour elle ni plus assidu ni plus tendre, c'est tout bonnement parce que Madeleine avait oublié de venir au monde quinze ou vingt mois plus tôt.

La marquise et le chevalier n'étaient pas sans avoir remarqué tout d'abord le brusque changement qui venait de s'opérer dans les habitudes de ce Maurice qu'ils avaient connu jusqu'alors de goûts si simples et d'humeur si facile. Tous

deux s'en affligeaient sans y trop rien comprendre. Ils avaient été jeunes dans un temps où la jeunesse, s'éparpillant à tort et à travers, en menues distractions, en frivolités élégantes, ne soupçonnait guère ce sourd malaise et ce profond ennui qui devaient être plus tard le supplice et le martyre de toute une génération. Bien qu'élevé dans la retraite, au fond des campagnes, Maurice avait subi à son insu l'influence des idées nouvelles. Les idées sont des forces vives mêlées à l'air que nous respirons : le vent les charrie et les sème à tous les points de l'horizon ; et, quoi qu'on puisse faire pour échapper à ces invisibles courants, si loin qu'on se tienne à l'écart, on s'en pénètre, on s'en imprègne ; on est toujours l'enfant de son siècle. Ce qui surprenait surtout bien étrangement le chevalier et la marquise, c'était non pas ce he.'^oin d'activité dévorante (ju'ils s'expliquaient naturellement par la chaleur du sang et par l'impétuosité du jeune âge, mais la sombre mélancolie oii s'abîmaient presque toujours ces ardeurs et ces emportements. Que pou-

\aicnt-ils comprendre, en effet, à la maladie d'une époque où la gaieté, exilée des âmes de vingt ans, ne se rencontrait plus que sous les cheveux blancs des vieillards? A force de creuser la question et de se concerter entre eux, ils en arrivèrent pourtant à reconnaître que l'existence qu'avait menée jusqu'ici Maurice n'était ni féconde ni divertissante, et que, malgré le charme incomparable de la sculpture en bois, il ne fallait pas s'étonner qu'un jeune cœur ne s'y fût point absorbé tout entier. C'était l'avis de la marquise ; le chevalier finit par s'y rendre. Que faire cependant? On parla d'abord d'un mariage; mais le remède fut trouvé un peu trop violent ; d'ailleurs la marquise fit observer avec raison qu'on ne se mariait plus à vingt ans, et qu'au rebours de ce qui se pratiquait autrefois, le mariage était devenu moins un commencement qu'une fin. Bref, après de mûres réflexions, il fut décidé qu'on enverrait Maurice courir le monde pendant deux ou trois ans, à Paris d'abord, puis, à son choix, en Allemagne ou en Italie, afin de compléter son

éducation par la connaissance approfondie des hommes et des choses. Ce programme n'était pas beaucoup plus vague que la plupart de ceux que trace tous les ans la province à ses fils, avant de leur mettre la bride sur le cou et de les lâcher dans la vie parisienne.

A quelque temps de là, par une soirée d'automne, un an jour pour jour après l'arrivée de Madeleme, le chevalier, son fils et la marquise ■étaient réunis dans le château de Yaltravers. Le cheval qui devait conduire Maurice à la ville voisine où passait la malle-poste, attendait tout sellé et bridé au pied du perron. On était à l'heure des adieux. Un départ a toujours quelque chose de triste et de solennel, alors même qu'il ne s'agit pas d'une séparation douloureuse. Le chevalier paraissait péniblement affecté; la marquise cachait mal son attendrissement; Maurice lui-même se sentait ému, et quand son vieux père lui ouvrit ses bras, il s'y jeta tout en pleurs comme s'il l'eût embrassé pour la dernière fois. Madame de IVosnes le serra sur son cœur avec effusion. Kfiliii les

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serviteurs de la maison, les plus vieux, ceux qui l'avaient vu naître, l'embrassèrent comme leur enfant.

Le temps pressait, Maurice dut s'arracher à toutes ces étreintes. Ce ne fut qu'au dernier moment, et près de mettre le pied à l'ctrier, qu'il se souvint de Madeleine. Il la chercha des yeux; et, s'étonnant de ne la pomt voir, il allait la faire appeler, lorsqu'on lui dit que la jeune fille, sortie depuis quelques heures, n'était pas rentrée au château. Après avoir laissé tomber autour de lui quelques paroles affectueuses à l'adresse de sa cousine, il s'éloigna au pas mesuré de sa monture, non sans se retourner à plusieurs reprises pour saluer encore une fois d'un geste attendri les êtres excellents qui le suivaient des yeux. Arrivé à la grille du parc, près d'en franchir le pas, il hésita, comme un aiglon sur le bord de son nid avant de s'élancer dans l'espace. Il se rappela les jours heureux qu'il avait passés à l'ombre de ce joli manoir, entre les soins de la marquise et la tendresse de son père. Il crut voir à travers le feuillage ému le gracieux fan-

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tome de son adolescence qui le regardait avec tristesse et s'efforçait de le retenir. Il crut entendre des voix charmantes qui lui disaient: « Ingrat, où vas-tu? » Son cœur se fondit et ses yeux se mouillèrent ; mais sa destinée l'emportait. Il se jeta dans la forêt qu'il devait traverser pour se rendre à la ville.

Au bout d'un temps de course rapide, à cette même place où il l'avait rencontrée un an auparavant, à pareil jour, à la même heure, Maurice aperçut Madeleine assise et rêvant. Ainsi que l'an passé, l'orpheline n'avait point entendu le bruit du galop sur la mousse : en levant les yeux, elle vit son cousin qui la regardait. C'était le même cadre et le même tableau. Rien n'y était changé; seulement, au lieu d'une enfant à peine développée, grêle, maladive, sans beauté et presque sans grâce, il y avait une blanche figure autour de laquelle commençait à voltiger le blond essaim des doux songes de la jeunesse. Ce n'était point encore la fleur cclose ; mais le bouton avait entr'ouvert sou enveloppe. Ce n'était pas l'aurore, mais l'aube

blanchissait et la nature, près de s'éveiller^ frissonnait sous les premiers baisers du matin. Maurice était descendu de cheval. Il se hâta d'embrasser sa cousine et de lui dire adieu; puis, s'étant remis en selle, il poursuivit sa route, sans se douter, hélas ! qu'il laissait derrière lui le bonheur.

Après qu'il eut disparu au détour de l'allée, Madeleine reprit le chemin du château. Lorsqu'elle entra dans le salon, le chevalier était assis au coin de son foyer désert. Elle alla s'accouder tristement sur le dos du fauteuil où se tenait le vieillard dans une attitude affaissée,, et demeura quelques instants à le contempler en silence.

— Mon père, dit-elle enfin en penchant vers lui sa blonde tète, mon père, il vous reste une fille.

Le chevalier sourit et l'attira doucement sur son cœur.

lY

Après le départ de Maurice, Madeleine devint toute la joie de Yaltravers. Ce fut elle qui égaya de sa grâce toujours croissante le toit que n'animait plus la présence de ce jeune homme. On la vit, comme une jeune Antigène, redoubler, autour de son vieil oncle, de soins pieux et touchants ; quoique d'un cœur encore triste et d'un esprit plus rélléchi que ne le comportait son âge, elle sut, pour le distraire, s'oublier elle-même, et transformer sa gravité naturelle en sérénité souriante. Elle l'accompagiiait dans toutes ses excursions, rôdait autour de lui (piand il travaillait dans son atelier, lisait à haute voix ses journaux, ne sr lassait point de lui [.iwa ii'\n'U'v les récils de l'éiiii-

gration, et ne manquait jamais surtout de s'extasier devant toutes les pièces de sculpture dont cet infatigable artiste encombrait tous les coins et recoins du château. En même temps, «Ile était la fille adorée, et bien véritablement adorable, de la marquise, qui lui enseignait la peinture et se plaisait à développer tout ce que Dieu avait mis en elle de charmant. C'est ainsi qu'entre ces deux vieillards, cette enfant acheva de grandir en talents et en vertus aimables. Trois ans après son arrivée, Madeleine était une bonne et belle créature, non pas, il est vrai, de cette beauté accomplie et de convention à laquelle semblent vouées irrévocablement toutes les héroïnes échappées du cerveau des romanciers et des poètes. Ni grande ni petite, sa taille n'était pas absolument flexible comme un jonc. Un critique, épris du côté plastique de l'art, aurait bien trouvé quelque chose à reprendre dans Tovale du visage. Les cheveux, qui avaient un peu bruni, n'auraient pu se comparer, avec la meilleure volonté du monde, ni au noir de l'ébène, ni à l'or des épis. Si la

peau avait cette mate blancheur du camélia, qui défie les morsures du soleil et de l'air, les yeux n'étaient pas d'un azur bien franc ni bien chaud. Si les dents, rangées comme les perles d'un collier, avait le limpide éclat de la nacre, la bouche était bien un peu grande, les lèvres étaient bien un peu fortes; enfin, les cils, en s'abaissant, ne tombaient pas sur la joue comme les franges d'un gonfanon, et, pour tout dire, la ligne du nez ne rappelait que vaguement le nez droit des races royales. Toujours est-il qu'ainsi faites, la figure et toute la personne formaient un suave ensemble, où ces imperfections de détail se fondaient et s'harmonisaient si bien, que chacune d'elles paraissait être une séduction et un charme de plus. J'aime ces beautés moins correctes que sympathiques où le cœur se prend avant les yeux, et qui, sans rien avoir de ce qui éblouit et fascine à la première vue, sont toujours prêtes à révéler, à qui sait les comprendre, (jiirhjuc i^nicc iiiq)révue et (pM'hpie enchanlcnicnt nouveau. IVwn qu'elle s'occupât (i'a<hiiinistiation (Ionu'sti(|UC,

et qu'elle fût chargée de veiller au bon ordre de la maison, la sagesse et la raison précoces qu'elle y apportait n'excluaient chez Madeleine ni la distinction, ni la poésie, ni même un certain tour d'esprit romanesque et rêveur qu'elle tenait à la fois de sa mère, de l'Allemagne et de Dieu. C'était, en résumé, une fdle agréable à voir, dans toute la fleur de la jeunesse et de la santé, riche nature bien venue et bien épanouie, répandant sans bruit autour d'elle le mouvement, le bonheur et la vie.

On peut se faire aisément une idée de l'attitude de Madeleine entre la marquise et le chevalier. Elle était le sourire de leur vieillesse, et comme un doux rayon qui éclairait la fm de leurs jours. Mêlées et confondues, ces trois existences coulaient à. flots lents et paisibles, et rien ne donnait à penser que la limpidité transparente dût jamais en être altérée. 11 advint pourtant que ses flots si purs se troublèrent.

Les lettres de Maurice étaient d'abord arrivées pleines de charme et de poésie, fraîches et

parfumées comme autant de bouquets cueillis dans la rosée des champs. C'est ainsi qu'on écrit à cet âge heureux, trop vite envolé. A l'heure pâlissante où la vie déjà commence à décliner, avez-vous parfois retrouvé au fond d'un vieux tiroir de famille quelques-unes des lettres de votre jeunesse? Vous ètes-vous surpris à les relire? En les lisant, avez-vous vu passer à travers vos pleurs l'image de vos belles années? Par un retour amer sur l'état présent de votre cœur, vous étes-vous demandé si c'était bien de cette même source, aujourd'hui près de se tarir, qu'avaient pu s'épancher tous ces trésors d'enthousiasme et de foi, de grâce et de vertu, d'expansion et d'amour? C'était de ces lettreslà (ju'écrivait Maurice à vingt ans.

Les jours de courrier étaient donc jour de fête à Yaltravers. Du plus loin qu'elle voyait venir le facteur rural, Madeleine courait à sa rencontre, et revenait triomphante au château. Ordinairement c'était elle qui lisait à haute voix les h'iti-es de son cousin. Lors(ju'eli(; y trouvait son nom, ce cpii n'arrivait jkis toujours, on

aurait pu voir son sein s'agiter et une teinte rosée, presque imperceptible, colorer un instant l'albâtre de son visage. S'il n'était pas question de la petite cousine, ce qui arrivait souvent, elle n'en paraissait ni surprise ni attristée, seulement on aurait pu remarquer qu'elle était plus grave et plus silencieuse le reste de la journée. Ces lettres de Maurice faisaient vibrer à la fois toutes les fibres du bon chevalier, qui pouvait y suivre, à travers les élans d'une tendresse passionnée, les développements d'un esprit élevé et d'une vive intelligence. D'autre part quelques vieux amis qu'il avait à Paris écrivaient pour le féliciter, exaltant son fils à l'envi et contant de lui des merveilles. Tout allait pour le mieux ; on s'entretenait déjà des joies du retour.

Mais voici qu'au bout d'un an, les lettres de notre jeune ami devinrent de plus en plus rares et courtes, de moins en moins affectueuses et tendres. Vagues dans la pensée, contraintes dans l'expression, elles trahissaient evidenmient un grand trouble des sens et de

l'àme. La petite colonie commença par s'en affliger en silence; elle fmit par s'en alarmer sérieusement et par s'en plaindre. Aux reproches indulgents qu'on lui adressa, Maurice ne sut opposer que des réponses évasives. Le terme fixé à son séjour à Paris était depuis longtemps expiré; cependant Maurice ne se montrait nullement disposé à partir, ainsi qu'on l'avait décidé, soit pour l'Allemagne, soit pour l'Italie. Au chevalier qui l'en pressait, d'abord il ne répondit pas ; puis, poussé à bout par l'insistance qu'y mettait son père, il répondit dans un langage peu contenu , où perçait Tinipalience du frein. Si les vieux amis écrivaient encore, c'était pour exprimer le regret de ne plus voir Maurice connue par le passé. Enfin quelques obus vinrent de loin en loin éclater, sous forme de lettres de change, sur l'honnête manoir, frappé d'une morne épouvante. Ces choses ne s'étaient pas accomplies en inie semaine, ni même en un mois. Toutefois il leur avait fallu moins de trois ans pour en vejir au [)()iiit (pu; nous disons.

Ce n'est pas tout. Si, grâce aux prétextes plus ou moins spécieux dont Maurice cherchait encore à colorer ses égarements, M. de Yaltravers avait pu garder quelques illusions sur la conduite de son fds, les bonnes àmcs dont les départements foisonnent n'auraient point manqué de les lui enlever. Comme c'était un parfait gentilhomme, dans la belle acception de ce mot devenu si commun depuis que la chose est si rare, généreux, accessible à tous, esprit charmant, noble cœur, caractère loyal, le chevalier se trouvait avoir naturellement beaucoup d'ennemis dans la contrée, non parmi ses paysans, qui le chérissaient, mais, par exemple, à la cité voisine, où quelques huissiers et quelques avocats, piliers d'estaminet, coryphées du libéralisme et vermine de la province, ne lui pardonnaient pas d'être rentré dans ses domaines et d'avoir pu réussir à s'y faire aimer. Or toute la ville savait depuis longtemps à quoi s'en tenir sur l'existence que le jeune de Valtravers menait à Paris • car la province est une bonne mère qui n'abandonne point ses fds absents ;

olle les suit à travers la vie d'un œil avide, curieux et jaloux, toujours prête à accabler ceux qui tombent pour se venger de ceux qui s'élèvent. En général, si vous voulez jeter le désespoir et la consternation dans le repaire d'humains qui vous a vu naître où grandir, arrivez, tête haute et par le droit chemin, aux succès, aux honneurs ou à la fortune. S'il vous plaît, au contraire, d'y répandre une douce allégresse, fourvoyez-vous, et que vos vertueux concitoyens puissent pleurer sur votre ruine. Quand nos concitoyens pleurent sur nous, c'est qu'ils ont bonne envie de rire.

A ce compte, Maurice était, en peu de temps, devenu pour la ville en question un merveilleux sujet de scandale public et de satisfaction intérieure. Traîtreusement cachée sous le manteau de la pitié, la haine s'en donna à cœur joie. On ne ménagea au chevalier ni les avertissements charitables, ni les compliments de condoléance hypocrite; les lettres anonymes firent le reste.

La marquise devenait ses larmes ; le chevalier dépérissait à vue d'ieil. C'en était fait de-

puis longtemps de tout bonheur sous le toit de ces vieux amis. Madeleine allait de l'un à l'autre comme un ange consolateur. Elle défendait Maurice et parlait encore du prochain retour de l'enfant prodigue ; mais elle-même n'y croyait plus, et bien souvent elle se cachait pour pleurer. On vit bien que le bon chevalier était sérieusement atteint, car après avoir commencé par négliger la scuplture en bois, il finit par l'abandonner entièrement. Il n'avait plus goût à rien ; Madeleine seule avait le secret de dérider son front et d'amener sur ses lèvres un pâle sourire. Il lui disait parfois : « Il faut pourtant bien, pauvre enfant, que je m'occupe avant de mourir d'assurer ta chère destinée; car, du train dont il y va, ce n'est pas Maurice qui veillerait sur toi quand je ne serai plus. — Allez, allez, mon père, répondait Madeleine, ne vous inquiétez pas de cela. Je ne veux rien que vous aimer; je n'aurai besoin de rien quand vous ne serez plus. Me voilà bien assez grande pour pouvoir veiller sur moi-même. J'ai bon courage, Dieu merci î et ce que vous avez fait dans mon

Allemagne, vous et madame la marquise, eh bien, mon oncle, je le ferai dans votre France. Je travaillerai : pourquoi non? » Le vieillard souriait en branlant doucement la tète. Un jour la jeune fille prit sur elle d'écrire en secret à son cousin. Ce dut être une lettre adorable; Maurice n'y répondit pas. Quant au chevalier, il n'écrivait plus ; à peine permettait-il, vers les derniers temps, qu'on parlât devant lui de son fils. Comme il s'affaissait de plus en plus et qu'il sentait sa fin arriver, il se décida pourtant à pousser vers ce malheureux jeune homme un dernier cri d'amour et de désespoir.

La réponse fut lente à venir ; on l'attendit trois mois; enfin elle arriva. C'est qu'absent de Paris depuis près d'un an, en voyage on ne sait où, ni en compagnie de qui, Maurice n'avait pu recevoir qu'à son retour les derniers avis de son père. Dieu soit loué ! ce jeune honune revenait à des sentiments meilleurs ; sa lettre en faisait foi. On y sentait la détresse d'une âme déchue, mais qui, par un suprême effort, tend à se relever. Il embrassait les genoux de son vieil

CO MADELEI^•E.

ami ; il couvrait de pleurs et de baisers les mains de la marquise ; Madeleine elle-même se trouvait mêlée aux effusions de son repentir. Il ne demandait que quelques semaines pourachever de rompre les mauvais liens. Dans quelques semaines, il partait; il disait un éternel adieu au monde qui Tavait égaré; battu par la tempête, il rentrait au port pour ne plus le quitter. — Toit paternel, je vais donc te revoir ! Je te reviens donc, doux nid de mon enfance î Aimables compagnons de mes jeunes ans, je vais donc vous presser sur mon cœur ! vous aussi, petite cousine, bien grandie, bien embellie sans doute ! — Exaltée par ces vives images, son imagination avait retrouvé pour un instant la grâce et la fraîcheur de la jeunesse. Malheureusement, quand cette lettre arriva au château, il y avait vingt-quatre heures que le chevalier n'était plus. Il s'était éteint la veille, près de la fenêtre où l'on avait roulé son fauteuil, entre la marquise et Madeleine qui chacune lui tenaient une main.

Le jour même des funérailles, après que la

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terre eut recouvert tout ce qui restait ici-bas de cet être excellent que le hasard avait fait gentilhomme, et qu'avaient fait homme le travail et la pauvreté, la marquise emmena Madeleine, orpheline pour la deuxième fois.

— Mon enfant, lui dit-elle, ton œuvre n'est point accomplie. Tu dois encore m'aider à mourir et me fermer les yeux.

— Elles se jetèrent dans les bras l'une de l'autre et demeurèrent longtemps embrassées.

— Ah ! s'écria la marquise, puisque tu m'as rendu ma fille, il est bien juste que je te tienne lieu de mère.

A partir de ce jour, Madeleine vécut au château de Fresnes. Une semaine avant d'expirer, le chevalier avait remis à la marquise un bout de lestament olographe par lequel il léguait à sa nièce sa métairie du Coudray, d'une valeur de quatre-vingts à cent mille francs. Ce testament etaii conçu en termes affectueux et touchants : toute l'exquise délicatesse du testateur s'y révélait en quelques lignes adorables. Quand, pour rassurer sans doute Madeleine sur son avenir,

madame de Fresnes lui confia ce gage précieux de la tendresse de son oncle, par un mouvement de pieuse reconnaissance, la jeune fille le pressa sur ses lèvres et contre son cœur; puis, après l'avoir déchiré, elle en glissa religieusement les débris dans son sein.

— Eh ! ma fille, qu'as-tu fait là ? s'écria la marquise, éperdue en apparence, charmée en réalité.

— C'est vous, noble cœur, qui le demandez? répondit en souriant Madeleine. Je ne sais rien de la vie de Maurice ; je sens seulement que ce jeune homme doit avoir besoin de toutes ses ressources, et ce serait mal reconnaître les bienfaits du père que de frustrer le fils d'une part de son bien. Soyez sûre, mon amie, que ce que j'ai fait est bien fait. Vous n'eussiez pas agi autrement à ma place.

— Mais, pauvre enfant, tu n'as rien. Je ne te conseille pas de faire grand fond sur le dévouement de Maurice. Moi partie, et je n'ai plus longtemps à rester sur la terre, chère enfant, que deviendras-tu ?

MADELEI.NE. 63

— Ce qu'on devient lorsqu'on n'a que son courage et sa bonne volonté. Ne suis-je pas, grâce à vos leçons, aussi riche que vous l'étiez vous-même en arrivant à Nuremberg ? J'espère que Dieu qui vous vint alors en aide ne m'abandonnera pas, et je ferai mon nid comme vous avez fait le vôtre.

— Eh! bien, tu es une brave fille, aussi bonne que belle, ajouta la marquise en prenant brusquement entre ses deux mains blanches et sèches la tète de Madeleine, qu'elle baisa coup sur coup sur le front et sur les cheveux.

On attendait de jour en jour Maurice, que la mort de son père avait frappé comme un coup de foudre. Les semaines, les mois s'écoulèrent; Maurice ne revint pas. On apprit bientôt qu'il avait envoyé sa procuration, et que son fondé de pouvoir s'occupait de régler les affaires cpio les morts suscitent aux vivants. Il avait tout d'abord écrit à sa cousine une lettre sans trop d'effusion, convenable pourtant, dans laquelle il lui offrait, sans euthousiasmc ni iiinuvaise grâce, une assez lar^ie part dans la succession

de son père, précisément cette métairie du Coudray à laquelle l'orpheline venait généreuc^ment de renoncer, si bien qu'à son insu Maurice se trouvait offrir à Madeleine ce que celleci lui donnait. La jeune fille répondit simplement que, retirée près de madame de Fresnes, elle n'avait besoin de rien absolument. Le jeune homme n'insista pas. Qu'avait-il fait cependant de ses bonnes résolutions ? Retenu par le respect et par les remords, peut-être n'osait-il encore affronter la vue d'une tombe qu'il pouvait, sans trop de rigueur , s'accuser d'avoir luimême creusée avant l'heure. On lui savait gré de cette réserve ; on ne doutait pas qu'il n'apportât plus tard à Valtravers l'offrande de ses expiations.

Pendant qu'à Fresnes on se berçait naïvement de ce dernier espoir, à quelques pas de là les hypothèques tombaient comme grêle. Un an tout au plus s'était écoulé depuis la mort du chevalier, quand se répandit dans le pays la nouvelle que le domaine et le château de Valtravers allaient être vendus aux enchères. La

marquise et Madeleine refusèrent nettement d'y eroire et crièrent à la calomnie, comme elles avaient déjà fait toutes les fois qu'il s'était agi de défendre Maurice contre les bruits de la province. Un jour, cependant, qu'elles se promenaient ensemble dans la forêt, causant du cruel et cber absent, car, tout en le maudissant, elles ne pouvaient encore s'empêcher de Taimer, elles aperçurent à travers les barreaux de la grille du parc, groupés çà et là sur les marches du perron, bon nombre de serviteurs et de paysans qui parlaient vivement entre eux <.'t se regardaient d'un air consterné. Moitié par pressentiment, moitié par curiosité, toutes deux s'avancèrent vers le manoir, où elles faisaient d'ailleurs de fréquents pèlerinages.

— Ah ! madame la marquise ! ah ! mademoi.selle Madeleine ! s'écrièrent-ils tous ensemble quand elles se furent approchées ; ah î (juel grand malheur pour nous tous! Le tonnerre est tombé sur nos tètes ; c'est la ruine de notre pauvre vie.

— Qu'y a-t-il, nies enfants? (|u'est-il arrivé?

qu'ayez-vous ? demanda madame de Fresnes.

— Voyez, voyez î madame la marquise. Qu'en doit penser au ciel notre bon maître, M, le chevalier ?

Et d'un geste effaré ils montrèrent la porte et la façade du château déshonorées par d'immenses placards auxécussons du fisc. Le doute n'était plus permis : c'étaient les affiches de vente.

Madeleine baissa la tête, et deux larmes silencieuses roulèrent le long de ses joues. Jusqu'alors elle n'avait pas compris grand' chose à ce qu'on appelait autour d'elle les désordres et les égarements de Maurice. Aussi, dans son for intérieur, l'avait-elle toujours absous. Cette fois, tous ses nobles instincts révoltés lui crièrent impitoyablement que ce jeune homme était perdu. Pour la marquise, elle sentit monter à son front tout le sang de son cœur indigné, de ce cœur que l'âge n'avait pas refroidi, toujours jeune et toujours brûlant.

— Non, mes enfants, non, s'écria-t-elle résolument, tant que je vivrai, ce domaine et ce

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château ne deviendront pas la proie des loupsccrviers de la bande noire. Je ne permettrai pas qu'une si grande joie soit donnée aux sots et aux méchants. Rassurez-vous donc, mes amis. Vous resterez comme par le passé, vous dans vos fermes où vous êtes nés, vous dans cette maison où vous avez grandi. Rien ne sera changé dans votre existence ; recevez-en ma parole et allez bien vite consoler vos femmes et vos enfants.

Là-dessus, sans plus de retard, elle envoya quérir son notaire et lui remit les titres de rentes qui représentaient la meilleure partie de sa fortune, moyennant quoi, il devait, au jour de la vente, couvrir toutes les enchères. La marquise se réveilla donc un beau matin propriétaire légitime du domaine de Yaltravers, ce qui ne changea rien à ses habitudes, puisqu'elle continua de vivre avec Madeleine dans le château de Frcsnes, où sa lillc était morte, où elle voulait mourir.

Hélas ! c« fut le dernier coup de tète de l'aimable et bien-aimée marquise. Depuis long-

temps déjà elle se sentait doucement mais irrésistiblement attirée par l'àme impatiente de son vieux compagnon.

— Que veux-tu ?disaii-ellc parfois à Madeleine, nous ne nous étions jamais quittés. Sans parler du marquis que tu n'as point connu, je jurerais que mon pauvre chevalier s'ennuie làhaut de ne pas me voir. C'est mal à moi de l'avoir fait attendre si longtemps. Par exemple, ce qui m'embarrasse un peu, c'est de savoir ce que je lui répondrai lorsqu'il me demandera des nouvelles de son fils.

La veille de sa mort, en se réveillant d'un long assoupissement, madame de Fresnes se tourna vers Madeleine, qui se tenait assise à son chevet, et elle lui dit : — Je viens de faire un rêve étrange que je veux te raconter. Je voyais Maurice au fond d'un gouffre. De hideux reptiles rampaient et sifflaient à ses pieds, et le malheureux enfant s'épuisait en efforts désespérés pour remonter à la clarté du jour. Je voulais courir à son aide, mais je sentais mes pieds rivés au sol, et je tendais vers lui mes

deux bras impuissants, quand tout d'un coup je te vis venir de loin, calme et sereine. Arrivée au bord de l'abîme, après avoir dénoué l'écharpe blanche qui entourait ton cou et qui flottait sur tes épaules, tu la jetas en souriant à Maurice, qui la saisit, tu le ramenas sans effort, et il m'apparut radieux et transfiguré. Yoilà mon rêve : qu'en penses-tu, ma fille ?

Un pâle rayon effleura les lèvres de Madeleine, qui demeura pensive et ne répondit pas. La marquise mourut le lendemain, ou, pour mieux dire, elle s'éteignit entre les bras de la jeune Allemande, tant sa belle ânie passa doucement à travers un dernier sourire.

— Petite, avait-elle dit assez gaiement quelques heures avant d'expirer, je ne t'ai pas oubliée dans mon testament. Puisque tu as du goût pour la miniature, je t'ai légué mes couleurs et mes pinceaux. Tâche avec cek' de trouver un mari.

Vaï effet, à l'ouverture du testament, Madeleine reconnut que madame de Fresnes avait dit vrai. Seidement, à ce petits legs la marquise

avait ajouté le domaine et le château de Valtravers, laissant encore une assez belle part à ses héritiers naturels, qui n'en avaient d'ailleurs aucun besoin.

C'est ainsi que cette ieune et belle personne put rentrer en souveraine dans cette maison où, par un soir d'automne, cinq ans auparavant, elle s'était présentée, son petit paquet sous le bras.

Moins enivrée qu'on pourrait fe croire de sa nouvelle position, Madeleine rentra pieusement dans ce château où tous les serviteurs qui l'avaient vue grandir et qui l'aimaient la reçurent à l'égal d'une jeune reine. Elle y vécut comme par le passé, modestement, sans ostentation, uniquement préoccupée des êtres confiés à ses soins. Son autorité ne se révéla que par la profusion des bienfaits qu'elle répandit autour d'elle; autrement il eût été difficile de soupçonner l'accroissement de sa fortune : on eût dit encore la petite orpheline recueillie par la charité de son oncle. Klle avait déclaré tout d'abord qu'elle entendait que rien ne fût changé à Tancien train de vie de la maison, et que

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toutes les habitudes du bon chevalier fussent respectées, absolument comme s'il ne fût pas mort et qu'il dût revenir d'un instant à l'autre. Pour sa part, elle n'avait pas voulu d'autre appartement que lachambrette où s'étaient écoulés les derniers jours de son adolescence et les premières années de sa jeunesse. Lorsqu'on venait prendre ses ordres sur quelque chose d'un peu sérieux, elle ne manquait jamais de se consulter avec ses gens pour savoir ce qu'en pareille circonstance aurait décidé M. le chevalier. S'il lui arrivait de conseiller ou de réprimander (ce dernier cas était bien rare), elle s'y préparait toujours par quelque phrase pareille à celle-ci : — Je crois, mes enfants, que voici ce qu'aurait dit ou fait votre excellent maître, M. le chevalier. — Elle répétait souvent que la meilleure manière d'honorer la mémoire des êtres que nous avons aimés est de ne rien faire de ce qui aurait pu les affliger, et de se demander avant d'agir ce qu'ils en penseraient, s'ils étaient encore présents. Enfin, lorsqu'elle parlait de Maurice, ce n'était qu'avec respect et comme d'un

jeune roi dont elle administrait le royaume pendant sa minorité. Elle était moins reine que ré«^^ente.

Le bruit de sa prospérité s'étant répandu dans le pays, les épouseurs n'avaient pas tardé à se présenter. Yaltravers était devenu comme une Mecque ou connue un saint sépulcre désigné à la piété fervente de tous les célibataires du département. Pendant quelques mois on put voir une longue lile de ces pèlerins se dirigeant vers le saint lieu pour y l'aire leurs dévotions. Petits hobereaux, gentillàtres ruinés, fils de famille, garçons jeunes et vieux ; qui dans sa carriole <rosier, qui sur ses pattes de liéron, qui sur une rosse efflanquée, ils accoururent de tous les points de Phorizon en récitant leurs patenôtres. Quoique sérieuse et réfléchie, Madeleine avait cette bonne et franche gaieté qui procède naturellement d'une conscience pure, d'un cœur droit et d'un esprit sain. Elle répondit à ces fidèles que c'était un spectacle édiliaiil de voir qu'uiK; pauvre oijdicliMc fût devenue tout d'iiii coup l'objet d'un culte >i |»ur, d'un empresse-

ment si désintéressé. Elle s'était bien laissé dire en Allemagne que la France était la patrie des âmes pieuses et des cœurs généreux, mais elle n'avait pas soupçonné jusqu'ici qu'on y poussât si loin la religion de l'infortune. Touchée jusqu'aux larmes, elle n'avait qu'un regret, c'était de se trouver assez heureuse dans son humble condition pour ne pas vouloir l'échanger contre le rare honneur qu'on venait lui offrir. Ainsi se virent congédiés tour à tour ces dévots et pieux personnages.

Au demeurant, Madeleine avait toujours sérieusement répondu dans le même sens, toutes les fois que le chevalier ou la marquise l'avaient pressée de se marier. Cette enfant avait décidé qu'elle ne se marierait pas. Si tel était son goût, je Tapprouve, n'ayant jamais compris le petit ridicule qui s'attache aux filles vieillies dans le célibat. Ne semblerait-il pas qu'un mari soit une denrée à la fois si indispensable et si rare qu'on ne puisse s'en passer, et qu'en même temps on courre le risque de n'en point trouver? Il n'est guère de laide ou pauvre créature qui

n'en ait recontré sur sa route; mais j'estime celle qui s'est résignée à vieillir dans la solitude plutôt que de consentir à mésallier son cœur ou son esprit.

Débarrassée de ses prétendants, Madeleine continua de vivre dans la retraite, partageant ses jours entre les soins de son petit empire, Texercice de la bienfaisance et la culture des arts qu'elle aimait. Elle avait exhumé de la bibliothèque de son oncle quelques bons vieux livres qui achevèrent de mûrir son intelligence. Dans sa gravité souriante, dans sa beauté calme et sereine, elle représentait à vingt et un ans la grâce et la raison, le bon sens et la poésie, pareille aux fleurs (pii pompent le suc de la terro par les racines de leur tige, et qui boivent en même tenq)s dans leur calice embaumé la rosée du ciel. Elle était |)ieuse aussi, (;t chaque dimanche elle allait entendre la messe à Neuvyles-Dois. Elle visitait volontiers ce méchant village (pn l'avait vue si délaissée, où maintenant elle avait ses p;invi'es et ses oi|ili('lii!s qui la béni>>«aicnt. A la sortie de l'église, clic oubliait

rarement d'entrer cliez la bonne fermière qui lui avait charitablement offert de goûter le lait de ses vaches. Quant à M. Pierrot, elle ne put jamais réussir à l'apprivoiser. Soit qu'en sa présence il se sentît bourrelé de remords, soit plutôt dans la crainte qu'elle ne lui réclamât la pièce d'argent qu'il avait si bien gagnée, le drôle se sauvait à toutes jambes du plus loin qu'il l'apercevait.

Quand les teintes funèbres que la mort laisse après elle se furent dissipées autour de Madeleine, quand le temps eut changé en ombres souriantes les spectres de sa douleur, cette jeune lille aurait pu s'estimer heureuse entre toutes, sans une préoccupation mcessante qui l'obsédait au sein de son bonheur. Que faisait Maurice ? que devenait-il ? Depuis la mort de son père, il n'avait donné signe de vie que par l'éclat de ses désordres toujours croissants. Avant de prendre possession de Valtravers, cédant h l'entraînement d'une délicatesse adorable, que les esprits élevés n'auront pas de peine à deviner, et (|uc les natures médiocres s'épuiseraient

vainement à comprendre, Madeleine lui avait écrit pour s'excuser de sa fortune. Cette lettre, qu'il avait dû porter respectueusement à ses lèvres, à moins qu'il ne fût déjà mort à tout sentiment de vertu, était demeurée sans réponse. Et cependant, malgré tant de raisons pour le repousser de son cœur, quoi qu'il eût fait et quoi qu'on eût dit, Madeleine cherchait encore ce malheureux jeune homme d'une pensée inquiète et troublée ; elle le retrouvait dans ses rêves tel qu'il était le soir d'automne où pour la première fois il lui avait ouvert la porte hospitalière. Elle n'était alors qu'une fillette ; mais, à cet âge où nous autres hommes nous ne faisons qu'échapper aux amusements du berceau, on ne sait pas ce qui germe déjà dans ces cœurs de quinze ans. Les filles n'ont point d'enfance ; et, si jeune que soit sa femme, à moins de l'avoir vue naître et grandir, il n'est pas un mari qui doive se flatter d'avoir recueilli le premifT p.uTum de son à me.

Dieu, (jiii voit le diaiiianl sl' lormer dnris les entrailles de la teire et l.i perle éclore dans le

gouffre de rOcéan, Dieu seul a pu savoir ce qui se passa dans le sein de cette enfant depuis la première rencontre. Madeleine avait longtemps refusé de croire que Maurice fût tombé aussi bas (ju'on l'assurait. Longtemps elle l'avait défendu contre tous, même contre son père si indulgent, contre la marquise si bonne. Enfin, lorsque, après avoir vu les jours du chevalier abrégés et le domaine des aïeux vendu publiquement aux enchères, elle avait dû se rendre à l'évidence, ce jeune homme n'en était pas moins resté la secrète pensée, le roman caché de sa vie. Ces préoccupations avaient redoublé d'intensité depuis que Madeleine, rentrée à Valtravers, retrouvait à chaque pas les traces vives de cette jeunesse qu'elle avait connue déjà si impétueuse, mais si charmante encore en ses ardeurs. Dans l'appartement qu'il avait habité, rien n'était changé depuis son départ. Elle y passait souvent de longues heures, tristes parfois et parfois enchantées. Dans le parc, elle s'asseyait sous Iss arbrrs qu'il avait plantés. Traversait-elle la ^cour du château, les chiens de chasse accou-

raient lui lécher les mains. Gagnait-elle les bords de la Vienne, par-dessus les haies elle apercevait.les chevaux qu'il avait montés, et qui paissaient en liberté dans les grasses prairies. La forêt entière n'était remplie que de sa seule image. 11 avait sculpté lui-même les boiseries de chêne de la salle à manger. Ce n'est pas tout, il y avait à Yaltravers une bonne et brave créature, qui n'avait jamais quitté le manoir, oii elle était née presque en même temps que Maurice. Ils avaient sucé tous deux le même lait, ce qui dans nos provinces, établit toujours entre enfants une espèce de fraternité. Le chevalier, qui l'aimait, avait fait donner une sorte d'éducation à cette fdle, qui avait eu le rare esprit d'en profîterpeuetde demeurer tout bonnement ce que la nature l'avait liiite, propre, active, alerte, avenante, ayant son franc parler, réjouissant la vue par sa belle santé, et rappelant de loin Donne et Marinette. On ne lui connaissait i(uèrc d'autre défaut que d'être quehjuefois trop bruyante dans rclTiision de ses sentiments, n.iturellement exaltés. Ce n'était ijas de i'aniuur

qu'elle avait pour son frère de lait, c'était une adoration véritable. Elle trouvait tout simple qu'il eût mangé son bien suivant ses goûts, et ne s'étonnait que d'une chose : c'était qu'on se permît de s'en étonner. Au lieu de le vendre, il eût mis le feu au château de son père, qu'Ursule aurait sans hésiter déclaré le trait admirable. Il eût fait rôtir ses fermiers en manière de distraction, qu'elle eût jugé le cas tout au plus singulier. Elle s'était prise tout d'abord pour Madeleine d'une affection à peu près pareille. Aussitôt qu'elle avait appris qu'une petite Allemande,orpheline, cousine de Maurice, venait d'arriver au château, elle était accourue, s'était jetée sur elle, et avait failli la noyer dans ses larmes. Elle était belle, surtout quand serviteurs ou gens de fermes s'avisaient de paraître douter devant elle des vertus du jeune chevalier. Une tape par-ci, un soufflet par-là, cela ne lui coûtait pas : elle avait le poing ferme ; les plus hardis n'osaient s'y frotter. Madeleine se plaisait à causer avec elle. Quel charme l'y poussait ? il n'est pas besoin de le dire. Comme Ursule, de

son côté, n'avait pas de plus grand bonheur que de parler de son jeune maître, tout se trouvait aller pour le mieux. Il ne se passait guère de jours où Madeleine ne la fît appeler. Une fois assises toutes deux dans l'embrasure d'une fenêtre, l'une brodant, l'autre faisant des reprises, on en venait vite à Maurice. Ursule racontait d'abord les premières années de ce jeune homme. C'était toujours la même chose ; mais ce que l'une ne se lassait pas d'entendre, l'autre ne se lassait pas de le répéter. En remontant le cours des souvenirs, insensiblement on arrivait à l'heure présente. Ursule représentait son frère de lait comme un agneau sans tache : elle prédisait son prochain retour. Madeleine secouait la tête. Cependant la métairie du Coudray n'avait pas été mise en vente ; Maurice n'avait donc pas dit au pays un éternel adieu.

Ce dernier espoir se brisa. On apprit un jour que le Coudray était en veiite ; et conmic un malheur ne marche jamais seul, le même jour, un événement plus imprévu jeta le troubhi et la consternation dans la petite colonie lu lioinnic

de loi vint signifier à Madeleine qu'un neveu de madame de Fresnes, qu'on croyait mort depuis plusieurs années, avait reparu dans la contrée, qu'il attaquait le testament de sa tante, et qu'à partir de ce jour les hostilités commençaient. A quelque temps de là, Madeleine se promenait un soir dans les allées du parc. Elle marchait lentement, seule et triste, préoccupée. Quoiqu'il fût impossible de prévoir l'issue du procès entamé, bien qu'elle répugnât aux soucis flétrissants qu'entraînent ces sortes d'affaires, ce n'était pourtant pas le soin de sa fortune qui l'agitait ainsi. Son premier mouvement avait été de sortir tête levée de ce château ; si elle s'était résignée à défendre ses droits, ce n'avait été que par respect pour la mémoire de ses bienfaiteurs.Maintenant, quoi qu'il arrivât, elle avait fait son devoir. Le reste ne l'inquiétait pas. Que lui importait désormais ce manoir oîiMaurice ne reviendrait jamais? Elle ne l'avait jamais considéré que comme la propriété de son cousin; durant près de trois ans, c'avait été le rêve de sa vie et la joie de son âme de penser qu'un

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jour viendrait où reniant prodigue serait réintégré par elle dans le domaine de ses pères.

Lui, cependant, que faisait-il? Au tournant d'une allée, Madeleine le vit devant elle. C'était bien lui, c'était Maurice ; mais si pâle et si changé, qu'on eût dit le spectre de ce jeune homme. Hélas î il n'était plus, en effet, que le spectre de lui-même. Madeleine, éperdue, voulut se jeter dans ses bras ; son émotion échoua contre l'attitude glacée de cette morne figure. Après avoir fait remarquer que la soirée était fraîche, il offrit à sa cousine de la reconduire au château. Tandis qu'à son bras tremblait Madeleine, il marchait d'un pas assuré. 11 monta sans hésiter les degrés du perron. Seulement, lorsqu'il entra dans le salon et que Madelenie lui dit : C'est ici que votre père est mort î ses jambes parurent llécliir, il cacha sa face entre ses mains. — Ah! te voilà, toi ! ditil à Ursule, qui l'étouffait de ses enibrassemenls. Après quehjues conq)linients banals à l'adresse de sa cousine, il ra(()iil;i(|u»', |irrs de partir pour un long voyage d'où il espérait ne

pas revenir, il avait voulu revoir uue dernière fois la maison de son père et dire adieu à tout ce qu'il avait aimé. Au bout d'une heure il se retira dans sa chambre, la jeune lille ayant exigé qu'il ne cherchât pas d'autre gîte.

— Ah ! le malheureux ! aliî le malheureux ! s'écria-t-elle en fondant en larmes et en éclatant en sanglots.

Pour Ursule, elle était changée en pierre.

Maurice, en venant à Yaltravers, était décidé à n'y passer que quelques heures ; il devait en repartir aussitôt et retourner à Paris, pour régler ses affaires et achever les préparatifs du long voyage qu'il méditait. Sur l'insistance de sa cousine, il consentit à demeurer quelques jours auprès d'elle. Pendant ce temps, Madeleine put observer les ravages qui s'étaient faits -chez ce jeune homme, moins encore sur sa figure que dans son cœur et dans son esprit. Elle le vit souvent sombre, morne, railleur, rarement affectueux et bon. Il parut pourtant se préoccuper des intérêts de sa cousine. Un

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soir, pour l'acquit de sa conscience, il feuilleta du pouce les pièces du procès, estima l'affaire en bon chemin, et déclara, sans en rien savoir, que c'était chose jugée d'avance.

— C'est vous que cela regarde, mon cousin, lui dit la jeune fille en souriant.

— Moi, ma cousine !

— Ignorez-vous que, depuis la mort de votre père, ce domaine n'a pas changé de maître?

— 0 mon Dieu! ma cousine, répliqua Maurice d'un ton indifférent, vous feriez là de la générosité en pure perte. Il faut bien vous dire que je pourrais avoir tous les châteaux de France sans être pour cela plus heureux.

— Vous êtes donc malheureux, Maurice?

demanda la jeune fille d'une voix si douce et si triste, qu'elle eût amolli un cœur de rocher.

— Moi, ma cousine^ je suis le plus heureux des hommes.

Le; h'iidemain, Madeleine ;q)j)nt (|ue Maurice était parti sans hii dii(; adieu. 11 ot vrai (pie,

de retour à Paris, il lui écrivit pour s'excuser de ce brusque départ. Deux mois après, il écrivit encore. Ses préparatifs étaient achevés; dans quinze jours, il partait enfin. Sous une apparence railleuse, ces deux lettres se ressentaient du mauvais état de sonàme. La dernière surtout respirait un sombre découragement et de plus sombres espérances. A la première, Madeleine s'était sentie triste jusqu'à la mort; à la seconde, elle fut frappée d'épouvante.

Pendant ce temps, la procédure allait son train ; tous les pieux pèlerins dont Madeleine avait repoussé les vœux se réjouissaient déjà du mauvais tour que prenaient les affaires de la petite Allemande. Madeleine était seule à ne pas s'en préoccuper.

Ainsi qu'il l'avait annoncé, Maurice était prêt à partir pour un bien long voyage, en effet, puisque, de tous ceux qui sont partis pour le faire, pas un n'est encore revenu, et qu'à l'heure du départ, les plus intrépides ont senti leur cœur se glacer et leur front pâlir d'épouvante. Toutes ses dispositions étaient prises ; il ne lui restait plus qu'à dire un éternel adieu à ce monde qu'il allait quitter pour un inonde meilleur, à ce qu'on assure et comme il est permis de le croire, .sans trop présumer de la h()\ïU\ de Dieu. .Maurice était ai rivé là par une pente insensible, mais sûre. C'est une histoire si connue, si commune, tant de fois déjà racontée par des voi.x plus élocjuentes que la nôtre,

qu'il suffira d'en esquisser les principaux traits.

Voyez ce jeune homme : il a vingt ans au plus. Il entre dans la \ie qu'il n'a fait jusqu'ici qu'entrevoir à travers les songes enchantés de Ja solitude où il a grandi. Son enfance s'est écoulée à l'ombre du toit paternel, dans la profondeur des vallées. La nature l'a bercé sur son sein : Dieu n'a placé autour de lui que de nobles et pieux exemples. Le voici qui s'avance, escorté de tout le riant cortège que traîne la jeunesse après elle. La grâce réside sur son front : l'illusion habite dans son sein ; comme une fleur éclosc sous le cristal de l'onde, au fond de son regard on voit la beauté de son âme. 11 croit naïvement, sans efforts, à toutes les passions honnêtes, aux tendresses sans fin qui se perpétuent par delà le tombeau, aux serments échangés à la clarté des nuits sereines. Il n'a qu'une ambition, c'est l'amour. Eh bien î tandis que vous vous demandez sous quel souffle assez embaumé de si précieux trésors achèveront de s'épanouir, tandis que vous

cherchez quelle est est la Béatrix dont la mam assez pure osera cueillir cette virginité charmante, tout cela est déjà la proie de quelque cœur vicieux et corrompu. Les Béatrix n'arrivent jamais à temps, et lorsque enfin l'ange se présente, il ne lui reste plus qu'à glaner où le démon a moissonné.

Telle fut la première expérience que fit Maurice du monde et de la vie. Quelques femmes — elles sont rares — ont reçu du Ciel le don d'ennoblir et de féconder tout ce qui les approche : la douleur même qui nous vient d'elles est bénie. D'autres, au contraire, plus nombreuses, ont la funeste propriété de ces eaux qui pétrifient en peu de temps tous les objets déposés dans leur sein. Malheur, ah ! trois fois malheur au jeune homme confiant et crédule qui s'est piis au charme fatal, trop souvent répandu autour de ces créatures décevantes l Maurice y perdit la meilleure portion de luiinénie ; cl, comme c'est le propre des âmes fail)les et ardentes de toucher à tous les extrêmes, i\ sortit (!<' là en insultant à l'hunianilé

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tout entière. S'il est de nobles cœurs qui se retrempent et se purifient dans le sang même de leurs f3lessures, il en est d'autres qui s'y aigrissent et finissent par s'y corrompre, Maurice n'imagina rien de mieux que de donner tête baissée dans cette sorte de pbilosopbie railleuse qui consiste à persifler les sentiments qu'on appelle exaltés, et à considérer comme des chimères tout ce qui ne rentre pas dans le cercle des jouissances matérielles : philosophie d'antichambre, autrefois réservée aux valets dans les comédies, à l'usage des Frontm et des Gros-René, et dont certains beaux esprits de nos jours ont eu la prétention de faire la doctrine de la raison, la théorie du bon iioût et de l'éléojance. Ces âmes avortées n'ont d'autre occupation que de rabaisser à tous propos ce qui relève la nature humaine, estimant que les mots d'enthousiasme et de poésie, d'héroïsme et d'amour, de patrie et de liberté, n'ont été créés que pour servir à l'amusement de leur médiocrité. Maurice devint bientôt un des disciples les plus fervents

de ce scepticisme moqueur. Une fois sur cette pente, on va vite. D'abord on se persuade aisément que ce n'est qu'un jeu, et en effet pendant longtemps ce n'est qir'un jeu. Quoi qu'on dise pour prouver le contraire, on a toujours en soi, dans toute leur virtualité, ces sentiments dont on fait si bon marché d'ailleurs. On sait qu'à l'occasion on les retrouvera, et qu'au premier appel un peu sérieux aucun d'eux ne fera défaut. On se repose là-dessus, et l'on ne s'aperçoit pas qu'à ces forfanteries de vice, à ces parades d'incrédulité, le sens moral se dégrade; on découvre, un beau matin, qu'à force de s'entendre railler et persifler, ces sentiments sur lesquels on comptait comme sur un corps de réserve ont pris le parti de plier bagage et de déloger sans bruit. Ainsi, après avoir commencé par valoir mieux au fond qu'on ne se plaisait à le hnsser croire, on finit par être en réalité ce (pi'on a voulu paraître.

Maurice se tournait encore de temps en temps vers Vallravers ; m;iis trop de liens l'en-

laçaient et le pressaient de toutes parts. Une fois qu'on a mis le pied dans les broussailles de la vie, il n'est pas aisé d'en sortir. Les lettres de son père l'irritaient sourdement; quoique tendres et bien maternelles, les remontrances de la bonne marquise le faisaient sourire de pitié ou bondir comme un lion blessé. C'était fort la mode, parmi la jeunesse d'alors, de tenir en très-mince honneur ce qu'on avait autrefois la faiblesse de vénérer à Lacédémone. La Restauration finissait ; on touchait à cette crise sociale qui s'annonçait comme devant changer la face du monde, et je ne sache pas qu'aucune époque ait poussé plus loin que celle-là le mépris de toute règle et l'absence de tout respect. A son insu, Maurice s'était imprégné de cet esprit de révolte qui courait dans l'air, et vers lequel le poussaient naturellement les ardeurs de son sang et la longue de son caractère. Hélas ! qu'il y avait déjà loin de ce jeune homme à celui que nous avons connu paré de tant de grâces et d'illusions, affectueux, charmant, bon pour tous! C'est qu'il en est de

ces organisations poétiques et fragiles comme du verre, doux au toucher tant qu'il est intact, mais tranchant dès qu'il est brisé î

Cependant Maurice ne faisait que battre le pavé de Paris, manger son blé en herbe, et cultiver son intelligence tout juste assez pour n'avoir pas Tair d'être arrivé la veille du Congo. Au rebours des grands cœurs, qui, lorsqu'ils sont blessés profondément, s'enfoncent dans la solitude pour y guérir en silence ou pour achever d'y mourir, il s'était lancé à corps perdu dans le tourbillon des distractions vulgaires. Le désœuvrement et l'ennui qui succède aux orages de la passion l'y plongèrent chaquejour plus avant. Étrange remède aux plaies de l'àme, qui consiste à les laver avec la fange du ruisseau ! Il est à plaindre, le jeune homme qui ne sait pas respecter sa douleur ; il montre, en l'outrageant, qu'il ne méritait pas d'être heureux. Beau, généreux, prodigue, celui-ci ne tarda pas à se faire un nom dans ce monde é(|uivoque, où se sont réfugiées les mœurs de la régence, moins l'élégance des manières et le

charme du savoir-vivre. On parla de ses duels et de ses chevaux, de ses dettes et de ses succès dans les ruelles. De chute en chute, un jour il se rencontra face à face avec la débauche. Il regarda le monstre sans pâlir, et lui jeta le reste de sa jeunesse à dévorer.

Ce fut au milieu de ces désordres que le surprit la dernière lettre de son père. Cette lettre était belle et touchante, sans vame colère ni puérile déclamation. Maurice, en la lisant, sentit, sous l'aiguillon du remords, se réveiller tous ses nobles instincts. A cette voix auguste et chère, ses sanglots éclatèrent, des larmes jaillirent de ses yeux, un cri d'amour sortit enfin de cecœur depuis longtemps silencieux et fermé. 11 allait partir, il partait, il s'arrachait aux funestes étreintes, quand il apprit que son père était mort. Jeunes et pleins de jours, trop souvent nous oublions au loin que les jours de notre père sont comptés; nous remettons de mois en mois à nous acquitter en tendresse, et presque toujours c'est sur une tombe que nous apportons avec nos pleurs l'offrande d'une piété tardive.

MADELEni:. 95

Maurice fut atterré. 11 eut la fièvre ei le délire. Sous prétexte de le consoler, ses amis, disons mieux, ses complices, se pressèrent à son chevet, si bien que le <?oup qui semblait devoir achever de rompre les mauvais nœuds ne servit qu'à les resserrer plus étroitement qu" jamais. Que serait-il allé faire d'ailleurs à Yaltravers? Après d'inutiles efforts pour le dompter et s'en rendre maître, il trouva plus commode de s'abandoner au flot bourbeux quirentraiiiait. C'est qu'il est rude à remonter, ce courant si facile à descendre ; c'est que le gouffre où il conduit a d'étranges fascinations, ignorées de ceux qui n'ont navigué que dans des eaux pures et paisibles. Cependant, de plus en plus iiienarante, la réalité commençait à le harceler. Les embarras se multipliaient autour de lui, car le désordre des sentiments mène droit à tous les désordres. Pour apaiser l'hydre de la dette et combler l'abime béant sous ses pieds, Maurice dut forcément se résigner à hiisser vendre aux «nchères le château où il était ne ei icddiiiiiine de s<^s pères, lîref, il en Nint iiiaeiisibleimiit a

^e mêler à ce groupe de roués émérites tju'on voit à Paris, sans patrimoine, sans carrière et sans position, jouant gros jeu, menant grand train, écrasant de leur fortune inexpliquée les honnêtes gens qu'ils méprisent et qui, Dieu merci î le leur rendent bien.

Quoi qu'on puisse faire pour y échapper, il Tient inévitablement une heure où, créancier impitoyable, la destinée frappe à notre porte, son mémoire à la main. Vainement, lorsqu'elle se présente, s'aviserait-on de vouloir renouveler la scène de don Juan avec M. Dimanche ; il faut bon gré, mal gré, s'exécuter et, séance tenante, régler ses comptes avec elle. On a dit, on a répété que l'homme est le jouet du hasard. Je ne connais pas, pour ma part, de logique plus serrée ni plus inflexible que celle de la vie humaine. Tout s'y lie, tout s'y enchaîne ; pour qui sait démêler les prémisses et attendre patiemment la conclusion, c'est bien certainement le plus rigoureux des syllogismes. Ainsi, pour Maurice, ce qui devait arriver arriva : l'heure fatale le surprit acculé dans une im-

passe, sans autre issue que le suicide ou le déshonneur.

C'était une âme pervertie, mais non pas une àme perverse. Au plus fort de ses débordements, on avait pu retrouver en lui le sceau de son origine et, quoique singulièrement altérée, l'empreinte d'une grandeur native. Dans un monde où la pauvreté de l'éducation se prélasse au milieu du luxe des ameublements, dans cette tourbe de parvenus où, comme dans les Précieuses ridicules^ on peut voir des paleironiers se donnant des airs de marquis, ce jeune homme avait apporté, lui du moins, des façons élégantes et chevaleresques, un esprit aventureux et fier. Dans la nuit profonde où il s'était <'garé, il avait jeté de magnifiques éclairs. Entre les deux issues qui lui étaient offertes, il n'hésita pas. Depuis longtemps d'ailleurs son .suicide moral était accompli : il ne lui restait plus qu'à s'ensevelir; et le morne ennui (jui le consumait, le dégoût (ju'il avait de lui-même plus encore (juc de toutes choses, devaient le jiousser tôt ou tard versccvulj^airedénoùment,

facile à prévoir dans une époque où il n'dtait pas rare de rencontrer des enfants de vingt ans qui désespéraient de la vie.

Sa résolution une fois prise, trop fier jusque dans son abaissement pour consentir à quitter l'existence comme un débiteur insolvable qui s'enfuit devant les huissiers, il fit vendre sa métairie du Coudray, à laquelle il s'était abstenu de toucher, uniquement en vue de Madeleine ; car, bien qu'il n'eût gardé dans son sein qu'une image effacée de sa cousnie, il avait pourtant prévu le cas où cette enfant serait tombée dans la pauvreté. Rassuré là-dessus, puisqu'il savait que Madeleine possédait en propriété légitime le domaine de Yaltravers, il aliéna, pour acquitter les nouvelles dettes qu'il avait contractées, Tunique et dernier débris de l'héritage paternel; puis, par ce vague besoin d'émotions qui ne s'éteint jamais en nous, il voulut revoir, avant de mourir, le coin de terre où il était né.

Ce retour au lieu natal, sur lequel il avait comjité peut-être pour raviver en lui la jeunesse.

ne servit qu'à lui montrer dans toute sa stérile nudité l'appauvrissement de son être. A peine reconnut-il les sentiers où tant de fois il avait passé entre la marquise et le chevalier; il revit sans émotion cette belle nature qu'il avait tant aimée, qui l'avait vu jeune et beau comme elle. Quand il vint s'asseoir sur le seuil de la maison où son père était mort, pas une larme ne tomba de son aride paupière. Juste punition des àmcs souillées qui, après avoir outragé tout ce qu'il y a de saint et de respectable ici-bas, s'avisent <le venir un jour se désaltérer à la source des pures émotions ! Elles n'y trouvent que du ^Tovier.

Croire que ce jeune homme allait se régénérer au contact de cette suave créature que lions a[)pcIons Madeh'ine, c'eut été s'abuser éliaijgenieiit et se préj)arer d'amères déceptions. Lévite grossier du culte de la beauté sensuelle, (pie p()uv;iil-il c()m|)reiidre à cette beauté virginale ? Noii-seuleiiieiit, en la revoyant, il ne fut pas touché de tant de ^iiàcc ; mais encore, après l'aNoir cxamiiice ciirieusc-

iniverait^

•1ÔU0TH6CA

dOO MADELEINE.

ment comme il aurait pu faire d'un marbre ou d'un tableau, il reconnut que sa cousine manquait décidément de caractère. Tout ce qu'il éprouva près d'elle se réduisit à ce vague sentiment de gêne et de contrainte qu'éprouvent presque toujours les débauchés lorsqu'ils se rencontrent par hasard avec une femme chaste. Blasé depuis longtemps sur l'attendrissement des adieux, il partit un matin comme il était venu, sans en rien dire à personne.

De retour à Paris, il se hâta de mettre ordre à ses affaires. Déjà, avant son départ, il avait réformé sa maison, congédié ses gens, vendu ses équipages. Le prix de la vente du Coudray acquitta ses dernières dettes. Cela fait, il se trouva à la tète d'un millier d'écus; c'était plus qu'il n'en fallait pour arriver au terme du vovaire. Libre de tout soin, il se tint à l'écart, décidé à ensevelir dans la retraite le peu de jours qu'il lui restait à passer sur la terre. S'il avait mal vécu, il voulait du moins bien mourir, c'est-à-dire avec dignité, car il ne croyait à rien>

MADELEINE. lOi

et le malheureux ne se préoccupait pas plus de Dieu que des hommes. L'image de Madeleine elle-même n'éclaira pas d'un pâle reflet le soir anticipé de sa vie. Il ne se surprit pas une fois à penser avec mélancolie à cette douce figure. Dans son lâche égoïsme, il ne se souvint pas qu'un procès remettait sérieusement en question la fortune de sa cousine et sa destinée tout entière.

L'heure approchait. S'il attendait encore, ce n'était pas qu'il faiblît ni qu'il hésitât. Seulement après tant de fatigues et de vaines agitations, il s'oubliait à goûter le calme et le silence qui se font autour de la pauvre âme humaine, lorsque, près de partir et sa tâche accomplie, elle sait qu'elle n'a plus rien à faire ici-bas. Bientôt tout en lui parut annoncer la résolution arrêtée d'une fin prochaine. Il avait écrit à Madeleine la lettre des derniers adieux. Ses pistolets étaient cliurgés ; j)lus d'une fois il en avait appuyé sur son front les lèvres de bronze, comme pour s'essayer au baiser glacé de la mort. Enfin, et c'est \<i (pi'oii aurait pu voir (pi'il (ouchait

102 )IADELEI>-E.

au moment suprême, il s'occupa d'anéantir

tous les vestiges de son passé, afin de n'avoir à

laisser qu'un cadavre aux commentaires ae la

curiosité.

YII

Sorti le malin de Paris, il y était revenu le soir, après avoir erré tout le jour dans les bois de Lucienne et de la Celle. Jamais la vie n'avait pesé sur lui d'un poids si lourd, il n'avait jamais senti si profondément le néant de son cœur, l'épuisement de ses facultés. Rentré chez lui, il prit une cassette et l'ouvrit ; les lettres qu'il avait reçues en des temps meilleurs s'y trouvaient entassées pèle-méle, sans plus d'ordre et desoin(pi'il n'en avait apporté dans l'arranj^^ement de toute son existence. Lettres de famille et lettres d'amour, fleurs desséchées, rubans fanés, boucles de cheveux, il y avait là tout le poémc de sa jeunesse. Quand il souleva le couvercle d'une main nidiiis pieuse et moins émue

qu'il ne nous plairait de le dire, quoique inaccessible depuis bien des années aux sensations de cette nature, il ne put s'empêcher de tressaillir au parfum des jours heureux qui s'en échappa comme une bouffée de printemps.

Parmi les quelques lettres qu'il relut avant de les offrir une à une à la flamme, le hasard glissa précisément celle que sa cousine lui avait écrite naguère à l'insu du chevalier et de la marquise, et qu'il avait laissée sans réponse. Pour la première fois, il la lut tout entière, en souriant çà et là au charme naïf qu'il y découvrait. Quand le feu eut tout consumé, Maurice retira de la cassette vide un médaillon qu'il regarda longtemps d'un air sombre. En y touchant, il avait frissonné comme au contact d'une vipère. En le reconnaissant, il fut saisi d'un tremblement nerveux, son front se chargea de tempêtes, et de sinistres éclairs partirent de ses yeux, tout à l'heure éteints au fond de leur orbite. C'était le portrait de la première, de la seule femme qu'il eut aimée. La figure était belle, d'une beauté morne et fatale : à l'examiner attentivement,

on croyait voir un sphinx mystérieux proposant aux passants son cœur pour énigme, et dévorant les msensés qui se présentent pour le deviner. Après plusieurs minutes de farouche contemplation, par un mouvement de haine et de colère, Maurice jeta lom de lui le mince et fragile ivoire qui alla se briser contre la plaque du foyer. Épuisé par ce dernier effort, il s'était affaissé sur un divan, son pâle visage caché entre ses mains. Il demeura ainsi près d'une heure. En relevant la tète, il aperçut, debout près de lui, Madeleine qui le regardait avec un triste et doux sourire. 11 pensa d'abord que c'était une hallucination de ses sens surexcités : un instant il crut voir l'ange de la mort venu pour l'assister; mais il n'était plus homme à s'arrêter lorigtenqis à de si poétiques images.

— \ous! c'est vous, Madeleine! que me voulez-vous? (jue deniijndez-vous? Quelle fantaisie ou |(liitot (|U('l intérêt vous ;iiiiène?I)e foute faron ce n'est pas ici votre place.

— Oui, mon cousin, c'est moi, répondit la jeune iille qui lu; parut m troublée ni .surjirise

de ces paroles dites coup sur coup d'un ton bref et presque brutal. C'est moi, ou plutôt c'est nous, ajouta-t-elle, car votre sœur Ursule est ici, à deux pas, dans votre antichambre. Je n'ai pu décider l'excellente créature à se séparer de moi. Peut-être ne vous déplaira-t-il pas de voir de temps en temps son honnête et bonne figure.

— Quelle idée vous a prises de quitter votre nid? demanda brusquement le jeune homme. Qu'ètes-vous venues chercher dans cette ville infâme? Vous ne savez pas que l'air qu'on y respire est empesté ; vous ignorez qu'on y meurt de dégoût, de tristesse et d'ennui. Ursule et vous, toutes deux à Paris ! Pauvres enfants, partez bien vite ; retournez à Valtravers, restez à l'ombre de vos bois.

— Mais, mon cousin, vous en parlez trop à votre aise, répliqua doucement Madeleine; à votre tour, vous ne savez pas que ce procès que je devais si bien gagner, je Tai perdu en dernier ressort ; vous ignorez que Valtravers ne m'appartient plus, et que j'en suis absolument

MADELEI>E. 107

au même point que le soir où vous m'avez rencontrée au fond de ces bois dont vous me conseillez l'ombrage.

— Vous avez perdu votre procès î Valtravers ne vous appartient plus î s'écria Maurice avec un sentiment d'épouvante.

— Mon Dieu î oui, mon cousin. Ce n"est pas une raison pour insulter à la justice Immaine. Ah ! le ciel m'est témoin que je ne regrette pas la richesse. Il m'est pénible seulement de penser qu'on n'a pas respecté la dernière volonté de notre chère et bien aimée marquise. Je dois vous dire aussi que je m'étais bercée de l'espoir que ce beau domaine et ce château qui m'étaient échus retourneraient plus tard soit à vous, soit à vos enfants.

— Mes enfants n'auront besoin de rien, et ce n'est pas de moi qu'il s'agit, repartit Maurice d'un ton de plus en plus bref et cassant. Pourquoi n'avoir pas accepté cette métairie du Coudray (juc je vous offniis ; pounpioi me l'avoir laissé vendre? pourfpioi ne m'avoir pas dit alors que vous pouiricz un j<iin" vous lr(juver sans

ressources ? Ce jour est arrivé : qu'allez-vous devenir ?

— Ne me grondez pas, mon cousin. Vous voyez bien que je n'ai pas douté de votre cœur, puisque c'est à lui que je suis venue m'adresser. Je vous jure que je n'ai pas un instant hésité. Je me suis dit : Mon cousin est désormais le seul appui qu'il me soit permis d'implorer en ce monde. 11 sait que j'ai tendrement aimé son vieux père, et qu'à tout prendre je suis une bonne fille, digne peut-être de son intérêt. Je le connais, il est généreux. J'irai me mettre sous sa sauvegarde. Je suis certaine qu'il ne me repoussera pas. Là-dessus, j'ai fait mon petit paquet, comme autrefois quand je quittai Munich ; puis, après m'être agenouillée sur le seuil qui m'avait été si hospitalier, après avoir dit un bien long, un bien triste adieu à la maison où j'avais achevé de grandir, à ces doux lieux que je ne devais plus revoir, je suis partie, et me voici. Maurice, n'ai-je pas bien fait? Pensez-vous que j'aurais dû agir autrement?

Maurice ne répondit pas. Assis sur le divan en facfc de Madeleine, il la regardait d'un air de morne stupeur, comme un homme qui ne sait s'il veille ou s'il est endormi. Il n'était pas besoin d'une rare perspicacité pour deviner sur son front ce qui se passait dans son àme. Madeleine ne parut pas s'en apercevoir. Elle ajouta pourtant avec une dignité souriante :

— Surtout ne craignez pas, mon cousin, que je sois jamais un embarras sérieux dans Yotre existence. Je ne prétends gêner en rien vos habitudes ni votre liberté. J'ai des goûts simples et modestes ; ma pauvreté ne sera guère lourde à votre fortune. Je vous prierai seulement de renoncer, pour quelque temps du moins, à ce long voyage que vous méditiez. Vous ne voudrez pas m'abandonner seule et sans protection dans cette grande ville que vousmême dites infâme. Vous resterez, vous ne partirez pas. C'est votre noble père, c'est l'aimable marquise, qui vous en prient par ma voix; c'est aussi ma sainte mère qui, avant d'expirer, me conlia ,ni fil^ dj sa sœur. Happelcz-vousla

lu

lettre qu'en mourant elle me laissa pour unique héritage. Si vous l'avez oubliée, tenez, Maurice, la voici, liscz-la.

Le fait est que Maurice n'avait jamais lu cette lettre. Comme c'était la seule chose qui lui restât de sa mère, le lendemain de son arrivée à Yaltravers, l'orpheline ayant prié son oncle de la lui rendre, le bon chevalier s'était empressé d'accéder à ce pieux désir. Au milieu des préoccupatipns qui l'agitaient déjà, il n'était pas surprenant que ce jeune homme ne se fût pas inquiété de vérifier les titres qui constataient l'identité de Madeleine, ni de connaître de quelle façon sa tante de Munich écrivait le français. C'avait été naturellement le moindre de ses soucis. Son père lui avait dit : Voici ta cousine. Maurice avait embrassé l'étrangère sans en demander davantage. Plutôt par embarras que par curiosité, il prit machinalement le papier que lui présentait la jeune fille ; et, après l'avoir déplié d'une main distraite, il se mit à le parcourir d'un œil indifférent et sec.

MADELEI>E. ill

Quoi qu'on puisse en penser et quoi qu'il en pensât lui-même, ce n'était pas un cœur profondément endurci. Sous les callosités de la surface, il y avait quelques fibres qui n'étaient pas frappées d'une paralysie complète, et qui pouvaient vibrer encore au souffle d'une émotion puissante. Il avait surtout conservé, non pas, il est vrai, dans toute sa fraîcheur ni dans toute son intégrité, la plus précieuse et la plus funeste des facultés que l'homme ait reçues de la colère et de la miséricorde divines, celle qui s'éveille en nous la première, et qui ne meurt qu'après toutes les autres, bienfait à la fois et malédiction, poison et dictame, supplice infernal, enchantement céleste, force surhumaine ajoutée à nos joies et à nos douleurs : en un mot, l'imagination.

En relisant cette lettre, dont les caractères, usés par les pleurs et par les baisers, avaient passé d'abord sous les yeux de son père, Maurice se ra[)p('la peu à peu tous les détails de la soirée d'automne où, pour la j)remière fois, Madeleine lui était apparue. Il levit la forêt

ombreuse, la clairière inondée des feux du couchant, la grille du parc, et, sur le perron dont la petite Allemande montait lentement les degrés, le chevalier et la marquise se levant pour lui faire accueil. Il s'émut à ces images; un maigre filet d'eau vive perça les flancs arides du rocher; mais, aux dernières lignes, qui ne s'adressaient qu'à lui seul, quand il lut ces mots : « Et toi, que je ne connais pas, mais que je me plaisais à réunir si souvent avec ma fille dans un même sentiment de tendresse et de sollicitude, fils de ma sœur, si ta mère t'a donné son àme, tu seras bon aussi et fraternel

pour ma bien-aimée Madeleine » le rocher

éclata, et pendant un instant la source, si longtemps captive, jaillit à flots abondants et pressés. Tandis que Maurice étouffait ses sanglots entre les coussins du divan où il était assis, Madeleine le regardait en silence, debout, les bras croisés sur sa poitrine, l'air triste et grave, comme une jeune mère près du berceau de son enfnnt malade.

— Maurice, mon ami, mon frère, qu'avez-

MADELEI>"E. 113

VOUS, demanda-t-elle enfui d'une voix caressante. Il la fit asseoir près de lui, il lui prit les mains dans les siennes, et là, sous le coup de rémotion encore frémissante, il raconta de sa vie tout ce qu'il pouvait en raconter sans trop effaroucher l'àme virginale suspendue à ses lèvres. Il dit la perte de ses illusions, les désordres où l'avaient précipité la douleur et l'ennui, ses égarements, sa ruine complète, son profond dégoût de l'existence, sa ferme résolution d'en finir ; il dit tout. On peut se faire aisément une idée de ce que dut être ce récit. Maurice s'y posa, avec une secrète complaisance, en héros du désenchantement et en poétique victime des réalités de la vie, tant est grand l'orgueil de la faiblesse humaine ! Il courait alors par le monde des théories qui représentaient la débauche comiiic la seule voie (jui soit ouverte à l'énergie des fortes âmes. Maurice en toucha rpiehjues mots. Il accusa la terre et le ciel, et bref, dans rimmohition qu'il fit de la société tout entière, il n'y eut guère que lui (Tépargné.

Madeleiiie Técoutait d'un air de tristesse rêveuse et de mélancolique pitié. Lorsqu'il eut achevé de parler , elle demeura longtemps silencieuse, dans une attitude pensive et recueillie.

— C'est une étrange histoire, dit-elle tout à coup assez gaiement en levant vers lui ses beaux yeux, dont les révélations qu'elle venait d'entendre n'avaient pas altéré un seul instant le limpide azur; malheureusement, je dois vous avouer, mon cousin, que je n'y ai pas compris grand'chose. C'est trop fort pour l'intelligence d'une pauvre fille qui arrive de sa province, où elle a grandi simplement entre des cœurs honnêtes et contents de peu. On ne m'a pas habituée là-bas à des sentiments si extraordinaires, et, malgré ses vicissitudes, j'avais cru jusqu'ici que la vie était encore un assez beau présent de Dieu. Ce que je vois de plus clair dans ce que vous venez de me dire, c'est que vous avez dissipé votre patrimoine, et que, si je n'ai rien, vous avez tout autant. 11 n'y a pas là sujet à se désespérer. Seulement, à votre

MADELEINE. il5

tour, qu'allez-vous devenir? que prétendezvous faire ? Vous tuer ? vous ne le pouvez plus. Je ne suis pas venue m'adresser seulement à votre fortune. J'ai compté, en partant, moins sur votre or que sur votre affection. Quoique ruiné et pauvre comme moi, vous n'en restez pas moins mon soutien légitime, mon appui naturel. Soyez vous-même votre juge. Nos mères étaient sœurs. Toutes deux sont là-haut qui nous voient et nous écoutent. Quand je parus sur votre seuil , votre père m'ouvrit ses bras, et je dcvms sa fille bien-aimée. C'est moi qui vous remplaçai près de lui, moi qui fus le dernier sourire de sa vieillesse. Je l'aidai à mourir, et ma main lui ferma les yeux. Cependant, orpheline'pour la deuxième fois, me voici seule, sans ressources, sans autre protection que la vôtre, dans un monde semé d'écueilset quejene connais pas. Maurice, répondez : pensez-vous que votre vie vous appartienne ?

Kcrasé sous le poids des devoirs qui venaient d'éclater comme la foudre sur sa tète, aussi

ttfi MADELEINE.

épouvanté de robligation de vivre qu'il 1 eût été, en des jours plus heureux, de la nécessité de mourir, scellé à l'existence comme un forçat qui, près de voir tomber sa chaîne, sent qu'on la lui rive au pied plus étroitement que jamais, Maurice ne répondit que par une explosion de désespoir. Que pouvait-il pour sa cousine, lui qui ne pouvait rien pour lui-même? De quel secours pouvait-il être, lui qui ployait sous le faix de sa destinée?

— Allez-vous-en ! partez ! laissez-moi ! s'écria-t-il avec exaltation. Respectez mon malheur, n'insultez point à ma détresse. Du rivage où vous êtes n'appelez pas à votre aide un infortuné qui se noie ; ne demandez pas d'appui au roseau battu par les vents.

— Ami, répondit Madeleine, appuyons-nous l'un sur l'autre, et nous résisterons aux vents contraires. Tendons-nous l'un à l'autre une main secourable, et nous échapperons ensemble au flot qui menace de nous engloutir ; nous arriverons, u'un commun effort, au rivage où je ne suis plus, quoi qu'il vous plaise d'en penser.

MADELEI>'E. 117

Yoyons, Maurice, ayez du courage. Au lieu de vous pleurer et de vous ensevelir, relevez-vous. La mort n'est qu'une expiation stérile. Vivez, soyez un homme enfin. La réalité seule est féconde ; il ne s'agit que de savoir la comprendre et l'aimer. Nous sommes pauvres ; mais estce pour rien que nous avons reçu du ciel l'intelligence, la force et la santé? Nous ferons, mon cousin, comme tant de gens qui nous valent, comme ont fait autrefois la marquise et le chevalier. Nous travaillerons comme deux enfants du bon Dieu.

Cette perspective ne parut pas charmer Maurice, qui laissa échapper un geste violent où se trahirent à la fois le dédain et la colère.

— Je ferai des bilboquets, n'est-ce pas?dcmanda-t-il en haussant les épaules.

— Pourquoi pas, mon cousin? Votre père en a bien fait. Il était tout aussi bon gentilhomme que vous, j'imagine.

Maurice se leva, fit deux fois le tour de sa chambre, et vint s'arrêter brusquement devant Madeleine.

— Allons, Maurice, un bon mouvement! s'écria résolument la blanche et douce créature.

— Eh bien, ma cousine, soyez satisfaite, dit-il d'un ton peu affectueux, poli tout au plus. Je ferai pour vous ce que je n'aurais certes pas fait pour moi : je vivrai.

— Merci, mon cousin ! dit Madeleine d'une voix attendrie. Ah! vous êtes bon, et je savais bien que vous ne me repousseriez pas ! ajoutât-elle en lui prenant une main qu'elle pressa contre son sein ému. Je prierai Dieu matin et soir pour qu'il répande sur votre tête la rosée de ses bénédictions.

— Bien, bien, ma cousine, répondit Maurice en retirant d'assez mauvaise grâce sa main, qu'il mit dans son gousset. Dieu doit avoir fort à fan-e, et ce n'est vraiment pas la peine de le déranger pour SI peu. Je vivrai ; mais à la condition que, lorsque nous aurons assuré votre destinée, je redeviendrai libre et maître de la mienne.

— C'est tout simple, cela, dit la jeune fillo. J'ai déjà des projets d'organisation ; nous eu

causerons fraternellement. Je suis sûre d'avance que vous les approuverez. Le ciel et vous aidant, je ne demande pas plus de deux ans pour m'asseoir convenablement dans la vie.

— Deux ans! vous demandez deux ans! s'écria le jeune homme avec un mouvement de stupeur qu'il ne chercha pas à dissimuler.

— Est-ce trop exiger de vous? Soyez sur, mon ami, que je ne négligerai rien pour abréger ce temps d'épreuve, dit Madeleine en souriant tristement.

Maurice termina l'entretien par un geste d'héroïque résignation.

Sur ces entrefaites, Ursule, n'y tenant plus, se précipita comme une trombe dans la chandjre , et se jeta au cou de son jeune maître, qui se déroba avec humeur aux bruyantes effusions d'une tendresse intempestive.

Debout dans l'embrasure d'une fenêtre, pâle, immobile et les poings serrés, il regardait tour à tour ces deux fenmies; il se disait sans ju'riphrasc qu'il les avait toutes les deux sin les bras; et, malgré lui, frémissant de haine et de

rage, il sentait s'allumer dans son coeur des ap^ petits de bête fauve prête à se jeter sur sa proie. Cependant il se faisait tard. On remit au lendemain le soin de régler Tavenir, et Maurice reconduisit Madeleine jusqu'à la porte du petit hôtel où les deux voyageusesétaientdescendues. Il dut subir pendant le trajet les questions provinciales et les ébahissements saugrenus d'Ursule, qui, prenant l'éclairage des rues pour un signe non équivoque de publique réjouissance, et ayant vécu de tout temps dans l'intimité des saints du calendrier, demandait naïvement si c'était en l'honneur de saint Babolein qu'on avait illuminé la ville. Ces enfantillages, qui, dans d'autres circonstances, auraient singulièrement diverti Maurice, achevèrent de l'exaspérer. Il revint par les quais déserts, plongeant çà et là un regard avide dans l'eau noire et profonde du fleuve, qui semblait l'attirer. Rentré dans son appartement, il alla droit à sa boîte de pistolets, qu'il ouvrit ; il demeura quelques minutes à les contempler d'un œil ardent et sombre.

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— Dormez, dit-il enfin en abaissant lentement le couvercle ; dormez, amis fidèles, jusqu'au jour de la délivrance, où je viendrai vous réveiller.

Le lendemain, après quelques heures d'un sommeil fiévreux, Maurice se leva, honteux de sa faiblesse, furieux contre Madeleme, exaspéré contre lui-même. Que lui importait, après tout» la destinée de sa cousine? En bonne conscience» que devait-il à cette enfant? De quel droit, à quel titre était-elle venue s'imposer à lui? Etait-ce sa faute si elle avait perdu son procès? Quoi ! parce qu'une tante qu'il n'a jamais connue s'est avisée de rendre l'àme, d'expédier en France une fillette dont il ne s'est jamais soucié ; parce qu'une petite Allemande dont il soupçonnait à peine l'existence a frappé, par un soir d'automne, à l;i poile de Valtravers, le voici obligé de vivn' et de se résigner au rôle de

tuteur, au moment d'eu linir et de se réfugier dans les bras de la mort 1 Depuis quand les cousins avaient-ils mission d'escorter leurs cousines à travers la vie ? Que ferait-on de plus pour une sœur? Madeleine, d'ailleurs, n'était plus un enfant. Tout compte fait, elle avait bien de vingt-deux à vingt-trois ans ; à cet âge, les orphelines ont cessé d'être intéressantes. Celle-ci abusait décidément de l'avantage d'être sans famille. Et puis, franchement, que pouvait-il pour elle ? Ses ressources étaient épuisées ; il n'avait rien en propre, pas même les meubles de son appartement, qui représentaient le prix •de ses loyers. S'il avait résolu de se tuer, c'est -que c'était son bon plaisir; le fait est qu'au point oii il en était arrivé, toute autre détermination l'eût mis dans un singulier embarras. Travailler î le mot ne coûte rien ; mais, lorsqu'on a pris racine dans la corruption et dans roisivctè, ce n'est pas chose si facile de se transplanter et de s'acclimater dans les régions de l'ordre et du travail. Enfin Maurice se rendait justice et s'appréciait lui-même avec une mi-

riADELEINE. 125

partialité rigoureuse. Il n'avait pas plus de prétentions à la continence de Scipion t[u'à la chasteté de Joseph ; et, bien que sa cousine ne lui parût ni belle ni désir^jble, quoique cette suave figure n'eût jamais rien dit à ses sens dégradés, cependant il se connaissait. Il avait sondé son cœur ; il savait ce que les huit années qui venaient de s'écouler y avaient déposé de vasG : il se disait qu'au premier choc imprévu toute cette fange, aujourd'hui croupissante, pourrait bien s'agiter et remonter à la surface.

Il en était là de ses réflexions, irrité, confus, prêt à rompre les engagements qu'il avait si étourdiment contractés la veille, lorsqu'il vit sa cousine, accompagnée d'Ursule, entrer en souriant dans sa chambre. Madeleine était simplement vêtue d'une robe montante de coutil gris, sans autre ornement qu'une rangée d'olives d'ivoire j)artant du haut du corsage et se contiiniaiit \v long de lajujx', cpii tombait à plis droits ju:^(ju'à Icne.l ii ( hàl»; decrêpc de Chine blanc sans bnjderies dessinait les contours de

sa taille et de ses épaules, qui avaient encore la svelte élégance et la grâce déliée des formes de l'adolescence. Deux nattes sévères de cheveux descendaient le long de ses joues dont un chapeau de paille à jour, doublé de taffetas cerise, encadrait la mate blancheur. Elle tenait à la main une ombrelle de moire bleue à manche de bois blanc tout uni ; un petit sac de filet pendait à son bras. Habitué depuis longtemps aux femmes magnifiquement harnachées, Maurice trouva que sa cousine avait l'air d'une grisette. Il est bien rare qu'on ait perdu le goût des choses honnêtes sans perdre en même temps l'instinct du vrai beau, tant ces deux sentiments sont intimement liés entre eux. Pour Ursule, parée de ses plus riches atours, elle portait le costume des filles de son pays, souliers découverts, à boucles d'argent, jupon court, coiffe extravagante, qu'elle avait encore exagérée dans l'intention de se rendre agréable à son frère de lait. La jambe vigoureuse, la hanche forte, le corsage opulent, lesdents blanches et la bouche vermeille, elle sentait d'une

lieue son cru limousin. Pour le coup, en la voyant ainsi attifée , Maurice pensa tomber à la renverse.

A peine entrée, comme si elle eût été dans le secret des hésitations de son cousin, Madeleine le fit asseoir près d'elle, et, sans lui laisser le temps de revenir sur ce qui avait été arrêté la veille, elle expliqua de quelle façon elle enlendait l'arrangement de leur existence. Ils allaient s'occuper d'abord de trouver, dans un quartier silencieux, sous le même toit, deux petits appartements, l'un pour Maurice, l'autre pour elle et pour Ursule, où ils s'installeraient simplement, ainsi qu'il convenait désormais à l'humilité de leur condition. Madeleine avait sauvé de son naufrage quelques diamants qu'elle tenait de la bonne marquise, et qu'elle avait cru pouvoir emporter sans scrupule. Le prix qu'ils en retireraient devait suffire aux frais de leur installation et les mettre en même temps à l'abri des premiers besoins. Pourvu qu'elle 8C sentit dirigée par une main ferme, abritée sous un cœur lidèlc, Madeleine n'était pas

«mbarrasséc d'assurer sa vie ni de se bâtir un nid selon ses goûts. Elle avait, comme on dit communément, plus d'une corde à son arc. Elle brodait comme une fée, et faisait, au crochet, de menus ouvrages tissus d'or et de soie, d'une délicatesse et d'un fini vraiment merveilleux. Elle peignait sur bois des oiseaux et des fleurs qui, passés au vernis, avaient le vif éclat des fleurs et des oiseaux des tropiques. Elle pouvait donner des leçons de piano et de chant. Enfin, grâce aux soins de madame de Fresnes, elle excellait dans la miniature : soit par respect pour la mémoire de la marquise, soit que ce fût en réalité la plus évidente et la plus sûre de ses ressources, c'était de ce côté qu'elle tournait son espoir. On le voit, les talents ne lui manquaient pas; elle avait, par-dessus tout, ce courage ailé qui se joue des obstacles , cette énergie spontanée où l'on ne sent jamais l'effort, cette gaieté charmante qui chante et rit près de la volonté qui travaille. Il était donc à peu près décidé que Madeleine s'essayerait dans la miniature ; elle se faisait une joie d'enfant

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de vivre à Paris comme autrefois l'adorable marquise avait vécu à Nuremberg. C'avait été de tout temps son rêve, on doit s'en souvenir. Nous pourrions même affirmer qu'en ce sens il y avait dans la perte de sa fortune quelque chose qui ne lui déplaisait pas. Quant à Maurice , il demeurerait libre d'agir à sa guise et d'obéir à ses inspirations ; elle ne lui demandait que de soutenir et diriger ses premiers pas dans le monde et dans la carrière oîi elle allait s'aventurer. Au bout de deux ans, ainsi qu'ils en étaient convenus, il recouvrerait son indépendance et redeviendrait maître de sa destinée. Seulement, jusque-là, Madeleine aurait le droit d«' s'appuyer sur lui comme s'il était son frère ; <'l, autant pour échapper à la malignité des « ommentaires que pour donner encore plus de poids et d'autorité à la tutelle qu'il allait exer- <er, il se j>oserait en effet comme son frère vis-à-vis du public : pieux mensonge que le (ici verrait sans colère. Tout cela fut dit avec tint (le \('i v<' cl d'cnliiiin, que Mauiicc ne liouva pas à placer une ((bjeeliori, avec tant de grâce et

de belle humeur, qu'il ne put, de loin en loin, s'empêcher de sourire. Toutefois quand la jeune fille eut achevé de parler, il secoua la tète de Tair d'un homme peu touché et peu convaincu ; mais se levant aussitôt et lui prenant le bras sans hésiter :

— Mon cousin, dès aujourd'hui notre fraternité commence. Souvenez-vous, d'ailleurs, que votre père m'appelait sa fille, et que j'étais sa fille bien-aimée. La journée est belle, profitons-en pour aller chercher sous quelque toit modeste deux gîtes à notre convenance. Vous avez le choix du quartier. Aussi bien, vous devez avoir hâte de sortir de cet appartement dont le luxe insulte à votre pau\Teté. Sortez-en le plus tôt possible, et, ajouta-t-elle gaiement, tâchez d'y laisser cet air sombre et maussade qui n'est pas de votre âge, et qui vous va trèsmal, je vous en avertis.

— Eh! oui, eh! oui, mon jeune maître, dit à son tour la bonne Ursule, il faut rire, j^uer, se divertir. Vous n'avez pas vingt-neuf ans ; vs)us ne les aurez qu'à la Saint-Nicaisc. C'est le

bel âge, jarni-Dieu! Vous verrez quel joli petit ménage nous ferons à nous trois, et quel soin j'aurai de vous deux. Allez, tout n'est pas perdu, puisqu'il vous reste la santé, la jeunesse, et votre sœur de lait pour vous faire, comme à Valtravers, de ces galettes de blé noir et de ces crêpes que vous aimiez tant.

Cependant Madeleme entraînait Maurice, qui montrait, en se taisant conduire, l'empressement d'un condamné qui va se faire trancher la tête. Près de franchir le pas de la porte, il se retourna et vit Ursule qui se préparait à le suivre.

— Ah rà ! est-ce que tu sors avec nous, toi? demanda-t-il brusquement en l'examinant de la tête aux pieds.

— Comment ! si je sors avec vous ! s'écria la bonne fille avec un naïf étonnement. Mon jeune maître, pensez-vous que ce soit pour bayer aux corneilles que j'ai pris mes habits de fête?

— Mais, malheureuse, lui dit Maurice avec une sourde fureur qu'il contenait à peine, tu

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ne sais donc pas, tu ne veux donc pas comprendre que tu vas être regardée comme une bète curieuse dans toutes les rues où nous passerons ?

— J'y compte bien, mon jeune maître, répondit Ursule en se rengorgeant. Pour ma part, je ne serai pas fâchée de montrer à vos Parisiens de quel bois sont faites les filles de Valtravers. En me voyant on dira : Voici la sœur de lait de M. Maurice, et, sauf votre respect, j'ose croire que ça vous fera quelque honneur, ajouta-t-elle en lui tirant une révérence.

Résigné à vider le calice jusqu'à la lie, Maurice ne répliqua cette fois que par un geste de morne désespoir. Quelques instants après, ils marchaient tous trois le long des boulevards, Madeleine au bras de son cousin, Ursule suivant de près, le corsage en avant, le visage épanoui et le poing sur la hanche, fendant ainsi les flots de la foule comme un navire à toutes voiles et paré de tous ses signaux. C'était précisément une de ces journées splendides où Paris ouvre

ses cages dorées et lâche ses plus jolis oiseaux, un de ces gais soleils qui font éclore sur les pavés éclatants de la grande ville toute une population de jeunes élégants et de femmes souriantes. Au vif regret d'Ursule, qui obtenait déjà un succès complet, et dont chaque pas était marqué par un véritable triomphe, Maurice s'empressa de quitter ces parages qui l'avaient vu tant de fois étalant le luxe effréné de ses maîtresses et de ses chevaux. La place, à vrai dire, n'était plus tenable. Sans parler de son costume, qui ameutait la curiosité des passants, Ursule, croyant son jeune maître connu dans Paris comme à Neuvy-les-Bois, lui adressait de temps en temps, et à haute voix, quelque question ébouriffante, afin qu'on vît bien clairement qu'elle était de sa compagnie. D'autres fois, quand la foule devenait trop compacte, elle se cramponnait aux basques de son habit, dans la crainte de le perdre et de s'égarer. De loin en loin, Maurice se retournait à demi et lui lanrait un icgard foudroyant aucpicl la brave fille répondait naïvcnicMit par un bon sourire

OU par quelque grosse gentillesse de sa faron. Le malheureux était au supplice. Il avait bien songé tout d'abord à promener sa honte en voiture : mais sa cousine avait fait observer que de si grandes manières ne convenaient plus à leur humble fortune. Le ciel était pur, les pavés ■étaient secs, et le simple bon sens disait qu'on ne cherche pas des appartements en carrosse. Pour Madeleine, comme une bergeronnette sur le bord d'un étang, elle s'avançait d'un pied léger, sans être ni troublée ni surprise du bruit et du mouvement qui se faisait autour d'elle, n'ayant pas l'air de s'apercevoir de l'humeur de sanglier que son compagnon ne prenait guère la peine de cacher, uniquement préoccupée de l'existence qu'ils allaient organiser ensemble et laissant voir la joie d'une jeune épousée qui court pour monter son ménage.

Ils gagnèrent ainsi la rive gauche. Près du guichet du Louvre, au moment où ils débouchaient sur le quai, ce que Maurice redoutait le plus arriva . S' étant rangé pour laisser passer une calèche découverte qui s'avançait au grand trot

de deux chevaux de Meeklembourg, il iul reconnu par une société joyeuse qui se faisait traîner au bois. C'était la plus fine fleur du monde où il avait vécu. Par un mouvement de respect trop profond pour être sincère, quatre ou cinq folles têtes s'inclinèrent gravement devant lui; et, quand la voiture eut passé en lui jetant un parfum pénétrant de cigare et de patchouly, le pauvre garçon, encore immobile à sa place, entendit un long éclat de rire. En cet instant, il éprouva une vive démangeaison de jeter Ursule et Madeleine dans la Seine.

Eùt-il été, en sortant de chez lui, pieusement résolu à tenir ses engagements de la veille, cette promenade de forçat traînant deux boulets aurait suffi pour lui démontrer jusqu'à l'évidence que le dévouement qu'il avait promis était au-dessus de ses forces. Vivre deux ans d'une pareille vie , c'était mettre deux ans à mourir. Toutefois Maurice reconnaissait en même temps, (pTà moins d'être le dernier des hommes, il ne pouvait se dispenser de veiller sur ces dnix pauvn's créatures perdues dans

Paris, sans autre guide et sans autre soutien que lui. Peut-être n'eùt-il pas reculé devant un crime, il avait horreur d'une lâcheté. Par exemple, il caressait depuis plus d'une heure la pensée de tordre le cou d'Ursule; mais abandonner indignement deux femmes qui étaient venues se placer sous sa protection, il ne pouvait s'y décider.

Quoique pâle et tremblant de courroux, Maurice continuait donc de marcher vers le but ■que lui avait marqué Madeleine. Puisqu'elle voulait se retirer dans un coin de Paris honnête et recueilli, il avait pensé que les environs du Luxembourg pourraient réaliser les vœux de sa cousine. En supposant d'ailleurs qu'il se résignât à passer quelques mois auprès d'elle, dans ce quartier du moins, asile de la science et des fortes études, il serait à peu près sur de ne jamais rencontrer une figure de sa connaissance. Après avoir cherché vainement, dans les rues adjacentes , un logis qui convint à la fois aux poétiques instincts et aux modestes ambitiuns de la jeune Allemande, ils dînèrent sobre-

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ment aux alentours de l'Observatoire, ce qui ne contribua pas à égayer l'bumeur de Maurice, que des ascensions de cinq étages trop répétées avaient disposé à un dénoûment moins fru- ^^al. Je dois ajouter qu'en face même du suicide, il avait conservé des babitudesqui n'étaient pas d'un anacliorète. il tenait surtout à l'élégance du service, et, quoique désabusé de toutes choses, il n'admettait pas qu'un galant homme, fût-il à la veille de se faire sauter la cervelle, s'avisât de toucher à deux mets différents avec la même fourchette. Il but du bout des lèvres, mangea du bout des dents. Ursule dévora, c'est le mot ; Madeleine déclara n'avoir fait de sa vie un repas si charmant. Comme ils s'en retournaient, cherchant encore à droite et à gauche s'ils ne découvriraient pas une maison qui les attirât, ils s'enfoncèrent d'un commun accord dans une rue dont l'aspect tout agreste vivait séduit Madeleine aussitôt : rue solitaire, aboutissant d'un côté au boulevard des Invalides, de l'autre à cette rue du Bac dont madame

de Staël a rendu h; ruisseau célèbre. Grâce à

raccroissemcnt de la population et aux progrès de l'industrie, avant cinq cents ans, il ne restera pas dans le monde entier un refuge pour la rêverie; aussi cette rue n'est guère aujourd'hui qu'une double rangée de maisons plus ou moins neuves, laides et mal bâties. On eût dit alors un hameau ou tout au moins le verdoyant faubourg d'une petite ville tapie dans le feuillage. Au retour de la belle saison on respirait , en y pénétrant, la senteur des lilas ou le parfum des tilleuls en fleurs. Par-dessus les murs qui servaient de haies , les acacias, les faux ébéniers , les arbres de Judée , secouaient leurs grappes odorantes. Au fond des parcs où le rossignol chantait pendant les nuits d'été, on apercevait, à travers les grilles, de beaux hôtels silencieux et de jolis enfants qui couraient sur les pelouses. C'était, en un mot, la rue de Babylone, ainsi nommée, soit à cause de ses jardins, soit parce qu'elle aurait été habitée autrefois par i'évéque de l'antique cité de Sémiramis. Ursule se crut à Yaltravers, et demanda où coulait la Vienne. Madeleine s'écria que ce serait pourelle

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le booheur que d'habiter ce villaize égaré au sein de Paris. Pour Maurice, tout lui était indifférent. Les vœux de la jeune fille furent exaucés. Elle trouya, dans une des rares maisons qui coupaient çà et là lepaysage, deux petits appartements voisins et séparés l'un de l'autre : l'un pour Maurice, composé de deux pièces ; l'autre de trois, pour elle et pour Ursule ; le tout un peu haut, sous les toits, mais donnant sur de vastes ombrages. Mon avis est, et c'était celui de Madeleine, qu'il vaut mieux avoir devant ses fenêtres un brin de verdure que la colonnade du Louvre.

Ainsi se termina cette journée , qui pouvait donner à Maurice un avant-goùt des délices qui lui étaient réservées. Le lendemain et les jours suivants furent encore plus rudes et plus laborieux. Ce n'est pas tout d'avoir choisi le buisson où l'on doit se nicher, il faut y apporter le crin, le duvet et la mousse. Avec Ursule toujours sur ses talons, Maurice fut obligé d'accompa(;n(T Madeleine dans les magasins, de tout Noir et tout examiner, d'entendre discuter

et débattre les prix, lui qui n'avait jamais rien marchandé de sa vie, et qui se faisait un point d'honneur de tout payer plus cher que les autres. Bien qu'elle eut à un haut degré le sentiment de la réalité, quoique naturellement douée d'autant de raison que de grâce , Madeleine mettait à ses diverses emplettes assez d'abandon et de laisser-aller : elle montrait cette joie enfantine qui se soucie peu des chiffres et ne s'arrête guère aux calculs ; mais Ursule, qui se figurait que les marchands voulaient abuser de sa qualité de Limousine, l'impitoyable Ursule élevait à tout propos des difficultés interminables, et défendait les intérêts de ses maîtres avec une âpreté parcimonieuse qu'un juif n'eût pas désavouée. Un peu forte en gueule, comme les servantes de Molière, elle se disputait avec les garçons de boutique, les traitait sans façon de gueux et de filous , si bien qu'on dut plus d'une fois la prier poliment de prendre la porte. Maurice crut qu'il en perdrait la tète. Il envoyait Ursule à tous les diables; mais Ursule ne s'en préoccupait pas autrement,

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sachant bien que les voitures publiques nevont pas jusque-là. Ce ne fut qu'en la menaçant de la renvoyer dan:5 son pays, que Maurice put ramener à des sentiments plus modérés.

Enfin, au bout d'une semaine au plus, nos trois compagnons prirent possession de leur petit domaine. Par une belle matinée, un fiacre attelé de deux rosses étiques s'arrêta bruyamment à la porte du somptueux hôtel que Maurice habitait encore. Ursule et Madeleine en descendirent.

— Allons, Maurice, allons, mon frère, s'écria la jeune fille en entrant dans l'appartementde son cousin, plus vive, pluslégère qu'un faon qui joue sur l'herbe d'une clairière; le grand jour est arrivé. Il ne vous reste plus qu'à dire un dernier adieu à ces meubles, à ces tapis, à ces tentures, à ces plafonds dorés. Vous n'en retrouverez pas l'équivalentoù nousallons ; mais la pauvreté a son luxe, elle aussi, et h; boîdieur n'a pas besoin d'être si magnifiquenu iit logé.

— Pauvre agneau 1 dit avec une ineilabl»*

expression de tendresse Ursule, qui ne se sentait pas de joie à la pensée de vivre avec son jeune maître. Allons-nous l'aimer et le chérir, le gâter et le dorloter î II se croira encore à Valtravers. Et quel plaisir, les dimanches et les jours de fête, quand nous aurons bien travaillé toute la semaine, d'aller nous promener tous trois ensemble dans les jardins publics 1 Tenez, monsieur Maurice, je suis trop heureuse. Ça me suffoque, c'est plus fort que moi ; il faut, jarni-Dieu ! que je vous embrasse.

A ces mots, l'excellente créature se jeta, comme une panthère, sur son frère de lait, et, malgré les efforts surhumains qu'il fit pour s'arracher à ses vives étreintes, elle lui appliqua deux bons gros baisers sur les joues.

C'était donc vrai ! l'heure avait sonné, cette heure que Maurice pensait devoir n'arriver jamais. Il avait compté sur des empêchements imprévus, sur des obstacles insurmontables, et tout s'était fait comme par enchantement. La veille encore, il se disait qu'un incident surviendrait nécessairement, qui le tirerait de

l'étrange position oiî il se trouvait acculé, et rien n'était venu, rien que la réalité au pied sûr et au poignet de fer. Reculer? il n'était plus temps. Au moment de franchir le seuil qu'il ne devait plus repasser, près de se séparer des objets au milieu desquels avait grondé sa jeunesse orageuse, Maurice n'était pas homme à se répandre en élégies plaintives , en poétiques adieux. D'ailleurs, bien différents des lieux où l'on a souffert et qu'on ne peut quitter sans attendrissement, les lieux où l'on a mal vécu ne sauraient être une patrie, et toujours on les (juitte sans émotion et sans regret. Il fit porter par Ursule dans la voiture tout ce dont il pouvait disposer ; puis, après avoir promené autour de lui un regard morne et sec, il prit sous son iiras sa boite de pistolets et se jeta hors de l'appartement, enq)ortant ainsi toute sa fortune et son dernier espoir. En cet instant, on eût pu voir briller au front de Madeleine un reflet de la joie célcsk' (pii doit illuminer la figure des anges, lorsqu'ils ramènent à Dieu, en chanUmt, une àme égarée.

C'étaient deux pauvres réduits que ces appartements où Madeleine et Maurice allaient vivre l'un près de l'autre ; mais un poëte en eût été ravi , alors que les poètes habitaient encore des mansardes. Quoique tout y fût d'une excessive sinq)licité, tout se ressentait pourtant du goût et de l'élégance native qui avaient présidé aux détails de l'ameublement. La chambre de la jeune Allemande était tapissée d'un papier gris de perle parsemé de petits bouquets d'œillcts, de roses et de jacinthes, se réunissant au jjlafond en forme de tente. Les meubles étaient de noyer, les chaises de jonc tresse. Le lit, mince, étroit, virginal, vraie (ouclifitte d<] puiibioniiaire, se cachait chastement

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SOUS un ample rideau de perse assorti au papier de la tenture. On voyait près de la fenêtre une table couverte de pinceaux, de boîtes de couleurs et de godets de porcelaine qui avaient appartenu à l'aimable marquise. Le marbre de la cheminée n'avait d'autre parure que deux vases de terre au col évasé, échantillons de la poterie de Ziegler; en attendant novembre, Tàtre et le contre-cœur avaient disparu sous un épais coussin de mousse verte. Au chevet du lit, un guéridon servait de support à une lampe glissant à volonté sur sa tige de cuivre. Si les tapis manquaient, on pouvait se mirer dans le parquet, tant il était clair et luisant. Le long de l'encadrement de la glace pendaient d'un côté plusieurs miniatures de madame de Fresnes, religieusement conservées, entre autres une copie réduite de la Vierge au chardonneret, que n'eût pas craint de signer madame de Mirbel ou Maxime David; de l'autre, quelques rayons mobiles retenus par une torsade de soie bleue et chargés de livres, de fleurs desséchées, de plantes et de minéraux

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pieusement rapportés de Yaltravers. La fenêtre, ainsi que je Tai dit, s'ouvrait sur ud parc au Tond duque\ un hôtel grave et triste paraissait méditer avec mélancolie. La chambre de Mau rice présentait à peu près le même arrangement et la même disposition. Seulement rien n'y trahissait des habitudes ou des projets de travail; vainement eût-on cherché quelque objet auquel se rattachât une espérance ou un souvenir. Les murs étaient nus; lo lit, sans rideaux, avait un aspect dur et froid.

— Dame ! ce n'est pas beau, dit Madeleine en installant Maurice dans son nouveau logis; mais je crois qu'il n'est si pauvre appartement qu'on ne puisse soi-même embellir mieux qu'aucun tapissier ne pourrait le faire. Nos pensées et nos rêves, nos joies et nos douleurs sont un luxe d'ameublement et de décoration que bien des riches ne soupçonnent pas, et qu^ vaut, à mon sens, le velours et la soie, le bois de rose ou le palissandre. Les quatre murs qui nous voient aimer, travailler, rêver, espérer, .sont toujours les murs d'un palais.

Ces paroles touchèrent médiocrement Maurice, qui, demeuré seul, se prit à marcher autour de sa chambre comme un lion nouvellement mis en cage. Enfin sa colère éclata. Il se tordit les poings, se frappa le front, et se roula sur son lit avec des cris de ,rage. Il se demandait par quelle lâche condescendance, par quelle incroyable faiblesse il avait laissé les choses en venir là; il s'accusait d'imbécillité <ît blasphémait le nom de sa cousine. Pendant ce temps, Madeleine s'occupait de mettre en ordre ses pains de couleur, ses pinceaux, ses feuilles d'ivoire , aussi à l'aise déjà dans sa nouvelle condition que si elle n'en eût jamais connu d'autre, plus enivrée de sa pauvreté qu'elle ne l'avait été de sa fortune, quand elle était rentrée en souveraine à Yaltravers, après la mort de la marquise. Ursule était à l'œuvre, elle aussi : elle rangeait, frottait, fourbissait tout en chantant à pleine voix une chanson de son pays. Au bout d'une heure, Maurice sortit. La voix de sa sœur de lait, qu'il entendait à travers la cloison, avait mis le comble à ses

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emportements. Il erra jusqu'au soir par la ville, ne sachant où il allait, ne songeant pas même à se le demander. Vers onze heures, le hasard le ramena à peu près au point d'où il était parti. De vifs éclairs sillonnaient la nue; le tonnerre grondait ; de larges gouttes de pluie commençaient à tomber. Maurice, c|ui, en réalité, n'avait plus d'autre asile que sa mansarde de la rue deBabylone, prit le parti de s'y réfugier. Ursule guettait son retour. Accourue sur le palier au bruit des pas de son jeune maître, elle fut effrayée de la pâleur de son visage. Les lèvres étaient livides; enfoncés dans leur orbite, les yeux brillaient d'un éclat fébrile. La bonne fille, sérieusement alarmée, voulut l'attirer chez Madeleine, qui avait l'habitude de veiller très-tard ; mais, la repoussant avec humeur, il passa outre et se retira dans sa chambre. Assis auprès de la fenêtre ouverte, il resta jusqu'au matin à écouter le parc mugir sous les assauts du vent, à regarder le ciel, moins sombre et moins orageux que son âme. il avait la lièvre en se cou-

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clianl, et le délire lorsqu'on entra chez lui. On craignit pour ses jours. Mis en présence de la réalité, le malheureux enfant n'avait pu soutenir le regard de cette rude compagne qu'il ne croyait pas si près ; comme don Juan lorsqu'il toucha la main de marbre, Maurice s'était senti foudroyé. Les soins de la science, la jeunesse qui n'était pas morte en lui, mieux encore la sollicitude passionnée de Madeleine et d'Ursule, le rappelèrent peu à peu à la vie. Elles se disputèrent la gloire de le sauver, et je ne pense pas qu'une mère ait jamais prodigué à son fils souffrant plus de dévouement, de tendresse et d'amour que n'en montrèrent ces deux bonnes créatures au chevet de ce jeune homme. La maladie n'est pas, quoi qu'on dise, une si méchante hôtesse. Elle a ses bons côtés ; ne sersît-elle qu'à nous faire mieux apprécier l'affection des êtres qui nous sont chers et qu'elle rassemble autour de nous, il ne faudrait pas trop en médire. En outre, elle a cela d'excellent, qu'elle terrasse les passions mauvaises, amollit les cœurs en-

durcis, et ploie sous son genou, comme une baguette de saule, les plus indomptable.^ natures. Ainsi ce terrible Maurice, si furieux de la nécessité de vnTe quand il se portait bien se laissa soif^ner comme un mouton bridé. Plus d'une fois il remercia d'un œil attendri Madeleine et Ursule assises auprès de lui ; sa main émue chercba plus d'une fois la main de sa cousme. Un jour, ayant aperçu au-dessus de sa tête, contre la muraille, un portrait de son père peint par la marquise un an avant la mort du chevalier, il le prit et demeura long, temps à le contempler, en lui adressant d'une voix qu'étouffaient les sanglots des paroles touchantes de regret et de repentir. Madeleine et Ursule pleuraient aussi ; c'étaient de bien douces larmes. Un autre jour, il découvrit sur un coin de la cheminée une boite d'acajou qu'il n'avait pas encore remarquée. La convalescence, on le sait, est un état qui ressemble sin^Milièremcnt à l'enfance. Même faiblesse d'or<^^'mes, mêmes enchantements naïfs, même curiosité (ju'un rien suiïit à é\eiller ou à dis-

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traire, c'est la vie qui recommence, c'est une autre enfance en effet. Maurice se fit apporter cette boite, il en souleva le couvercle, et reconnut, rangés avec symétrie dans leurs compartiments de velours vert, les outils dont il se servait autrefois, avec son père, pour sculpter le noyer, le poirier et le chêne.

— Hélas ! dit Madeleine, c'est tout ce que j'ai pu sauver de votre patrimoine. J'ai pensé que vous ne seriez pas fâché d'avoir ces objets en votre possession, et que peut-être vous me sauriez gré de ne les avoir pas laissés à la merci des étrangers.

— Oui, ma cousine, ma sœur, ajouta Maurice, se reprenant aussitôt (c'était la première fois qu'il lui donnait ce nom : la jeune fille pâlit et se troubla) ; oui, vous avez bien fait. En ouvrant cette boîte, j'ai cru voir s'échapper l'image de mes jeunes années.

- — Quand on pense, ajouta Ursule, que c'est avec ça que M. le chevalier a gagné son pain chez les infidèles î M. le chevalier, un noble, un grand seigneur, un aristocrate, quoi I Et

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dire que de ses blanches mains il tournait des bilboquets, comme s'il n'eût fait que ça toute sa vie ! dire qu'il n'avait pas de honte de travailler comme un enfant du peuple ! En voilà un qui n'était pas fier; et pourtant c'était un fier homme.

— Oui, dit Madeleine, c'était un grand cœur.

— Et madame la marquise ! s'écria Ursule, qui n'était pas fille à s'arrêter en si beau chemin. En voilà encore une qui n'a pas dû frapper longtemps à la porte du paradis. Penser qu'une si grande dame, qui avait été à la cour, faisait la portraiture d'un tas de buveurs de bière et de mangeurs de choucroute, quand il lui eût été si Sicile de vivre à meilleur compte et plus richement! Jarni-Dieuî c'était une maitresse femme.

— Oui, dit Madeleine, c'était une belle àmc.

— Comme la vôtre, brave demoiselle, repartit Ursule en portant avec respect les doigts de Madeleine à ses lèvres.

Pareil aux gens (pii eiilcndcnt un apctlo^uc

15i MADELEI>'E.

sans se soucier de la moralité, Maurice écoutait tout cela, et ne pensait guère à se demander s'il n'y avait pas là-dessous, par hasard, quelque conseil à son adresse. Ce qu'il y a de charmant surtout dans la convalescence, c'est l'oubli profond, c'est l'absence complète de toute préoccupation d'avenir. Trop faibles encore pour nous élancer au delà de l'heure présente, nous nous réfugions tout entiers dans le sentiment de notre conservation. On se sent exister, c'est assez. Malheureusement un état si doux ne saurait durer : on reprend peu à peu, avec la santé, le fardeau de la vie.

Bien que hors de danger et presque entièrement rétabli, Maurice était pourtant d'une extrême faiblesse, et, soit que sa position réclamât encore des soins assidus, soit pour l'égayer et le distraire, Madeleine et Ursule passaient la meilleure partie de leur temps près de lui. D'après le désir qu'il avait lui-même exprimé, la jeune fille avait transporté son atelier dans la chambre de son cousin; elle y travaillait le jour, souvent elle veillait la nuit.

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Elle peignait, brodait ou faisait du crochet, tandis qu'Ursule ourlait ou tricotait. Maurice avait d'abord trouvé charmant ce petit tableau d'intérieur; mais, les infirmités de son cœur et de son esprit se ravivant à mesure que la guérison physique approchait, il commençait à s'irriter secrètement de la sollicitude de ces deux femmes qui ne quittaient plus son chevet. Déjà la conscience des charges et des devoirs suspendus sur sa tète l'oppressait à son insu comme une atmosphère orageuse ; sans chercher encore à s'en rendre compte, il entendait, avec un vague sentiment de terreur, le grondement sourd de sa destinée, pareil au bruit lointain de la marée montante.

Un soir qu'il paraissait profondément endormi, assises toutes deux autour de la mémo table, Madeleine et Ursule causaient à demivoix, en travaillant à la lueur voilée de la lampe.

— Pauvre chérubin! disait Ursule en tirant l'aignillc, je ne regrette pas l'argent ({'.Til nous a coulé. Pour lui, je mettrais en gage ma der-

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nière cornette et mon dernier jupon. Toujours est-il que nos dernières ressources ont passé en frais de maladie, et qu'il n'y a pas à cette heure deux écus vaillant dans la maison.

— Ne t'inquiète pas, ma bonne Ursule. Je compte bien achever, d'ici à demain,, la peinture de cette boîte à thé. Je n'en suis pas trop mécontente. Vois les belles fleurs et les jolis oiseaux! Nous aurons du malheur si je ne réussis pas à placer cet ouvrage dans le grand magasin où l'on m'a déjà pris deux écrans. Ce n'est pas tout. J'ai fini deux petits sacs qui ne sont vraiment pas mal; nous irons ensemble les offrir aux marchands. On assure que ces futilités se vendent très-cher à Paris. Si tout nous manque à la fois, eh bien! il me reste quelques bagues, quelques bijoux; nous les enverrons rejoindre mes diamants.

— En compagnie de mes boucles d'oreilles et de ma croix d'or, dit Ursule. Ça, c'est tout simple, rien de mieux ; mais, chère demoiselle, vous passez les nuits à travailler : à ce mauvais jeu, vous perdrez vos beaux yeus

bleus, et votre santé, plus précieuse encore.

— Bon, bon! répliqua Madeleine en souriant ; je suis plus forte que je n'en ai l'air. D'ailleurb, le travail est sain. La marquise me répétait souvent qu'elle ne s'était jamais mieux portée qu'à Nuremberg. Elle avait travaillé nuit et jour ; je puis pourtant t'affirmcr que ses yeux étaient encore très-beaux quelques heures avant sa mort. Et puis songe donc, bonne Ursule, que pour notre cher malade, mon devoir est de redoubler de courage et d'efforts. Sa convalescence sera longue peutêtre; si nous ne l'entourions pas de tous les soins qu'exige son état, que de reproches n'aurions-nous pas à nous adresser, quels remords seraient les nôtres, que penserait Maurice, qui ne s'est résigné à vivre que pour nous î

— Oui, s'écria Ursule en tournant vers le

lit où reposait son jeune maître un regard

plein d'adoration, oui, c'est un fait qu'il a été

assez bon et assez gentil. Nous n'avons pas à

nous j)l.'iindre. Dire (jn'au monimt de se tirer

un coup de pistolet dans la tète, il s'en est

158 MADELEI>E.

privé uniquement par amitié pour nous! Et comme il était fier de se promener avec nous par les rues ! Sans compter qu'une fois guéri, il en abattra, de l'ouvrage. Il sera si content de travailler pour sa cousine et sa sœur de lait 1 car c'est un ange, mademoiselle Madeleine, un ange du bon Dieu, je vous l'ai toujours dit.

Elles causèrent ainsi à voix basse jusqu'à l'heure où Ursule contraignit Madeleine à se retirer dans sa chambre pour prendre un peu de repos. Près de s'éloigner, penchées toutes deux au chevet de Maurice, elles restèrent quelques instants à regarder en silence cette pâle figure, à qui la souffrance avait restitué son caractère primitif de grandeur et de dignité.

Maurice ne dormait pas. Il avait tout entendu; le lendemain, il était sur pied. Aussi calme, aussi résolu que nous l'avons connu incertain, colère, emporté, il acceptait enfin la tâche qui lui était échue. Toutefois les esprits honnêtes auraient tort d'attribuer ce réveil subit de sa volonté à un mouvement de

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reconnaissance et d'attendrissement. Avec la santé, Maurice avait retrouvé l'endurcissement de son àme. Le dévouement de ces deux nobles créatures qui venaient d'épuiser à son chevet leurs dernières ressources, loin de le toucher, l'irritait; mais Dieu a mis l'orgueil au fond de notre cœur pour y suppléer au besoin la vertu. Cette fois encore l'orgueil fit le miracle que la vertu seule aurait dû faire.

Il était prêt, sans enthousiasme, il est vrai, mais sans hésitation, comme un galant homme qui va sur le terrain, moins par entraînement que par nécessité. Seulement quel parti prendre? Travailler, c'est bientôt dit; mais encore faut-il savoir que faire. Tourner des bilboquets et des casse-noisettes? c'était bon à Nuremberg, dans la patrie de la bimbeloterie. Aborder la sculpture en bois? ici, mille difficultés. Pour les paresseux, les avenues du travail sont toujours encombrées d'obstacles. Il avait d'ailleurs néglige cet art depuis trop longtemps pour ne l'avoir pas dcsaj)pris. Quant aux travaux de la pensée, il ne devait pas y songeFo

Ce n'est point qu'il n'eût été propre à cette sorte de littérature courante qui se fait de nos jours avec tant de succès ; malheureusement, à l'époque dont il s'agit, les lettres avaienl encore quelque prestige, et le plus difficile des arts n'était pas encore devenu le plus facile des métiers. Quelques années plus tard, Maurice n'eut pas hésité, nous aurions à cette heure un grand écrivain de plus. Arriver à propos est un des grands secrets de la vie. De guerre lasse, Maurice consulta sa cousine; la jeune fille lui répondit avec douceur :

— Pourquoi vous hâter? rien ne presse.

Yous êtes encore trop faible et souffrant. Reprenez vos forces, le reste viendra plus tard. Pourvu que je me sente sous votre sauvegarde, cela me suffit, je n'en demande pas davantage. Ne vous inquiétez de rien. Je suis forte, j'ai bop courage. Je travaillerai pour vous avec joie, en attendant que vous puissiez travailler pour moi avec bonheur. Dites, mon frère, ne le voulez-vous pas?

On pense bien que de telles paroles ne pou-

yaient qu'irriter l'orgueil de Maurice. Voici de quelle façon s'y prit le hasard, ou plutôt la Proyidence sous les traits de Madeleine, pour pousser ce jeune homme dans la seule voie qui lui fût ouverte.

Dans une aile de la maison, vis-à-vis des mansardes où vivaient Maurice et Madeleine, était un modeste appartement composé de trois pièces qu'iiabitait un ménage de jeunes artisans. Ebéniste de son état, le mari se nommait Pierre Marceau. C'était un brave el beau jeune liommc, qui avait vingt-cinq ans au plus, toujours en belle bumeur, à l'air franc et ouvert, cbarmant dans sa blouse de toile grise qu'une ceinlure de cuir verni serrait autour de son corps soupbi et vigoureux. Celui-là ne faisait [)as de >( rs, et n'av;iit d'autre lyre que son rabot et son ciseau. Levé tous les jours avec l'awbo, il travaillait gaiement du malin au soir, connue s'il eût été convaincu que le tra-

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vail est en même temps la \raie poésie du peuple, et le meilleur système qu'on aii imaginé jusqu'ici pour améliorer la condition des ouvriers. Accorte et gentille, sa femme jouait de l'aiguille auprès de lui, tout en ayant l'œil sur deux marmots qui s'ébattaient autour de leur père. Marceau quittait de loin en loin son établi pour venir se pencher sur la broderie de sa compagne, ou pour prendre dans ses bras les deux petits drôles ; puis il se remettait à l'ouvrage avec une nouvelle ardeur. Parfois la jeune femme chantait à demi-voix une <îhanson de Béranger, une de ces chansons immortelles qui ont consolé la patrie ; sans interrompre son travail, le jeune homme redisait le refrain d'une voix énergique et fière. Quand la journée touchait à sa fin, la jolie ménagère s'occupait des apprêts du repas, qu'égayait le babil des enfants. On s'attardait le plus souvent autour de la table frugale, et la soirée se prolongeait au milieu d'entretiens familiers.

Accoudé sur l'appui de sa fendre, Maurice

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s'était surpris fréquemment à suivre d'un œil distrait tous les détails de cet intérieur laborieux et honnête. Non qu'il j trouvât le moindre intérêt, ou qu'il cherchât un enseignement salutaire : c'était uniquement un spectacle offert à son oisiveté. De son côte, Madeleine se plaisait à observer le train de vie de cet humble ménage ; seulement elle y trouvait un charme mystérieux. Entre elle et ces deux jeunes gens, il s'était établi peu à peu des relations de bon voisinage. La jeune Allemande gâtait les enfants lorsqu'elle les rencontrait sur le palier; pendant la maladie de Maurice, Pierre Marceau était venu plus d'une fois demander de ses nouvelles. Un matin, ayant remarqué que le jeune ébéniste rabotait et fouillait le chêne, ainsi qu'autrefois Maurice en compagnie du bon chevalier, la jeune fille se prit à l'examiner d'un regard ému. Courbé sur son établi, auprès de sa croisée ouverte, Marceau paraissait absorbé par quelque difficulté qu'il s'efforraii en vain de surmonter. Tout d'un coup, par un de ces gestes violents (jui

trahissent le sentiment de Timpuissance , il jeta ses outils, et se frappa le front avec désespoir ; puis, les deux bras croisés sur sa poitrine, il resta debout, dans l'attitude d'un homme profondément découragé. La jeune femme s'étant approchée de lui pour essayer, par des caresses et de douces paroles, de relever son courage abattu, pour la première fois peut-être il la repoussa rudement, et des pleurs de rage coulèrent le loiig de ses joues. La jeune femme se mit à pleurer ; tandis que les enfants, entraînés par l'exemple, criaient à qui mieux mieux. A cette scène de désolation, Madeleine eut un bon mouvement ; elle sortit de sa chambre, et parut, quelques instants après, au milieu du petit ménage, dont elle * avait plus d'une fois éveillé la curiosité bienveillante. — Ilélasî mademoiselle, dit la jeune femme qu'elle avait interrogée la première, voici de quoi il s'agit. Mon mari doit livrer aujourd'hui môme une commande au succès de laquelle est attaché tout notre avenir. Soit qu'en l'acceptant il ait trop présumé de ses

forces, soit que son talent lui ait fait défaut, le pauvre ami sent l'impossibilité de mener à bien le travail important qu'on lui a confié. Mon mari se désole à cause de moi et de nos chers petits ; moi, je pleure parce que je le vois pleurer.

— Tenez, mademoiselle, dit à son tour le jeune ouvrier, que Dieu me pardonne d'avoir osé penser qu'il avait mis en moi l'étoffe d'un artiste ! Je ne suis qu'un malheureux, bon tout au plus à raboter des planches et à tourner des bâtons de chaise.

— Vous n'en savez rien, monsieur, répliqua doucement Madeleine ; le talent a ses heures comme la fortune. Il n'y a que la médiocrité qui soit toujours prête et n'hésite jamais. Voyons, monsieur, de quoi s'agit-il?

11 s'agissait d'une pièce de bois sculptée représentant une figure d'archange destinée à rornenicnt d'une des églises de Paris. Le fait est que la figure était mal venue. Quoique naturellement indulgente, Madeleine fut obligée de reconnu ilrc que si l'avenir du j(;une inc-

nage dépendait sérieusement du mérite de l'œuvre, il y avait, en effet, tout lieu de se désespérer. En cet instant, elle aperçut à sa fenêtre Maurice, qui, sur un signe de sa cousine, se rendit auprès d'elle sans trop d'empressement.

— Voyez donc, mon frère, lui dit-elle, s'il n'y aurait pas moyen de venir en aide à ces deux aimables jeunes gens et de les tirer d'embarras.

Une fois au courant de la situation, Maurice s'approcha du morceau de sculpture et demeura quelques minutes à l'examiner avec une attention dédaigneuse. Ce n'était, à proprement parler, qu'une ébauche qui ne promettait rien de bon. Rangés autour de lui, le jeune ébéniste, sa femme et Madeleine paraissaient attendre avec anxiété ce qu'il allait décider. Maurice ne dit mot; mais tout d'un coup, moins par bonté d'âme que dans l'intention de se mettre en scène, il se débarrassa de sa redingote, releva sur ses poignets les manchettes de sa chemise de batiste, et, sai-

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sissantun des outils, il attaqua résolument le bloc de chêne rebelle à la main de Marceau. Madeleine triomphait en secret. Debout, immobiles, dans une muette contemplation, les deux artisans suivaient les progrès du travail ; tandis qu'autour de l'établi, perchés curieusement chacun sur une chaise, avec leurs blondes têtes et leurs faces de chérubins, les enfants paraissaient l'accompagnement naturel de la figure qui commençait à s'animer sous les efforts du ciseau créateur.

Quelques orages qu'on ait traversés, si dévasté que soit notre cœur, fiit-il pareil au désert de Sahara, ne renfermât-il que sables arides et désolés, il est une fleur qu'on peut encore y voir dans toute sa fraîcheur et dans tout son éclat, comme épanouie de la veille. Vainement toutes les autres sont tombées flétries alentour. Pas un pétale ne manque à sa corolle; elle rit au bout de sa tige, qu'aucun vent n'a pu déraciner. Cette fleur immortcdie du (dur humain a son nom : c'est la vanité. Ainsi, à peu j)rès moit à tout ce (pii lait \ ivre,

Maurice jouissait avec une secrète complaisance de l'effet qu'il produisait sur son oublie. Sous l'aiguillon de l'amour-propre, il avait retrouvé par enclidntement cette hardiesse et cette précision de ciseau qui faisaient autrefois l'orgueil du chevalier. Dégagé des étreintes du chêne, déjà l'archange vainqueur secouait ses ailes frémissantes. Au bout de quelques heures, la figure que Maurice avait prise à l'état d'ébauche apparut aussi nette, aussi pure que s'il l'eût taillée dans le marbre.

— Voilà ce que c'est! dit-il en jetant les outils et en rabattant ses manchettes; ce n'était pas plus difficile que cela.

Qu'on tâche de se représenter la joie du pauvre ménage. Les deux marmots battaient des mains ; partagés entre l'admiration et la gratitude, la jeune femme et son mari s'empressaient autour de Maurice, le complimentant sur sa belle œuvre, le bénissant pour sa bonne action. Silencieuse et demi-souriante, Madeleine contemplait cette douce ivresse, qu'elle se flattait de voir passer dans l'àme de son cou-

sin ; mais lui, son travail achevé, il s'était liàté de se railler intérieurement du sot plaisir qu'il venait de goûter , et comme rien ne lui semblait plus niais que les scènes d'attendrissement, il coupa court à celle-ci en remettant sa redingote.

— Ah! monsieur, vous m'avez sauvé la vie! s'écria le jeune ouvrier avec effusion.

— J'aime à croire, monsieur, répliqua sèchement Maurice, que ce n'est de votre part qu'une façon de parler, une pure exagération; autrement, je vous aurais rendu là un fort méchant service, et ce ne serait guère la peine de m'en remercier.

A ces mots, repoussant assez rudement les deux petits drôles qui s'amusaient à lui grimper aux jambes, il sortit comme il était entré, et se retira dans sa chambre. D'où lui venait cette farouche humeur? C'est que le cœur de l'homme est un abîme d'infâmes lâchetés. Sans s'en douter, Maurice était furieux, parce qu'il n'avait [)lus de prétexte ni d'excuse pour ne rien faire. Les jeunes artisans restèrent conslcr-

nés d'une sortie si brusque, et tout confus de n'avoir pu exprimer leur reconnaissance. Pour Madeleine, bien cruellement frappée par les dures paroles qu'elle venait d'entendre, elle se détourna pour essuyer ses pleurs. Cependant elle se dit que cette journée renfermait peutêtre le germe de l'avenir.

En effet, comme elle l'avait espéré, à partir de ce jour, Madeleine remarqua que Maurice avait de fréquentes entrevues avec Pierre Marceau. Il se taisait en sa présence ; mais à son air sérieux et préoccupé, elle voyait bien qu'il se préparait quelque chose d'étrange dans sa destinée.

Un matin, comme elle se disposait à pénétrer dans la chambre de son jeune maître, Ursule s'enfuit toute bouleversée en laissant la porte entre-bàillée. Qu'avait-elle vu? que se passait-il de si extraordinaire dans la mansarde de Maurice? Elle courut à Madeleine, et se jeta sur elle en l'inondant de pleurs et de baisers.

— Venez, venez, ma chère demoiselle !

Et sans plus d'explication, elle prit Made-

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leine par la main et la conduisit à pas de loup yers l'appartement du jeune homme.

— jNe faites pas de bruit, dit-elle, et regardez.

La jeune fille retint son haleine et regarda par la porte entr'ouverte ; et, quand elle eut bien regardé, elle tomba tout en larmes entre les bras d'Ursule, et ces deux bonnes créatures se tinrent longtemps embrassées.

A son tour, qu'avait vu Madeleine ? le plus beau spectacle qu'elle pût contempler : debout, penché sur un établi, Maurice en blouse et travaillant.

Le moment était propice pour faire de la sculpture en bois. Depuis longtemps négligée, à }]eu près perdue, cette branche de Fart venait de refleurir au souffle capricieux de la mode. Qu'on s'en souvienne, nous étions alors en plein moyen âge. La littérature s'était faite gothique pour se rajeunir. Le goût dominant dans la poésie avait envahi tous les arts du dessin. Peinture, statuaire, architecture, ne relevaient que du moyen âge. Par un entraînement naturel, les ameublements avaient suivi la même pente. On commença par dévaliser b<»!i nombre de châteaux de province pour satisfaire l'engouement parisien; puis, quand les babiils, b\s dressoirs, les crédences, les fau-

teuils sculptés, armoriés, manquèrent sur la place, quand le vrai moyen âge fil défaut, force fut bien de créer un moyen âge de toutes pièces. Le noyer, le chêne, le poirier, façonnés par des mains habiles, dupèrent heureusement plus d'un connaisseur, et cette ruse innocente enrichit quelques artistes privilégiés. Par l'entremise de Pierre Marceau, Maurice se trouva chargé presque aussitôt de travaux assez importants ; il put, en peu de mois, sinon répandre autour de lui l'aisance et le bien-être, du moins se mettre à l'abri du besoin avec les deux créatures qui s'étaient confiées à sa garde. C'était la pauvreté, mais cette pauvreté laborieuse qui ne doit rien à personne, sans remords de la veille et sans souci du lendemain, préférable cent fois au luxe factice et tourmenté au sein duquel Maurice avait vécu. Il est vrai que ce jeune homme ne paraissait ni bien touché ni bien convaincu des avantages de sa nouvelle condition. Il acceptait sa destinée, mais en la détestant ; il travaillait, mais en maudissant le travail. Que de

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fois, pendant ces premiers mois, il sentit son courage faiblir et sa volonté chanceler ! Que de fois, se livrant à des emportements sans nom, même en présence de sa cousine, il jeta ses outils avec colère et brisa sous ses pieds l'ouvrage qu'il avait commencé, comme s'il eût ignoré que la grâce double le prix du sacrifice, et que le plus beau dévouement veut être accompagné d'un sourire! Maurice était terrible alors. Madeleine le regardait avec tristesse ; puis, lorsque le malheureux enfant, épuisé et n'en pouvant plus, tombait affaissé sur son lit, elle allait vers lui, elle essuyait la sueur de son front, heureuse s'il ne la renvoyait pas avec quelque dure parole. Ce qui l'aiguillonnait et le soutenait dans la lutte qu'il avait entreprise, c'était l'orgueil. Il tenait par-dessus tout à ne rien devoir à sa cousine. La pensée qu'elle avait vendu ses diamants et travaillé pour le soigner, cette pensée lui était à charge. Il se disait aussi que [Aua lot il aurait assuré l'existence de Madeleine, plus tôt il serait quitte envers elle et lil)re d'en finir à son gré. Le

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