‹ Romans et nouvelles (volume 3)Chapitre 2 sur 3 · T>T)KI.ET>'E · texte numérisé non relu

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suicide veillait à son chevet, non comme un spectre menaçant, mais comme l'anj^^e de la délivrance.

Cependant il est une joie, ignorée de ceux à qui la vie n'a coûté que la peine de naître, et que Maurice goûta d'autant plus vivement que, ne la prévoyant pas, il n'avait pu songer à s'en défendre. Je veux parler de cette joie, puérile si l'on veut, toutefois enivrante, que l'on éprouve à tenir dans sa main le premier argent qu'on a gagné par son labeur. Non, celte joieVest pas puérile, car elle n'est autre chose que la conscience de notre valeur personnelle. La richesse créée par notre travail n'est-elle pas la plus légitime de toutes les . richesses , celle dont nous sommes le plus justement fiers ? L'héritier qui compte son or est moms riche aux yeux de Dijrj que l'ouvrier qui reçoit son salaire. Ces réflexions étaient loin de l'esprit de Maurice ; mais lorsqu'il vit sur son établi les quelques écus que Pierre Marceau avait reçus pour lui, il les prit un à un et les examina tour à tour avec une exprès-

sion de curiosité enfantine. On eût dit un avare, ou un pauvre diable qui touche de l'argent pour la première fois. Par un mouvement naïf, digne des meilleurs je urs de sa jeunesse, il sortit gaiement pour porter en triomphe ces prémices à Madeleine, 11 souriait, il avait ▼ingt ans. Hélas ! il n'était pas à la porte de la jeune Allemande, qu'il traitait déjà de niaiserie le contentement qu'il venait d'éprouver, de sottise le sentiment qui le poussait chez sa cousine. En moins d'une minute, tout ce beau transport s'était éteint comme un feu de chaume sous une large ondée, Ursule était dans l'antichambre. Maurice jeta froidement une poignée d'écus dans son tablier, et se retira sans mot dire.

Dans l'accomplissement d'un devuii sérieux, si dur et si pénible qu'il puisse être, Dieu a mis une satisfaction intérieure à laquelle les âmes les plus dégradées échappent difficilement. En outre, si la profession la plus ingrat^ a de loin en loin ses heures d'entraînement, 1:» culture d'un art, hi iiiodeste (pj'il suit, doit

avoir ses moments d'enthousiasme. Tout en rongeant son frein , Maurice trouvait un charme inavoué à se sentir utue et nécessaire. En ceci, nous sommes tous un peu comme les gens en place. Au fond des importunités qui assiègent leur crédit et leur importance, il y a toujours quelque chose qui ne leur déplaît pas : l'humeur qu'ils laissent voir n'est le plus souvent qu'un déguisement qui sert à cacher le triomphe de leur vanité. D'un autre côté, Maurice en arrivait parfois à se passionner pour les figures que créait son ciseau. Les. chastes images de sa jeunesse s'ébattaient autour de son établi. Il se voyait près de son père, travaillant dans l'atelier de Valtravers ; le portrait du bon chevalier paraissait lui sourire et l'encourager. Bref, à part les accès de fureur que je viens d'indiquer, et qui devenaient de moins en moins fréquents, au bout de quelques mois, quand le soir approchait, Maurice s'étonnait de la fuite du temps et de la paix qu'il avait goûtée. Le travail porte avec lui sa récompense. 11 nous isole du monde et

de nous-mêmes. Lui dùt-on seulement cette sérénité qui couronne à coup sûr toute journée bien remplie, il faudrait encore le bénir et l'aimer.

Malheureusement ces saines influences n'a- Taient guère le temps de fructifier dans l'esprit de Maurice, qui, sa journée achevée, dissipait au dehors le profit moral qu'à son insu il en avait retiré. Trop supérieur, c'était son opinion, pour pouvoir s'assujettir à une existence bourgeoise et régulière, il avait déclaré nettement qu'il entendait vivre à sa guise. Entre nous , il était peu curieux de passer bail avec la cuisine d'Ursule; prendre ses repas tête à tête avec Madeleine ne lui souriait pas davantage. Enfin, comme tous les êtres faibles, Maurice tenait à bien établir qu'il ne relevait que de sa volonté. Le matin, il déjeunait frugalement dans sa chambre; le soir, quand six heures sonnaient aux horloges du voisinage, il quittait sa blouse, s'habillait et sortait, le plus soiivont sans aMn'r vu sa cousine de tout le jour. 11 pensait ne lui rien dc-

voir dès qu'il avait pourvu à ses besoins. Il sortait assez calme, la tête reposée, le sang rafraîchi par le travail, le silence et la solitude. Il éprouvait d'abord une sorte d'ivresse à se sentir hors de sa mansarde, perdu dans la foule, libre sur le pavé. Cependant où aller? Il avait rompu violemment avec son passé. Pas un ami ne lui reliait ; disons mieux, dans le monde où s'était llL'trie sa jeunesse, on a des compagnons, jamais d'amis. Il marchait au hasard; presque toujours un charme fatal le poussait vers les parages où il avait sombré. Pâle, morne, rasant les murs, pareil au naufragé errant sur une grève et regardant d'un œil jaloux les navires se jouer sur les flots qui ont englouti sa fortune, il traversait d'un air sombre cette fête éternelle qui ne prend jamais le deuil de ses victimes, d'où les plus jeunes , les plus beaux et les plus brillants disparaissent sans laisser derrière eux ni vide ni regret, pas même le sillon lumineux de Pétoile qui fde. Un instant assoupies, les mauvaises passions se réveillaient et grondaient

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dans son sein. Sur ces boulevards inondés de lumière, au milieu des enchantements qui en font Torgueil de Paris et l'une des merveilles du monde, dans ces contre-allées qui l'avaient vu tant de lois lui-même promenant son élégante oisiveté, Maurice songeait à la rue de Babylone, à sa mansarde, à son établi; des pleurs de rage roulaient sur ses joues. Irrité, fiévreux, misérable, il revenait comme une bete fauve blessée de mille traits. De retour ciu logis, avant de se retirer dans sa chambre, il manquait rarement d'entrer chez Madeleine, qui, je l'ai déjà dit, avait l'habitude de prolonger sa veillée, en compagnie d'Ursule, bien avant dans la nuit. 11 ne faudrait pas croire qu'en ceci Maurice cédât à un mouvement de sollicitude, ou qu'il se préoccupât d'un devoir de simple politesse. Le malheureux n'obéissait qu'au lâche besoin d'exhaler sa colère et de se venger sur ces deux pauvres créatures du mal qu'il endurait. C'est le propre des égoïstes de vouloir, lorsqu'ils soulïrent, que tout soullrc autoui' d'eux.

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Maurice trouvait infailliblement Madeleine et Ursule assises et travaillant à la lueur de la lampe, aussi sereines l'une et l'autre que si elles eussent encore été sur les bords de la Vienne, dans le salon de Valtravers. Le chapeau sur la tête et la redingote boutonnée jusqu'au menton, il entrait brusquement, le visage défait, le regard dur, la bouche dédaigneuse. Toutes deux se levaient pour le recevoir, Ursule avec une caresse, Madeleine avec un sourire. Jamais un mot blessant, jamais une question indiscrète ; rien dans leur accueil qui ne respirât , au contraire , la plus adorable tendresse, comme s'il se fût agi d'un frère aimable ou d'un ami charmant. Après avoir repoussé brutalement sa sœur de lait et jeté un coup d'œil hautain sur les peintures de la jeune Allemande, il allait s'asseoir à l'extrémité delà chambre; et tandis que les deux bonnes créatures reprenaient leur ouvrage, il les observait d'un air farouche ou railleur. La placidité de ces deux figures, le calme de ce petit intérieur, l'ordre qui régnait sous cet

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humble toit, la grâce harmonieuse qui se révélait dans les moindres détails de ce modeste ameublement, tout cela l'exaspérait au lieu de l'apaiser. Bientôt, à propos de rien, sa bile s'épanchait en flots amers. Ordinairement taciturne, il avait alors une gaieté cruelle, agressive, implacable; morne et silencieux d'habitude, il devenait spirituel, ingénieux, éloquent au besoin, dès qu'il s'agissait de torturer le cœur de sa cousine. Ce qui ressortait le plus clairement de ses discours, c'est qu'il avait de Madeleine et d'Ursule par-dessus les yeux. Madeleine n'opposait à tout ce qu'il disait qu'une douce raison, une inaltérable bonté; mais Ursule savait ce que cette enfant répandait de larmes après que son cousin était parti.

Les outrages devaient aller plus loin. Maurice appartenait à cette école de jeunes roués, Lovelacc de coulisses, don Juan de bas étage, qui, parce qu'ils ont niaisement mangé leur patrimoine avec quelques filles perdues, croient connaître les femmes et se font gloire de les

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