‹ Romans et nouvelles (volume 3)Chapitre 3 sur 3 · IJ · texte numérisé non relu

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mépriser. Pour deux ou trois bacchantes éreintées et flétries qu'ils auront traînées en carrosse, ces petits messieurs parlent de la moitié du genre humain avec une telle irrévérence, qu'on est tenté de leur demander, en les écoutant, quel métier font leurs sœurs, et de quels flancs ils sont sortis. Bien qu'il ne trouvât sa cousine ni belle ni désirable, Maurice avait fini par découvrir qu'il jouait auprès d'elle le rôle d'un sot. A défaut de sei sens que cette chaste et blanche beauté laissait parfaitement tranquilles, l'amour-propre et la vanité lui montaient au cerveau en fumées grossières. Etait-il naturel qu'un jeune homme qui n'avait pas trente ans vécût fraternellement avec une jeune fille qui en avait vingt-trois au plus, porte à porte, sous le même toit? Qu'en penseraient ses anciens compagnons? qu'en devait penser Madeleine elle-même? car, dans la tendresse qu'elle lui témoignait, Maurice n'hésitait pas à voir un encouragement. Cependant, toutes les fois qu'il allait vers elle avec l'intention de changer une position qui lui parais-

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sait ridicule, saisi d'un vague sentiment de respect qu'il ne s'expliquait pas d'abord et qui le révoltait ensuite, il se retirait sans avoir osé seulement lui prendre la main.

Sorti dès le malin, un jour que l'ouvrage manquait, Maurice avait erré jusqu'au soir sous un de ces soleils brûlants qui font fermenter la vase des marais et la fange des passions impures. Il dîna, aux alentours de l'ancien Théâtre-Italien, dans une espèce de taverne d'un aspect louche et malhonnête. Assis au fond d'une pièce obscure, sous le bec d'un quinquet huileux, il mangea peu et vida coup sur coup une bouteille d'un de ces vins mêlés d'alcool qui n'ont jamais payé de droits d'entrée à la barrière. Il y avait loin de ce repas à ceux que faisait autrefois Mam'ice en compagnie joyeuse, dans les salons du Café de Paris, quand sa voiture attendait à la porte et son groom au pied du perron. Accoudé sur la nappe, le front entre ses mains, il demeura longtemps plongé dans un chaos de pensées irritantes qu'exaltaient encore les fumées de

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rivresse. La tête et les sens embrasés, il passa le reste de la soirée dans les carrefours, à suivre d'un œii fauve les évolutions des sirènes infâmes que vomissent sur les trottoirs les égouts de la vie parisienne. Lorsqu'il entra chez sa cousine, en la voyant seule dans sa chambre, il ne put se défendre d'un mouvement de joie sauvage. Légèrement indisposée depuis la veille, Ursule, cédant, quoiqu'à regret, aux sollicitations de sa maîtresse, s'était couchée, ce soir-là, de bonne heure. Madeleine lisait quandMaurice entra. Elle ferma son livre, le déposa sur la table, et lit à son cousm l'accueil accoutumé, sans paraître remarquer l'altération de ses traits, le sombre éclat de ses yeux, la pâleur enflammée de son visage. Maurice s'assit auprès d'elle, et là, d'une voix brève, ardente, saccadée, dont l'accent convenait mieux à l'injure qu'à la flatterie, il débuta, sans transition, par des compliments tellements exagérés, que la jeune fdle le regarda d'abord d'un air surpris et partit à la fin d'un frais éclat de rire. Ce ne fut qu'un aiguillon

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de plus. Ce rire argentin et perlé, cette vive gaieté de nymphe sans défiance, poursuivie par un satyre et croyant que ce n'est qu'un jeu, achevèrent d'irriter Maurice et de le pousser à bout. Il étouffa dans son cœur un cri de rage, et se reprenant aussitôt, il parla d'amour avec l'emportement de la haine, de tendresse sur le ton du courroux, langage ténébreux que des propos étranges éclairaient parfois de sinistres lueurs. Blanche, froide, immobile, pareille à la Chasteté s'étonnant de voir à ses pieds les offrandes destinées aux autels de la Vénus impudique, Madeleine, tandis qu'il parlait, le contemplait d'un air à la fois si fier et si triste, qu'il vint un instant où Maurice, atterré sous le regard de sa cousine, s'arrêta court, comme s'il eût pressé entre ses bras un marbre insensible. Toujours dans la même attitude, Madeleine continuait de le regarder du même air triste et grave où rien ne trahissait l'indignation ni la colère, mélange de pitié maternelle ci d'étunnemcnt douloureux. Maurice n'y tint pas, il se leva et s'enfuit avec épouvante.

Lorsque, après quelques heures de ce sommeil de plomb qui suit Tivrcsse, cet infortuné retrouva, le lendemain, à son réveil, le souvenir de ce qui s'était passé, il se sentit mourir de liunte et de confusion. Non que sa conscience lui adressât les reproches qu'il méritait : depuis longtemps il l'avait habituée à une excessive indulgence; mais il ne pouvait supporter la pensée d'avoir à rougir devant Madeleine. Comment oserait-il reparaître devant elle? Il pressentait des récriminations exagérées ; déjà il se voyait en butte aux rancunes implacables d'une pruderie tracassière; car, lorsque ces jeunes roués sont obligés de reconnaître la vertu chez les femmes, ils se consolent en se la représentant sous un aspect disgracieux ; ils en font un épouvantail, un objet de risée. La journée tirait à sa fin, Maurice était encore en proie à ces réflexions peu réjouissantes, quand sa cousine entra chez lui. Il rougit, pâlit, se troubla; il eût voulu sentir le parquet manquer sous ses pieds et le plafond s'écrouler sur sa (etc. La main tendue, le regard caressant, la

DOUche souriante, elle Fappela son frère, si bien qu'il put croire un instant qu'il avait rêvé la scène de la veille. Il est rare que les hommes bien nés ne gardent pas un sentiment d'affection sincère à la femme près de laquelle ils se sont fourvoyés, et qui, pouvant les humilier dans leur défaite, les a couverts avec grâce de son indulgence et de sa bonté. Notre cœur est toujours reconnaissant des petites attentions qu'on a pour notre vanité. Quoiqu'il n'en laissât rien voir, Maurice fut vivement louché de la générosité de Madeleine ; il reconnut dans son for intérieur que la vertu n'est pas nécessairement ridicule et revèche, qu'elle peut être aimable une fois par hasard.

Madeleine venait prier Maurice de dîner ce jour même avec elle. Maurice regarda le ciel, qui, depuis le matin, se fondait en eau. Sortir par un temps pareil pour aller chercher au loin un maigre repas, celte perspective n'avait rien de divertissant. D'un autre côté, son estomac se ressentait des excès de la veille. J'ai In qiichpie [)3rt que ce sont les lendemains d'orgie (pii ont

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fait les anachorètes. Enfin Maurice, qui se jugeait coupable vis-à-vis de sa cousine, n'était pas fâché de pouvoir expier ses torts à si peu de frais. A son tour, grand et généreux, il se rendit à la prière de Madeleine.

Le couvert était mis dans une petite salle à manger, tapissée d'un joli papier imitant à s'y méprendre les boiseries de chêne. Le poêle était masqué par des touffes d'asters, de dahlias, de bruyères roses; l'unique fenêtre donnait sur les arbres du parc, dont les brises d'automne avaient déjà rouillé le feuillage. La table était un peu étroite ; le luxe du service n'eût guère effarouché les habitudes d'un quaker ou d'un chartreux ; mais sur la nappe éblouissante de blancheur et d'où s'exhalait le bon parfum du linge de ménage, tout reluisait de propreté, tout avait un air gai, honnête et charmant. En s'asscyant vis-à-vis de la jeune Allemande, (jui faisait les hormeuis de sa pauvreté avec une

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grâce que n'a pas toujours la richesse, Maurice fut obligé de convenir que cela valait , à bien prendre, l'horrible taverne où depuis quelque temps il dînait habituellement. Les mets n'étaient ni nombreux ni recherchés ; avantage plus rare, ils étaient sains et exquis. On peut croire qu'Ursule y avait mis toute sa science ; la bonne fille s'était surpassée. Propre, souriante, vive, le pied leste, la main légère, les manches retroussées jusqu'au coude et découvrant la rondeur d'un bras potelé, il fallait la voir rôdant autour de ses jeunes maîtres, apportant les plats, enlevant les assiettes, indiquant à Maurice les plus fins morceaux, près de tomber à la renverse toutes les fois qu'il daignait trouver quelque chose à son goût. Madeleine mangeait à peine et ne s'occupait que de son cousin, avec la sollicitude inquiète d'une jeune maîtresse heureuse et fière de servir son amant. Objet de tant de soins, Maurice ne pouvait s'empêcher d'en être touché ; il se demandait avec embarras ce qu'il avait fait pour les mériter. Je dois ajouter qu'il n'était pas non plus insensible au

talent et au savoir d'Ursule, dont il ne se doutait pas jusqu'ici. Yne autre surprise lattcndait au dessert. Ursule s'approcha de lui avec un énorme bouquet, et se mit à réciter un petit compliment qu'elle avait appris d'avance; mais, rémotion lui coupant la voix, elle se jeta sur son frère de lait, et lui souhaita tout uniment une bonne fête, en le couvrant de douces larmes et de gros baisers. Madeleine eut son tour ; elle tendit à Maurice sa jolie main par-dessus la table, en lui adressant quelques paroles simples et affectueuses. Cependant la nappe était couverte de crêpes et de galettes comme à Yaltravcrs ; un flacon de vieux vin, que les deux bonnes créatures s'étaient procuré, en vue de ce grand jour, par tout un mois de privations et d'économie rigoureuse, dressait au milieu des fleurs son long col enduit de cire ; le ciel venait de s'éclaircir ; les oiseaux, avant de se coucher, chantaient dans le i)arc ; les senteurs enivrantes de la feuillée humide entraient par la fenêtre ouverte ; enrni, près Cui disj)araitre à Uburizon, le soleil envoyait sur la table

un joyeux rayon, sous lequel étincelaient les Terres comme autant de cristaux précieux. Depuis que Maurice avait quitté le toit paternel, c'était la première fois qu'on lui souhaitait sa fête. Depuis près de dix ans oublié et perdu, cet anniversaire réveilla violemment en lui les meilleurs souvenirs de sa jeunesse. Il se rappela le temps où ce jour était à Yaltravers un jour de réjouissance publique. Il se vit entre la marquise et le chevalier, entouré de tous les serviteurs qui lui exprimaient naïvement leurs vœux et leur amour. A ces images, son cœur se fondit. Un frisson électrique courut de ses pieds à la racine de ses cheveux : son front pâlit et ses yeux se mouillèrent. Madeleine, qui l'observait, se leva et courut à lui, pour s'emparer de ce bon mouvement. Elle s'appuya sur son épaule, pencha sur lui sa tête virginale ; et, pareille à cette belle statue du Louvre connue sous le nom delà Polymnie, ou plutôt comme un ange gardien épiant la résurrection de l'enfant commis à sa vigilance, elle demeura quelques instants dans une attitude rêveuse et

recueillie. En songeant à ce qu'elle avait été pour lui, à ce qu'il avait été pour elle, Maurice sentit enfin s'amollir son àme endurcie. Cette fois, pris au dépourvu, son orgueil, au lieu de s'irriter, ploya le genou et s'humilia devant tant de vertu. Pas un mot ne troubla cette scène attendrissante. Ursule elle-même se tut. Seulement, lorsque le jeune homme, par un geste trop brusque pour n'être pas involontaire, saisit la main de Madeleine qu'il porta vivement à ses lèvres, Ursule ne put retenir un de ces cris d'adoration qui lui étaient si familiers, comme si son frère de lait eût accompli la plus belle action du monde. La soirée s'acheva dans la chambre de Madeleine, à la lueur de la lampe, au milieu de doux entretiens. Ils causèrent de Valtravers, de la marquise, du bon chevalier; et aussi de ce soir d'automne où, pour la première fois, ils s'étaient rencontrés, Maurice à cheval, Madeleine, victime des scélératesses de Pierrot, assise sur la mousse et pleurant. Ils se plurent tous deux à remettre en scène tous les détails de leur arrivée au chàlcaii, la petite

orpheline au bras du jeune cavalier et ne se doutant pas que c'était son cousin ; le cheval marchant derrière, la bride sur le cou et tondant i'es pousses nouvelles ; la clairière illuminée des feux du couchant, la gaieté du jeune homme quand Madeleine avait parlé du petit Maurice, la grille du parc, les tourelles du joli manoir apparaissant derrière les murs, enfin les deux vieux compagnons se levant sur le perron pour recevoir la jeune étrangère. Ils s'oubliaient à écouter tous ces souvenirs qui gazouillaient dans leur mémoire comme des oiseaux dans une volière. Chez Maurice, étonné du charme qu'il y trouvait, l'accompagnement railleur de la romance de don Juan se faisait encore entendre, mais à de rares intervalles, faible et presque aussitôt couvert par le chant. Près de se retirer, il fut obligé de s'avouer que la vie a ses bons quarts d'heure, et la pauvreté ses fêtes tout aussi bien que la fortune. Rentré chez lui, il regarda ses outils sans colère, le portrait de son père avec satisfaction; puis il s'endormit dans une paix étrange, en se disant

qu'en fin de compte c'étaient deux bonnes tilles que sa cousine et sa sœur de lait. Son sommeil fut calme et profond. Réveillé dès l'aube naissante par la voix de Pierre Marceau, qui saluait le jour et priait Dieu en chantant et en travaillant, il sauta à bas de son lit et se mit résolument à l'ouvrage.

Croi"e Maurice sauvé, se réjouir et chanter victoire, se figurer qu'il ne lui reste plus qu'à tendre la main pour ressaisir la jeunesse ettous ses trésors envolés, serait s'exposer à de cruels mécomptes et méconnaître en même temps la pensée de Dieu, qui veut que l'expiation précède la réhabilitation, et ne permet pas que l'homme puisse remonter en un jour la colline sainte le long de laquelle il s'est laissé choir. Cette pente est rude à gravir, et j'en sais de plus forts que Maurice qui se sont arrêtés à mi-chemin, pâles, meurtris, brisés, mesuiant d'un uil plein d'épouvante le long trajet qu'il leur restait à faire. Il est vrai que ceux-là n'avaient pas auprès d'eux un ange pour les

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soutenir, pour essuyer la sueur de leur visage, pour leur montrer le sentier le plus court et le moins escarpé par où les âmes déchues peuvent regagner les célestes sommets.

L'automne touchait à sa fin. Déjà novembre s'avançait, grelottant dans son manteau de frimas, ruisselant de pluies, les pieds dans la boue, le front dans la brume. Pour comprendre tout ce que cette saison amène de sombre tristesse, il faut être seul à Paris, pauvre, sans famille, obligé de sortir pour prendre ses repas, avec la perspective, au retour, de la Solitude accroupie au coin d'un foyer avare. Pievenu de sa prévention contre la cuisine d'Ursule, forcé par la rigueur de l'hiver à se réconcilier avec la vie de famille, Maurice avait fini par se résigner à dîner régulièrement avec sa cousine. Déjà loin des pures émotions du soir de sa fête, il eut peine à s'accommoder de ces habitudes bourgeoises. Toutefois, quand la bise sifflait et que le givre fouettait les vitres, il ne lui déplaisait pas de pouvoir se dire que son couvert l'attendait, à deux pas, dans une salle bien tiède et

bien close, où deux figures souriantes ne manquaient jamais de l'accueillir avec empressement. Pour apprécier de telles jouissances, il n'est pas besoin d'être un Grandisson.

Quoique peu somptueux, les repas se passaient encore avec assez d'entrain. Maurice y apportait en général le formidable appétit qu'il devait au travail, et qui le rendait indulgent pour l'ordonnance du service. Ursule connaissait les goûts de son jeune maître; elle mettait sa gloire à confectionner les plats qu'il aimait. De son côté, Madeleine suppléait au luxe des mets par la grâce de son esprit. Maurice se laissait prendre difficilement à de si poétiques illusions; pourtant, de loin en loin, il s'émerveillait de cet esprit et de cette grâce à laquelle il était resté si longtemps sans accorder la moindre attention. Ainsi, tout allait bien tant qu'on était à table. Mallieureusement les soirées se traînaient avec une désespérante lenteur, non pour Ursule ou pour Madeleine, mais pour Maurice, (pii ne savait à (pioi les cnipldV. r. Il est à remanjiK r (pie les femnics sont toujours

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occupées, tandis que les hommes ne font absolument rien dès qu'ils cessent de travailler sérieusement. Assises autour de la lampe, Madeleine et Ursule jouaient de l'aiguille et du crochet; Maurice, les mains dans ses poches, se promenait autour de la chambre d'un air ennuyé. Il allait de l'une à l'autre, examinait leur ouvrage, s'asseyait, se levait, revenait s'asseoir. Même entre les plus belles intelligences, les sujets de conversation ne sont pas inépuisables ; je m'explique très-bien que les hommes aient inventé les cartes et les échecs pour se dispenser de parler quand ils sont ensemble. Depuis le jour où il était entré chez sa cousine avec l'intention de l'outrager, Maurice était devenu moins acéré dans ses discours. Il s'observait et se contenait davantage. Plus d'une fois, sur ses lèvres frémissantes, il avait retenu le trait prêt à partir. Cependant, quoi qu'il pût faire pour se dominer et se vaincre, exaspéré par l'ennui qui a aussi ses colères et ses emportements, il achevait rarement la soirée sans laisser échapper quelque parole amère ou blés-

santc. Plus sûre de son empire, Madeleine, au lieu de courber la tète comme autrefois, répondait alors avec une douce fermeté, dans ce charmant langage que parle la raison lorsqu'elle est tempérée par la grâce et la bonté. De temps en temps, Ursule glissait son petit mot, que n'eut point désavoué la servante de Molière. Maurice commençait par s'irriter; il en venait bientôt à garder un silence boudeur; quel- (piL'fois enfin il ne pouvait s'empêcher de sourire.

Malgré l'angélique bonté, malgré les prévenances empressées de Madeleine, les soirées semblaient encore bien longues à Maurice. Souvent la conversation se brisait et se renouait avec peine. La jeune fille, pour combattre l'ennui, avait prié Maurice de lui faire la lecture ; mais, à cette proposition, Maurice s'était révolté. Dans sa vie oisive et dissipée, il lui était arrivé rarement d'ouvrir un livre. Au milieu de ses folles dépenses, il s'était occupé de chevaux, d'équipages, d'ameublements; il n'avait guère songé à chercher dans la lecture un aliment

pour la rêverie ou pour la réflexion. Repoussée une première fois, Madeleine ne se rebuta pas. Un soir, elle remit à son cousin un des ouvragesles plus charmants de la littérature anglaise, le Vicaire de Wakefieîd. On sait avec quelle finesse, avec quelle simplicité touchante, Goldsmith a su, dans ce livre, nous raconter toutes les joies, toutes les angoisses de la famille. Maurice, dans sa profonde ignorance, refusait avec humeur de lire les premières pages. Il demandait à sa cousine si elle le prenait pour un enfant qu'on amuse avec des contes. Madeleine insista doucement, et Maurice, plutôt par impatience que par bonté, pour se débarrasser de ces importunités, commença la lecture de cet admirable récit. Il y a dans la peinture de tous les personnages, dans la manière dont ils sont mis en scène, dans l'artifice avec lequel les moindres circonstances s'enchaînent à l'action, tant de naturel et d'entraînement, qu'il est bien difficile de quitter ce livre avant de l'avoir achevé. Maurice, malgré son dédain superbe pour ce qu'il appelait des

contes de nourrice, ne put résister à l'attrait de cette épopée domestique. Déjà ses entretiens journaliers a\ec Madeleine avaient amoLi son cœur et l'avaient préparé à recevoir et à féconder ces germes précieux. En voyant à quelles épreuves sont réservées les destinées les plus obscures, il comprit qu'il y a place pour les vertus les plus élevées, pour les plus héroïques dévouements dans les plus humbles conditions. Il acheva d'une haleine, et remercia sa cousine du plaisir qu'elle lui avait procuré. A compter de ce jour il ne se fit plus prier. Étonné du charme qu'il trouvait dans ses lectures, il admirait, sans l'avouer, la raison supérieure de Madeleine, il se laissait guider par elle et se sentait devenir meilleur. Le livre une fois fermé, ils échangeaient leurs pensées et leurs sentiments ; Ursule prenait part à la discussion, et ils arrivaient ainsi à la fin de la soirée sans avoir compté les heures.

Pierre Marceau et sa femme venaient de temps en temps passer la veillée chez Madcieini; qui s'était prise d'une amitié bincèrc pour ce petit

ménage. Dans le fond de son cœur, elle voyait en Pierre Marceau l'instrument providentiel de la réhabilitation de Maurice ; elle ne pouvait oublier que, sans lui, Maurice eût peut-être attendu bien longtemps encore l'occasion de se mettre au travail. De leur côté, les deux artisans n'oubliaient pas que c'était à l'inteiTcntion de Madeleine qu'ils avaient dû le secours de Maurice, dans une circonstance épineuse où tout leur avenir se trouvait engagé. Ils en gardaient un pieux souvenir, une reconnaissance exaltée. Bien qu'ils se fussent habitués à ses manières et qu'ils eussent fini par l'aimer, Maurice les effarouchait encore un peu ; mais ils avaient pour Madeleine un véritable culte qui touchait presque à l'adoration. Ils avaient bien vite compris que ces deux jeunes gens, qu'ils croyaient frère et sœur, n'étaient pas à leur place ; aussi, avec ce tact aimable que l'éducation ne donne pas, apportaient-ils dans leurs relations de voisinage un sentiment de respect et de déférence qui n'ùtait rien à la sincérité de leur affection.

Ils venaient quelquefois, le soir, quand les enfants étaient couchés ; de loin en loin, à la prière de Madeleine, qui aimait à les voir autour d'elle, ils amenaient les chers petits, Maurice s'était élevé d'abord contre l'intrusion des Marceau : du sang aristocratique qu'il avait dans les veines, le pauvre enfant n'avait gardé que rinstinct de l'orgueil et de l'oisiveté. Un jour, devant Madeleine, il parla d'eux avec mépris. Madeleine, qui se sentait de plus en plus forte et qui n'entendait pas raillerie là-dessus, le regarda pour la première fois avec sévérité. « Allez, lui dit-elle, vous n'êtes qu'un ingrat ! mais, lors même que ce bon Marceau ne vous eût pas frayé la voie du travail où vous êtes entré, vous devriez encore être fier de toucher la main d'un homme qui a fermé les yeux de son vieux père et cpii nourrit sa femme et ses enfants. » A ce reproche trop mérité, Maurice, qui, quehjues jours auparavant, eût bondi do colère, rougit et se tut.

Un soir, toute la Hmiille était réunie. Thérèse, c'était le nom dr l;i r irnj>a;^Mi(; du jeune

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artisan, avait apporté son ouvrage; rangées autour de la lampe, les trois femmes travaillaient en conversant à demi-voix. Assis à quelqu, . pas de là, Marceau les observait avec l'expression bienveillante de la force au repos. De temps en temps, Thérèse, sans interrompre sa broderie, levait vers lui ses yeux en souriant ; la figure du jeune ouvrier s'éclairait alors dune plus douce joie. Accoudé sur la table, une main enfoncée dans ses cheveux, Maurice tourmentait de l'autre les feuillets d'un livre qu'il avait apporté, et dont le choix eût singulièrement étonné Madeleine, si elle eût pu deviner le poison qu'il renfermait. Il avait pris ce soirlà des airs d'ange révolté, triomphant dans le mal, qui préoccupaient singulièrement sa cousine. Avec la -sagacité qui lui était habituelle, lajeune fille avait compris aussitôtque ce livre " absorbait toute son attention. Curieuse et inquiète, elle pria Maurice de le lire. Il obéit avez empressement.

C'était un do ces romans si nombreux il y a une quinzaine d'années, et qui heureusement

deviennent plus rares de jour en jour. On v parlait avec dédain, presque avec mépris, du devoir et de la famille. En revanche, on y exaltait la passion en lui attribuant une mission divine. Dans ce roman, comme dans tant d'autres publiés à cette époque, le héros, après avoir foulé aux pieds tous les ridicules préjugés dont se compose l'éducation, après s'être posé en face de la société comme un Ajax insultant les dieux, ou plutôt comme un Selon qui devait la régénérer par l'exemple de sa vie, après avoir soutenu contre les institutions une lutte acharnée, finissait par lâcher pieu et perdre courane Désespérant des hommes et des choses, indigné contre une société corrompue, qui refusait de recevoir les lois de son orgueil et les oracles de son génie, pour la punir, il se réfugiait dans le suicide, connue dans le dernier, l'unique asile qui rcfctàt ici-bas aux grands cœurs et aux belles âmes. Mais il ne voulait pas s'avouer vaincu, il essayait encore de cacher sa défaite et son agonie en jetant au ciel et à la terre un en de rage et de défi. Toutes ces belles choses, qui

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ont fait radmiralion de toute une génération, étaient écrites d'un style creux, sonore et ronflant, assez pareil à ces toupies que le bon chevalier fabriqua t a Nuremberg. Maurice retrouvait dans ce liv>e l'image fidèle des pensées, qui l'avaient longtemps dévoré, et qui, bien qu'assoupies, pouvaient encore se réveiller au moindre souifle imprudent. Aussi son œil s'animait d'un feu sombre et sinistre ; sa voix prenait peu à peu un accent terrible et menaçant. 11 s'était si bien identifié avec le héros dont il lisait les imprécations, qu'il croyait parler en son nom ; le génie du mal l'avait ressaisi tout entier. Madeleine l'écoutait en frissonnant, Thérèse avec un naïf étonnement, Ursule d'un air passablement goguenard, Pierre Marceau avec l'expression d'une bonhomie un peu railleuse. Quand il eut achevé, Maurice jeta le livre sur la table et regarda son auditoire d'un air de triomphe et de curiosité. Son regard paraissait les interroger.

— Quel fatras! dit Ursule, quel ramas de folies! Quel est ce méchant garnement qui

s*avise de vouloir régenter le monde, et qui ne sait pas gouyerner sa vie ?

— Monsieur, dit Pierre Marceau, c'est toujours un triste héros, celui qui ne trouve rien de mieux à faire que de se tuer. Les hommes de quelque valeur ont toujours un rôle à jouer ; il ne s'agit que de choisir un rôle à sa taille. Moi qui ne suis qu'un ouvrier, j'estime plus haut le travail de mes deux bras que toutes les grandes phrases de ce livre ennuyeux.

Thérèse confessa ingénument qu'elle n'y avait rien compris. Madeleine se taisait et applaudissait du regard aux paroles d'Ursule, deMarccau et de Thérèse. Abasourdi par l'étrange succès de sa lecture, Maurice prit son chapeau et sortit.

Toutefois, cette soirée ne fut pas perdue pour Maurice. Resté seul avec lui-mcmc, après avoir donné cours à sa colère, après avoir qualifié comme on peut s'imaginer rintelligencc d'Ursule, de Thérèse et de Marceau, après avoir épuisé contre eux toutes les épithètes que pouvaient hii fournir hj dédaiii et

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l'humiliation, il fut amené bon gré, mal gré, à reconnaître qu'ils avaient pris en main la cause du bon sens. Plus tard il retrouva chez Madeleine Marceau et sa femme. En voyant leur calme et leur bonheur, il apprit à les aimer. Les enfants eux-mêmes, qui d'abord avaient excité son impatience et son humeur, éveillèrent en lui une tendresse inattendue. Il les prit sur ses genoux, les couvrit de caresses, et entrevit, en les embrassant, toutes les joies de la famille.

Ainsi ce jeune homme remontait le flot bourbeux qui l'avait entraîné. Encore quelques efforts, il allait toucher le rivage ; il secouait la fange de ses pieds et s'élevait vers les régions sereines.

Cette existence laborieuse et retirée avait ses distractions et ses plaisirs; Maurice et Madeleine allaient quelquefois au théâtre. Un soir, ils se trouvaient à l'Opéra. On donnait Guillaume Tell. Maurice, dans ses jours d'éclat, n'avait jamais passé une soirée à l'Opéra sans éprouver un profond ennui. Au milieu des propos frivo-

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les de ses compagnons de folie, c'est à peine s'il avait entrevu ce qu'il y a d'enivrant dans la musique, dans cette forme de l'imagination si vague et pourtant si riche ; jamais les accents d'une voix mélodieuse ne l'avaient transporté dans les régions idéales delà passion et de la rêverie. Maintenant, assis près de Madeleine, seul avec elle, car personne, dans la foule attentive qui les environnait, ne lui envoyait un regard ami, il écoutait le dernier chant de Rossini comme une langue nouvelle dont le sens se révélait à lui pour la première fois. Les premières mesures l'avaient délicieusement ému ; il se sentit avec étonnement pénétré d'enthousiasme et de sympathie pour ce beau poëme. Les sanglots d'^Vrnold, au moment où il ap[)rend la mort de son père, réveillèrent en lui le souvenir de son père, mort sans qu'il eût pressé une dernière fois sa main défaillante. Le serment des cantons conjurés pour la commune délivrance, éveilla dans son cœur une libre jusfpje-là muette, l'amour de la patrie et de; la liberté, l'ouïes les saintes pensées se tieimeiit

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par la main : lorsque l'une d'elles s'est emparée de notre conscience, elle appelé ses sœurs d'un signe mystérieux, et leur omre la porte de son nouveau domaine. Maurice ne put s'empêcher de faire sur lui-même un retour triste et sévère. Il se demanda ce qu'il avait fait pour son pays, ce qu'il avait fait pour sa famille. Il échangeaitavec sa cousine quelques rares paroles; mais, au son de sa voix, à son regard distrait, Madeleine comprenait bien que sa pensée n'était pas sur ses lèvres : elle craignit de le troubler et ne lui parla plus.

Ils revinrent tous deux par une nuit ctoilée, s'entretenant de leurs émotions. En écoutant Madeleine, Maurice découvrait de nouvelles sources d'admiration qui lui avaient échappé. De retour au logis, dominé par l'impression profonde de la représentation, il ne quitta pas sa cousine pour s'enfermer chez lui ; il ouvrit la fenêtre et demeura quelques instants à contempler le ciel, dont la sérénité était descendue dans son cœur. Puis il vint s'asseoir près de la jeune Allemande, qui, pour couronner

dignement cett« poétique soirée, le pria de lui lire le Guillaume Tell de Schiller. Il obéit avec joie. A peine eut-il lu quelques pages, sa voix, transformée comme par enchantement, prit un accent d'onction que Madeleine écoutait avec ivresse. A mesure qu'il avançait dans le récit de cette merveilleuse délivrance de tout un peuple, il semblait se transfigurer. Son front s'éclairait d'une douce lueur, son regard s'animait d'une céleste espérance. Le vieil homme s'effaçait, et Madeleine contemplait avec orgueil l'homme nouveau qu'elle avait devant elle. Cette soirée devait ètie féconde.

En comprenant l'étendue de ses devoirs, Maurice ne s'abusa pas sur la valeur de ses facultés, car Madeleine avait l'art de l'exciter et de le contenir tour à tour. Il ne s'exagéra donc pas l'importance du rôle qu'il avait à jouer. Assez de gens. Dieu merci ! se croient appelés à diriger le char de l'État ; Maurice eut le bon sens de ne pas en vouloir grossu' le. iKtnibic 11 se tint prudcniiiicnt à sa place, sentant bien qu'il n'est pas (Umiu' à tous de conduire les

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affaires publiques, mais que le devoir de tous est de s'y intéresser. A partir de ce jour, il suivit avec une ardente sollicitude la marche des événements, et son cœur ne fut plus fermé à ces sentiments d'honneur et de gloire qu'autrefois il avait tant raillés.

Grâce à son travail, Maurice jouissait déjà d'une sorte d'aisance. Madeleine, dans des temps plus heureux, avait étudié la musique et savait chanter avec goût. Maurice ne l'avait pas oublié, et, comme pour remercier sa cousine des soins qu'elle lui avait prodigués, surtout pour reconnaître la patience angélique avec laquelle elle avait supporté sa colère et sa dureté, il lui fit présent d'un piano. Ce fut une grande fête pour Madeleine. Ce présent inattendu donna une vie nouvelle à leurs petites réunions de famille. Souvent Madeleine rassemblait autour d'elle Pierre Marceau, sa femme et ses enfants, qui l'écoutaient avec ravissement. Maurice aussi se plaisait à l'entendre.

Uq soir, il était seul avec elle. Madeleine

feuilletait un cahier placé sur le piano; c'était un recueil de mélodies de Schubert : elle choisit une des plus belles et des plus touchantes, r Adieu. Ce que j'aime surtout dans ces compositions, c'est qu'elles ne supportent pas la médiocrité. Rendues fidèlement, elles nous ravissent en extase ou nous bercent dans une délicieuse rêverie ; chantées sans intelligence, avec une exactitude purement littérale, elles nous plongent dans un ennui sans fond. C'est une pierre de touche qui trompe rarement : pour émouvoir et charmer en chantant les mélodies de Schubert, savoir la musique ne suffit pas : il faut une âme de poëte. .Madeleine sentait profondément ce génie divin ; elle savait rendre avec simplicité tout ce qu'elhî sentîiit. Sa voix n'avait j)as un grand volume, mais clb; «''lait d'un timbre pénétrant ; on ne pouvait l'entendre sans émotion. Elle dit rAdieu avec une mélancolie si toucliantc, que Maurice fut attendri.

Il leva les yeux sur clic, d |i(nn l.i prciiiicre fois de sa vie il c(»M)prit (ju'elle ('luil j»eile;

non pas, je l'ai déjà dit, qu'elle offrît à la statuaire un type complet de perfection, mais son àme charmante rayonnait dans ses yeux, ses lèvres mélodieuses avaient une grâce qu'aucune parole n'aurait pu traduire. Jusqu'alors Maurice n'avait pas séparé la beauté de la volupté ; il confondait l'admiration avec le désir ; savait-il seulement ce que c'est qu'admirer? Un sens nouveau venait d'éclore en lui. 11 contempla Madeleine dans une extase presque religieuse , comme un pèlerin agenouillé devant une madone.

Ainsi .'c réalisait le rcvc qu'avait fait la marquise quelques heures avant d'expirer : du fond de l'abîme où il était tombé, Maurice remontait peu à peu à la clarté du jour, grâce à Madeleine, qui lui tendait la main. Déjà il sentait courir dans ses cheveux le vent frais des hautes régions ; il aspirait le parfum des cimes prochaines; il entendait confusément les voix de sa jeunesse, ipii ciiantaient en chœur son retour. On pouvait déjà voir sur son visage le signe glorieux de la réhabilitiition. Ses traits, si longlemjis tourmentés et flétris avant l'âge, pijrtaicnt le cacbet de (hgnité (ju'imprime infailliblement le travail sur le lV(jiiL des bomiin-s de courage; et de

bonne volonté. Ternis par la débauche, ses yeux avaient repris leur limpide éclat ; ses lèvres, contractées autrefois par la colère et toujours prêtes à décocher une flèche empoisonnée, maintenant détendues comme un arc au repos , n'exprimaient plus que la bienveillance. Il n'était pas jusqu'au timbre de sa voix qui ne se fût adouci ; enfin , lorsqu'il marchait auprès de sa cousine, Maurice retrouvait le pas léger de ses jeunes années. Un second printemps se faisait en lui, paré peutêtre de moins de grâces que ne l'avait été le premier, mais fécond en promesses plus sûres et déjà riche des trésors de l'été. Ilêlas î le pauvre enfant n'en était pas venu là sans efforts. Que de fois, les pieds en sang et la face baignée de sueur, il s'arrêta découragé sur le bord du chemin î Que de fois, trébuchant près du but, il se sentit glisser le long de la pente qu'il avait gravie av c tant de peine ! Bien souvent, en une 1 eu v de rébellion ou de défaillance, il avait perdu le fruit de plusieurs mois de luttes et de labeurs.

Bien souvent, au moment où le bon ^-/ain commençait à germer dans son cœur, un orage terrible, impossible à prévoir, avait anéanti l'espoir de la moisson; mais Madeleine veillait sur lui. Patience angélique, sollicitude infatigable, elle le soutenait, le relevait, l'encourageait; elle ensemençait de nouveau le cœur qu'avait dévasté la tempête. Puis, agenouillée dans sa chambre, elle priait avec ferveur, car, aussi pieuse que belle, elle pensait que la créature ne peut rien sans le secours du Créateur, et que les plus nobles entreprises ne sauraient se passer d'un sourire du ciel.

Dieu, qui lit dans les cœurs, avait déjà béni sa tâche. Il vint une heure où cette àme sainte ne s'exhala plus qu'en actions de grâces. Ce Maurice que nous avons connu désabusé de tout, railleur, acerbe, impitoyable, ce Maurice n'existait plus; Madeleine avait l'ait de lui un honnnc nouveau. Si de loin en loin le vieil homme reparaissait, ce n'était (pi'un j»àle fantôme que l.i jcinie lille conjurait aussitôt

(l'un geste ou d'un regard; si l'orageux passé se ranimait et grondait à longs intervalles, ce n*était que le bruit sourd de la foudre qui s^éloigne quand le ciel s'est rasséréné. Maurice n'avait plus de tristesse ou d'humeur qui pût tenir contre une parole de sa cousine; Ursule elle-même, qui l'avait si longtemps irrité, l'égayait et parfois lui communiquait son entrain. S'avisait-il de vouloir reprendre ses grands airs désenchantés , h brave fdle, avec son gros bon sens, le ramenait à la raison par quelque saillie limousine ; au lieu de s'emporter, il se mettait à rire avec elle. Il en était arrivé à mordre avidement aux fruits de la réalité qu'il avait repoussés d'abord avec dégoût. La saveur en est acre, et pourtant on finit par l'aimer. Il comprenait qu'il y a, dans l'accomplissement d'un devoir, si humble, si modeste qu'il soit, plus de grandeur véritable que dans cette philosophie de laquais qui consiste à nier ou à déprécier tout ce qui rehausse la nature humaine. 11 comprenait aussi que la vie est

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douce tant qu'elle est utile , qu'à de rares exceptions près il n'y a que les égoïstes et les impuissants qui se tuent. Enfant d'un siècle impie, à défaut de la foi, il sentait, sous l'influence de son bon ange, se réveiller en lui l'espérance et la charité. Il ne croyait pas, mais il espérait, et il eût voulu croire. En attendant, il convenait volontiers avec Madeleine qu'on ne risque rien à se conduire icibas d'après les vérités que la religion enseigne. Le suicide ne veillait plus à son chevet ; les gens qui travaillent du matin au soir dorment la nuit et ne pensent guère à se faire sauter la cenelle. Ces fameux pistolets qui lui inspiraient jadis de si belles phrases, il les avait vendus pour donner des fleurs à sa cousine le jour de sa fête. En même temps que son cœur , son esprit s'était élevé. H aimait les arts, il lisait les poêles. Connne son père à Nuremberg, il avait appris à reconnaître la royauté de l'intelligence. Témoin attentif du mouvcniml (|iii se faisait alors dans les idées , il accueillait avec indul-

gencc, quelquefois avec enthousiasme, toutes les utopies généreuses , qui n'excitaient naguère que sa colère ou son dédain. S'iV gardait une haine implacable à cette démocratie basse, envieuse, hypocrite, amie du peuple, parce qu'elle est ennemie de toute supériorité ; s'il détestait profondément les charlatans qui font métier de socialisme et de philanthropie, il vénérait les âmes désintéressées qui embrassent avec un dévouement sincère la cause du travail et de la pauvreté.

Il ne faudrait pas croire pourtant que Maurice n'eût plus ses mauvais jours. Maurice avait encore ses jours de désespoir et d'accablement. Parfois retomlxiit sur lui de tout son poids le fardeau de ses fautes; parfois, le spectre de sa jeunesse flétrie lui apparaissait brusquement et le frappait d'une muette épouvante. C'est la punition des êtres qui ont mal vécu, de traîner longtemps après eux, même au sein d'une vie meilleure, l'ombre souillée de leur passé. Consterné, l'œil lia- Q^ard, le malheureux vovait défiler lentement

devant lui le sombre cortège de ses souvenirs; son père abandonné, le domaine de ses aïeux vendu aux enchères, la destinée de Madeleine livrée aux chances du hasard ; puis venait à son tour, comme une prostituée, l'image des dernières années qu'avait dévorées la débauche. Écrasé sous son propre mépris, trop orgueilleux pour demander aux effusions du repentir l'allégement de sa conscience, Maurice, s'enfermait alors dans un silence farouche ; sans jeter un cri, comme l'enfant de Lacédémone, il se laissait ronger le sein. Mais Madeleine était toujours là, inquiète, vigilante, ne le perdant jamais de vue, épiant tous les mouvements de son àme. Mieux que Maurice, elle savait ce qui se passait en lui. C'était en ces jours d'affaissement et de mélancolie taciturne qu'elle redoublait de tendresse ingénieuse, de soins j)ieux et touchants. Elle avait d'adorables secrets pour détendre et pour assouphr ce cœur replié douloureusement sur lui-nn'rnc. pour y creuser la sonice des épanchcments, pour (Hivrir aux Ilots qui l'oppies-

saient des issues mystérieuses. Tantôt, assise auprès de son cousin, comme une jeune mère, elle l'entretenait d'une voix douce et grave ; tandis qu'elle parlait, Maurice sentait un souffle caressant courir sur ses blessures. Tantôt elle se mettait au piano : comme Orcste aux accents de sa sœur Electre, Maurice, en l'écoutant, sentait s'apaiser ses remords. Il subissait peu à peu des influences amollissantes. Insensiblemennt l'émotion le gagnait. Sous le cbarme toujours croissant , son cœur était près de se fondre ; des larmes abondantes .s'échappaient enfin de ses yeux. Les larmes sont divines ; c'est la rosée céleste qui lave nos souillures. Maurice acheva de s'y purifier. A part ces jours qui devenaient de plus en plus rares, le temps s'écoulait en heures enchantées. Les deux années que Maurice avait engagées de si mauvaise grâce entre les mains de sa cousine étaient expirées depuis plusieurs mois ; il ne songeait guère à réclamer sa liberté. Après avoir pris goût au travail, il s'était passionné pour son art. L'ouvrage ne lui

manquait pas ; par rentremise de Pierre Marceau, qui avait pour lui une amitié, un dévouement à toute épreuve, les commandes venaient le trouver sans qu'il les sollicitât. Maurice avait dans la grande sculpture en bois presque autant de succès qu'en avait eu son père dans le bilboquet et dans le casse-noisette. De son côté, Madeleine n'en était plus réduite à peindre des écrans ou des boîtes à thé ; ses miniatures étaient recherchées, surtout dans les salons de l'aristocratie, où s'était répandu le bruit qu'un fils de famille et sa sœur, ruinés par un procès, vivaient pauvrement de leur travail, sous les toits, rue de Babylone. C'était plus qu'il n'en fallait pour occuper et intéresser un monde ennuyé qui guette avidement les occasions de se distraire. Après avoir souffert de la j)auvreté, Madeleine et Maurice jouissaient enfin de l'aisance qui couronne à coup sûr les effoits de la volonté, lorsqu'elle a pour auxiliaires le sentiment de Torthr, la simplicité des goûts, la UKulestie des ambitions. Ils auraient pu quitter leur

mansarde et s'installer plus élégamment , chercher tout au moins deux nids moins haut perchés. Maurice y avait hien pensé. Non qu'il désirât, pour sa part, un appartement plus somptueux; il aimait son petit logis, il avait reconnu la vérité de ces paroles, que les murs qui nous voient travailler, rêver, espérer, sont toujours les murs d'un palais. La chambrette qui l'avait vu se régénérer par le travail et la résignation était devenue pour lui comme un sanctuaire qu'il n'eût pas abandonné sans douleur; mais ce jeune homme, autrefois si brusque et si dur, s'inquiétait du bien-être de Madeleine avec la sollicitude d'un frère. Le malheur de sa vie était de ne pouvoir lui rendre la fortune qu'elle avait perdue. Aussi lui avait-il offert à plusieurs reprises un logement plus vaste et plus commode, dans un quartier moins retiré. Madeleine avait répondu :

— Pourquoi changer notre existence, puisque nous sommes heureux ainsi? Le bonheur a ses habitudes ; il faut se garder d'y toucher.

Nous sommes un peu près du ciel, mais nous respirons un air pur ; nous habitons un quartier désert, mais nous avons un parc sous nos fenêtres ; au lieu du bruit des voitures, c'est le chant des oiseaux qui nous réveille le matin. Nos chambres sont petites, mais l'hiver nous y sommes chaudement. Croyez-moi, mon ami, restons dans nos mansardes; nous se- ' rions des ingrats de les quitter.

Si Maurice insistait encore pour le repos de sa conscience, il applaudissait en secret à la raison de sa compagne. Ils continuaient de vivre comme par le passé ; seulement Maurice se plaisait à embellir l'humble réduit de sa cousine, tandis que Madeleine n'avait pas de plus grande joie (pie d'orner le gîte de Maurice de tous les objets d'art qu'il aimait. Ces jeunes amis travaillaient l'un pour l'autre ; c'est surtout ainsi que le travail est doux.

Ils vivaicFit dans la retraite, sans autres connaissances que les bons Marceau. Chaniices de la ^âce et de l'élégance de toute sa per-

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sonne, quelques belles dames, dont elle avait fait le portrait, s'étaient bien efforcées d'attirer Madeleine ; la jeune fille avait su résister à ces prévenances, qui ne partaient, à vrai dire, que d'un sentiment de curiosité. Elle se tenait à l'écart ; telle était la sérénité de son esprit, que jamais Ursule et Maurice ne rentcndirent exprimer une plainte ni même un regret au souvenir du beau domaine qu'un procès lui avait enlevé. Elle parlait rarement de cette affaire malheureuse ; elle en eût parlé avec gaieté, s'il ne se fût agi du patrimoine de Maurice. En ceci, Maurice était moins résigné. Il ne pouvait penser sans remords et sans amertume à ce château où il était né, où son père était mort, qu'il avait perdu par sa faute. Souvent son cœur se tournait vers Valtravers avec tristesse. Vouloir qu'il en fût autrement serait trop exiger de la résignation humaine, ce serait aussi s'exagérer par trop les délices de la mansarde, les enchantements de la sculpture en bois. Pour Ursule, elle ne regrettait, ne désirait rien. Elle chan-

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tait les louanges de Maurice, et répétait plus haut que jamais qu'il était un ange, un ange du ciel, un ange du bon Dieu.

— Allons! allons! disait parfois Maurice avec bonhomie, tu sais bien que s'il y a un ange ici, ce n'est ni moi ni toi, grosse bête.

A ces deux derniers mots qui avaient été de tout temps la plus haute expression de l'amitié de Maurice pour sa sœur de lait, Ursule fondait en pleurs, éclatait en sanglots, elle s'écriait que Maurice était un archange. Durant la belle saison, quand ils avaient bien travaillé toute la semaine, le dimanche venu, ils prenaient tous trois leur volée vers les champs, après qu'Ursule et Madeleine avaient entendu une messe basse à l'église des Missions- Etrangères. C'étaient là leurs plus belles fêtes. ils passaient la journée sur les coteaux, au fond des vallées, dînaient à l'aventure, et revenaient joyeux. C'est ainsi que Maurice revit avec sa belle cousine ces bois de Lucienncs et de la Celle où, deux ans auparavant, il avait promené srs projets iU\ suicide. Sous les cliâ -

taigneraics qu'il avait remplies du deuil de son àme, au bord du petit lac bordé d'aulnes et de trembles où la mort lui était apparue, il entendit la vie aui chantait dans son sein.

Cependant il arriva que ce jeune homme fut saisi d'un malaise étrange. Depuis quel- (pie temps il éprouvait auprès de Madeleine un trouble inexpliqué. On eût pu le voir tour à tour pâlir et rougir sous un de ses regards, tressaillir au son de sa voix. Le soir, tandis qu'elle brodait, il demeurait des heures entières à la contempler en silence ; ce n'était plus l'air farouche ou railleur (ju'il avait autrefois. Quand il entrait chez elle, tout son sang affluait violemment à son cœur. Si Madeleine entrait chez lui, il l'accueillait avec l'embarras et la gaucherie d'un enfant. Parlois il pleurait sans (Icvincr la source de ses laiiiies. A fonte licinc, jii<(jiic dans bon som-

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meil, il entendait le bruit à peine perceptible d'un travail enchanté qui se faisait en lui. Que se passait-il ? Maurice en eut un jour une vague révélation.

Par l'entremise de Marceau, Maurice avait obtenu la commande d'une grande figure. Il s'agissait d'une Sainte Elisabeth de Hongrie» qu'un riche baronnet, fidèle aux traditions de sa famille demeurée catholique, destinait à décorer l'oratoire d'un de ses châteaux dans le Lancashire. Le jeune artiste avait accepté ce travail avec d'autant plus d'empressement, que sa mère avait porté le nom de cette sainte, et qu'il les confondait toutes deux dans un même sentiment de vénération. Toutefois,, malgré le savoir très -réel qu'il devait aux leçons de son père, malgré la dextérité avec laquelle il maniait le ciseau, au moment d'attaquer le chêne, il se sentit saisi d'une profonde défiance. Lui, qui jusqu'alors s'était joué de toutes les difficultés avec une hardiesse, qui pouvait passer pour de la présomption, il hésitait, il n'osait entamer le bois, il s'étonnait

de sa timidité, car il ne savait pas encore que la défiance de soi-même est le signe du vrai talent. Il interrogea le souvenir de toutes les figures sculptées qu'il avait vues dans les églises ; aucune d'elles ne réalisait l'idéal d'une reine et d'une sainte, aucune n'avait la noblesse et la chasteté qui convenaient au personnage. Le temps pressait. Il ébaucha d'abord les draperies et les mains. L'ambition de produire enfin un ouvrage capable d'établir sa renommée et de mériter les suffrages de sa cousine soutenait son courage, et en même temps le rendait plus sévère pour lui-même. Il n'était jamais content du pli qu'il venait d'achever, il ne trouvait jamais que l'étoffe eût assez de souplesse, que le mouvement du corps eût assez de grâce. Les mains l'arrêtèrcnt longtemps ; il s'efforça de leur donner une élégance royale. C'est ainsi que se font les chefs-d'œuvre ; la foule qui les admire ne se douto pas de la peine qu'ils ont coûtée. Quand vint l'hcin»' d»; connnenccr la tête,. soFi hésitation redoubla. CciMMidant il se mi^

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à l'œuvre, et bientôt le ciseau obéit à l'impulsion d'une pensée mystérieuse. Le front s'arrondit sans efforts, les yeux se modelèrent comme par enchantement ; doucement al^rités sous l'ombre des orbites, ils exprimèrent le ravissement d'une àme en prière. Les lèvres, pleines d'indulgence et de bonté , s'entr'ouvrirent comme pour livrer passage au souffle embaumé ; les cheveux, divisés sur le front <3ndeux bandeaux, nattés sur les joues et relevés au-dessus de l'oreille, encadrèrent l'ovale gracieux du visage. Après quelques instants d'une muette contemplation, Maurice retoïkcha lentement, avec une secrète complaisance, toutes les parties qui lui semblaient modelées avec une précision incomplète. Il amincit les ailes du nez, qu'il ne trouvait pas assez fines ; il adoucit la courbe des sourcils, qui ne lui paraissait pas assez majestueuse. Enfin il jeta ses outils et recula de quelques pas pour mieux juger de son ouvrage. Sur ces entrefaites, Madeleine entra et n'eut pas de peine à se reconnaître. Elle battit des mains et laissa

voir une joie naïve ; tandis que Maurice, confus, embarrassé, ne savait quelle contenance tenir , et rougissait comme une jeune fille dont on vient de surprendre le premier secret. En cherchant le modèle qui devait le guider, il avait aperçu dans son cœur l'image de Madeleine ; à son insu, sans le vouloir ni même y songer, il avait rendu fidèlement les traits charmants de sa cousine. Ce fut pour lui une vive lueur, mais qui s'évanouit presque aussitôt. Que pouvait-il comprendre à ces chastes préludes de l'amour, lui qui n'avait connu jusque-là que l'ivresse grossière et les débordements de la passion? Toutefois, à partir de ce jour, le malaise qu'il éprouvait déjà ne fit que s'accroître, et la sérénité de son âme resta troublée plus profondément qu'il n'eût osé le dire ou même se l'avouer.

Cette figure de sainte Elisabeth devait amener dans sa vie un orage bien autrement effrayant , et il ne se doutait guère qu'elle allait décider de sa destinée tout entière.

Cette figure était encore dans son atelier;

on eût dit que Maurice ne pouvait se décider à s'en dessaisir. Toutes les fois qu'on s'était présenté de la part du riche baronnet, il avait trouvé quelque prétexte pour en ajourner la livraison. A l'entendre, il restait toujours quelque partie imparfaite, qui réclamait le secours du ciseau. Le fait est que l'artiste ne retouchait plus à son œuvre et qu'il se contentait, comme Pygmalion, de la regarder. Un matin, ce fut le baronnet lui-même qui se présenta en personne. Grand, mince, élancé, les yeux bleus, la peau blanche, la barbe et les cheveux blonds, c'était un homme jeune encore, qui paraissait moins âgé que Maurice, bien qu'en réalité il eût quelques années de plus. Simple et de bon goût, son costume était, des pieds à la tète, d'une élégance irréprochable. Il entra froidement, salua d'un air <listrait ; puis, sans se préoccuper autrement de la présence du maître de céans, il alla droit à la Sainte Elisabeth. Il demeura quelque temps à l'examiner en silence, debout, immobile, le corps légèrement incliné, son

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binocle d'une main, sa canne et son chapeau de l'autre.

— On ne m'avait pas trompé, dit-il enlin sans détourner la tête et comme se parlant à lui-même; c'est l'idéal que j'avais rêvé, c'est, un effet, l'œuvre d'un grand artiste.

Cela dit, le gentleman ouvrit un petit portefeuille qu'il avait tiré de la poche de sa redingote ; il y prit une pincée de bank-notes qu'il déposa négligemment sur l'établi.

— Non, monsieur, non ! s'écria Maurice. Si vous le permettez, nous nous en tiendrons au prix convenu. Reprenez ces papiers. Aussi bien, vous feriez là, monsieur, de la générosité en pure perte; car, si vous vouliez mettre à cette figure le prix auquel je l'estime moi-même, toute votre fortune n'y suffirait pas.

A ces mots, sir Edward (c'était le no*m du gentleman) s'avisa, pour la première fois, de lever les yeux sur le sculpteur en bois. Quoique Maurice fût vêtu de sa blouse, à la blancheur des mains, à la pureté des lignes du

visage, à la fière attitude de ce jeune homme sur le front de qui le travail avait rétabli l'empreinte effacée de sa race, le baronnet comprit sans efforts que ce n'était pas là un ouvrier ordinaire. Il le comprit d'autant plus facilement, qu'il se distinguait lui-même, par l'élévation de ses facultés, de la foule des riches. Un peu confus, un peu troublé,^ il ne voulut pas se retirer avant de s'être fait pardonner son entrée par trop britannique. Assis familièrement sur le bord de la couchette qui servait à la fois de lit et de divan, il entretint Maurice avec une grâce bien rare chez les fils d'Albion. Il lui parla de son art avec goût, en homme qui l'aimait et savait l'apprécier. Réservé d'abord, froid et silencieux, le jeune artiste se laissa gagner peu à peu par l'exquise simplicité de ce langage et de ces manières. Dans cette petite chambre, près de cet établi, au milieu des blocs de chêne et des éclats de bois qui jonchaient le parquet, ils causèrent tous deux comme dans un salon. Par un calcul involontaire de vanité, tandis que l'un s'effor-

çait de prouver qu'il n'avait pas toujours vécu du travail de ses mains et qu'il n'était étranger à aucune des élégances de sa vie opulente, l'autre s'évertuait à montrer que, malgré sa richesse, il sentait toute la valeur du travail et de l'intelligence. Ils abordèrent ainsi de graves sujets d'entretien. En écoutant Maurice , sir Edward ne tarda pas à sentir que décidément il avait affaire à un de ses pairs. En écoutant sir Edward, Maurice reconnut que la pauvreté n'a pas le privilège de la sagesse, et que toutes les conditions de la vie, depuis la plus élevée jusqu'à la plus humble, ont des enseignements féconds pour les âmes qui savent en profiter. Revenant à la figure de la sainte duchesse de Thuringe, le baronnet raconta que sa mère avait porté le doux nom d'Elisabeth pendant le peu de jours qu'elle avait passés sur la terre. Maurice, à son tour, dit que sa mère, morte jeune, elle aussi, s'était appelée du même nom, et cette coïncidence, si peu importante (ju'elle fût, établit entre eux une .sorte de sympathie. Bref, au buut de deux

heures, ils se séparèrent contents l'un de l'au^ trc et déjà presque amis.

Ce commencement d'intimité ne devait pas en rester là. Riche sans morgue, grave sans roideur, expansif, affectueux, spirituel au besoin, sir Edward était un de ces Anglais comme on en rencontre quelquefois lorsqu'on est né sous une heureuse étoile. Il passait générale» ment pour original ; il Tétait en effet. Esprit élevé, caractère loyal, cœur généreux et chevaleresque, nature prompte au dévouement, il avait surtout au plus haut point le sentiment qui porte les âmes délicates à dissimuler les avantages que leur a prodigués le hasard de la naissance, et qu'on pourrait appeler la pudeur de la richesse. Plus heureux, plus fort que Maurice, il avait traversé les orages de la jeunesse sans y rien laisser de sa pureté native. Le naufrage de ses illusions ne l'avait pas détourné de sa voie. Il ne s'était pas autorisé, comme Maurice, de quelques déceptions vulgaires pour insulter à l'humanité. En apprenant à connaître les hommes, il ne s'étail

cru obligé ni à les haïr ni à les mépriser. Avec l'expérience d'un sage, c'était l'enthousiasme d'un poète, la candeur et la naïveté d'un enfant. Il réunissait, par un rare privilège, deux facultés qui semblent malheureusement s'exclure : il savait comme ceux qui ne peuvent plus aimer, et il aimait comme ceux qui ne savent pas encore. Il avait, en outre, fécondé son intelligence par l'étude et les voyages. Doué d'un vif instinct du beau dans les arts, il honorait le talent, il professait le culte du génie. Depuis plusieurs années il passait à Paris l'hiver dans l'intimité de quelques artistes de choix. Le monde l'attirait peu; on le rencontrait moins souvent dans les salons que dans les ateliers.

Il retourna fréquemment chez Maurice. Il arrivait dans l'après-midi avec de bons cigares qui n'étaient pas de la régie, s'asseyait sur le bord du lit et fumait, pendant que Maurice, debout devant son établi, fouillait, tout en causant, le noyer ou le chêne. Parfois sir Edward se levait pour donner un coup d'œil à

l'ouvrage ; d'autres fois, Maurice interrompait son travail, allumait un cigare et venait s'asseoir près de lui. Ces deux jeunes gens finirent par se prendre d'une sérieuse affection l'un pour Tautre. Maurice en était arrivé insensiblement à des demi-confidences. S'il se taisait prudemment sur les désordres de sa vie passée, il parlait avec effusion de sa sœur, qui travaillait sous le même toit. Nature tendre, organisation poétique, sir Edward se plaisait aux récits de cette fraternelle existence ; mais, quoiqu'il désirât connaître cette jeune sœur, par discrétion il n'avait pas encore osé prier Maurice de le présenter, et, chose étrange ! malgré le sincère attachement qu'il avait pour lui, Maurice gardait là-dessus le silence le plus absolu, comme s'il eût pressenti qu'il s'agissait de la ruine de son bonheur. Hélas ! nul n'échappe à sa destinée. Un jour que le baronnet était chez Maurice, Madeleine entra. Maurice l'avait entretenu plus d'une fois de son nouvel ami, et la jeune fille, qui se réjouissait de ^^/ir tous les beaux sentiments refleurir un

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à un dans un cœur si longtemps dévasté, avait toujours encouragé Tessor de cette amitié naissante. En présence de sir Edward, Maaeleine se montra ce qu'elle était naturellement ; toutefois, dans l'intention de se rendre agréable à son cousin, comme elle avait d'ailleurs compris d'un seul regard que ce jeune homme était digne de toute sa confiance, elle fit, comme on dit communément, plus de frais que n'en exigeait peut-être une première entrevue. Elle se retira au bout d'une heure , laissant sir Edward dans le ravissement.

— Vous aviez raison, monsieur, s'écria-t-il avec enthousiasme quand elle se fut retirée, vous aviez raison de me vanter le charme de votre sœur; seulement je trouve, à cette heure, que vous parliez bien froidement de tant de grâces et de séductions virginales. Jamais âme plus pure ne rayonna sur un plus doux visage. Je comprends (|u'il vous soit facile de créer des chefs-d'œuvre ; la beauté du modèle explique le génie dr l'arlisle. Mon ami, la iorlune vous a traité moins (hnvnient (pic je ne

l'avais craint, puisqu'elle vous a laissé un trésor si précieux.

Il aurait pu parler longtemps ainsi sans courir le risque d'être interrompu. Courbé sur son établi, Maurice tourmentait une pièce de bois et ne paraissait même pas entendre ce que lui disait sir Edward. Ce même jour, pendant le dîner et le reste de la soirée, il ne fut question que du baronnet dans la chambre de Madeleine. Par l'élégante simplicité de ses manières, par les délicatesses de son langage, par l'élévation naturelle de ses idées, sir Edward avait gagné les sympathies de la jeune fille, qui ne s'en défendait pas et félicitait son cousin d'une pareille intimité. Les femmes qui nous aiment ont un merveilleux instinct pour mesurer et pour apprécier d'un coup d'oeil la valeur et la sincérité des amitiés qui nous entourent. Ce n'est pas tout. Ursule, qui avait rencontré le gentleman dans l'escalier, ne tarissait pas sur sa bonne mine et refusait de croire que ce fût un Anglais. Enfin Pierre Marceau, qui passait la veillée chez Madeleine et

qui connaissait depuis longtemps sir Edward pour avoir fait dans son hôtel plusieurs travaux d'ébénisterie, raconta de lui quelques traits de générosité qui parurent frapper vivement l'imagination de la jeune Allemande, tandis qu'Ursule poussait des cris d'admiration et d'attendrissement. Au milieu de ce concert de louanges, Maurice ne restait pas muet. Cependant il souffrait, sans chercher à se rendre compte du malaise qu'il éprouvait. Il souffrait sans savoir pourquoi, comme les plantes aux approches de l'orage, bien que le ciel soit pur et qu'aucun nuage apparent n'en ternisse la limpidité.

A compter de ce jour, sir Edward eut ses entrées chez Madeleine. Courtes et rares d'abord, ses visites devinrent insensiblement de plus en plus longues et fréquentes 11 venait dans la journée, souvent il revenait le soir. Madeleine le recevait avec une bienveillance empressée, et ne cherchait pas à dissimuler le charme qu'(îlle y trouvait. Maurice l'observait avec inquiétude ; il se surprenait parfois à les

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épier tous deux d'un œil jaloux. Il y avait des heures où le pauvre enfant ressentait contre son ami une sourde irritation qu'il ne s'expliquait pas. Bientôt il crut remarquer que sa cousine était plus réservée avec lui, plus expansive avec l'étranger. Il avait remarqué déjà que le baronnet ne parlait plus du voyage qu'il avait l'habitude de faire tous les ans à pareille époque. Un soir, il se hasarda à le questionner sur son prochain départ; le baronnet répondit qu'il ne partirait pas, et Maurice crut voir Madeleine le remercier par un sourire. Ce vague malaise , cette souffrance mystérieuse, finirent par prendre à la longue un caractère sérieux et alarmant. Maurice recherchait la solitude, et n'avait plus goût au travail ; un mal inconnu le brisait et le consumait. Ce qu'il y avait surtout de bien bizarre en tout ceci, c'est que Madeleine, si vigilante autrefois et si clairvoyante, ne semblait pas s'apercevoir des nouveaux changements qui s'opéraient chez son cousm. On eût dit que Made- Icmc n'avait plus d'yeux que pour sir Edward.

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Un matin qu'il était assis sur le bord de son lit, triste, abattu, fiévreux, s'interrogeant avec effroi, Maurice vit entrer le gentleman, plus grave que d'habitude. Sir Edward alla s'asseoir près de lui, et, sans ouvrir la bouche, se mit à tracer sur le parquet des ronds invisibles avec le bout de sa canne, de l'air d'un homme qui a quelque chose d'important à dire et qui ne sait pr où commencer, tandis que Maurice l'examinait avec anxiété, comme s'il eût deviné que l'orage dont il subissait depuis plus d'un mois les influences, allait éclater sur sa tête.

— Maurice , dit-il enfin avec cet aimable embarras qui sied si bien à la richesse lorsqu'elle s'adresse à la pauvreté, j'aimais votre sœur avant de la connaître. En me parlant d'elle, vous m'aviez appris à l'aimer; je me plaisais à la confondre avec vous dans un même sentiment d'affection et de respect. Je l'ai connue, et ce sentiment est bientôt devenu de l'aniour. Pouvait-il en être autrement? C'est vous-même que j'en fais juge ; si celte

aimable personne n'était pas votre sœur, auriez-vou« pu la voir et ne pas l'adorer? Nobles enfants je ne sais rien de votre famille ni de vos destinées ; mais je vous ai vus vivre, et cela me suffit. Par la façon dont vous avez supporté l'infortune, vous avez prouvé que vous êtes dignes de l'opulence ; de mon côté, je crois avoir montré que je n'étais pas trop indigne de la pauvreté. Maurice, nous sommes amis; voulez-vous que nous soyons frères?

Plus pâle que la mort, Maurice laissa tomber une main glacée dans celle du baronnet.

— Sir Edward, répliqua-t-il d'une voix altérée qu'il s'efforça de rendre calme, les paroles que je viens d'entendre nous honorent également tous trois, croyez que j'en suis touché profondément, comme je dois l'être ; mais Madeleme, mais ma sœur... sans doute, elle vous aime; vous avez son assentiment? vous avez tout au moins surpris le secret de son âme?

— Non, mon ami, non ; je ne sais pas si je suis aimé, répondit modestement sir Edward, mais je crois fermement à la force d'attraction de l'amour véritable, et je me dis que peut-être, par une tendresse persévérante, par un dévouement sans bornes, mon cœur finira par gagner la tendresse du cœur qu'il a choisi.

— Mais Madeleine, sir Edward, Madeleine sait que vous l'aimez ?

— Je ne crois pas qu'elle me voie avec déplaisir ; cependant ni mes lèvres ni mes yeux ne lui ont jamais parlé de mon amour. Avant d'implorer son assentiment, j'ai cru qu'il était de mon devoir et de ma loyauté de venir d'abord solliciter le vôtre.

— C'est bien! dit Maurice en tendant à son tour la main à sir Edward. Je n'ai pas attendu jusqu'à présent pour savoir ce que vous valez : mon estime et mon amitié vous sont depuis longtemps acquises. Je consulterai Madeleine, et si vos vœux sont agréés par elle, je puis vous piomeltre d'avance (pic rien ne contrai icra votre bonheur.

Le baronnet se retira le cœur rempli du plus doux espoir. S'il aimait Madeleine, s'il n'avait pu voir, sans en être épris, tant de candeur et de raison, tant de grâce et de beauté, il aimait aussi Maurice d'un vive affection, et ce qui souriait surtout à ce poétique esprit, à cette âme généreuse et tendre, c'était la pensée de venger ces deux jeunes gens des injustices du sort, en leur restituant, à la face du monde, la position qu'ils avaient perdue.

Demeuré seul, Maurice s'abîma dans un chaos de pensées si confuses et de sentiments si contraires, que l'analyste le plus subtiL le psychologue le plus consommé aurait eu de la peine à s'y reconnaître. Après avoir reconduit, par un suprême effort, sir Edward jusqu'à la rampe de l'escalier, il était rentré dans sa chambre et s'était affaissé sur son lit, comme terrassé par les paroles qu'il avait «•ntendues. 11 ne sentit d'abord qu'une horrible souffrance, sans pouvoir la nommer. Celte tourmente fut suivie d'une espèce d'anéantissement. Le tumulte de ses sens s'était aj)aisé ; (K!U à peu ses percej)ti()ns se réveillèrent plus m-tlcs ri phis hicidrs. jiicntôt son

front s'illumina d'une douce lueur, pareille aux premières clartés de l'aube. En effet, c'était l'aube d'une vie nouvelle. Une flamme céleste brilla dans son regard, un sourire d'enfant qui s'éveille entr'ouvrit ses lèvres encore pâles et frémissantes. Il resta longtemps dans une muette extase. Enfin son sein ému se gonfla; tout à coup des larmes jaillirent de ses yeux, un cri partit de sa poitrine, et, comme Lazare ressuscité, il leva ses bras vers le ciel. En regardant au fond de son cœur, Maurice venait d'apercevoir une fleur nouvellement éclose, il en avait respiré le parfum, et cette fleur, c'était l'amour. Il aimait! Ah! pour comprendre cette ivresse, il faut l'avoir soi-même éprouvée; au déclin d'un précoce automne, il faut avoir senti germer dans son âme un second printemps, renaître et s'épanouir sous un souffle divin cette fleur de l'amour qu'on croyait à jamais flétrie!

Cette ivresse fut courte ; Maurice en sortit par un brusque mouvement de colère et de désespoir. Comme un oiseau mortellement atteint

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dans les plaines de l'air, il retomba lourdement sur le sol de la réalité. L'infortuné ! il aimait lorsqu'il n'était plus temps ; il arrivait trop tard aux portes de l'Éden ; il entrevoyait le bonheur au moment de lui dire un éternel adieu. Sa nature violente se ranima une dernière fois, il se répandit en imprécations jalouses contre sir Edward qui lui dérobait sa vie ; dans l'égarement de sa douleur, à peine épargna-t-il Madeleine. Il se rappelait l'attitude de sa cousine en ces derniers jours; il la voyait, souriant au baronnet, qui la couvait des yeux, et il sentait sa poitrine déchirée par tous les serpents de l'enfer. Il n'avait pas la consolation de se dire qu'il s'abusait peut-être. Lors même qu'il n'eût pas observé ces deux jeunes gens, lors niènie qu'il n'eût pas suivi d'un œil inquiet le progrès de leur passion mutuelle, le vague malaise dont il avait souffert aurait dû l'échiirer déjà ; h; martyre qu'il endurait à cette heure lui eût enencore crié assez haut que Madeleine aimait sir Edward. Il marchait à grands pas dans sa chambre, quand soudain il s'arrêta, honteux

de son emportement. 11 descendit en lui-même,

et il rougit de confusion.

— De quoi te plains-tu, misérable? s'écriat-il en baissant la tète. A peine échappé de la fange où tu as traîné ta jeunesse, tu te plains •de n'être pas aimé, tu t'indignes de voir qu'on te préfère un noble cœur, une vertu sans tache, une conscience qui n'a jamais failli ! Qu'as-tu fait pour mériter cette tendresse qui te paraît aujourd'hui le bien suprême? Pendant plus de deux ans que tu as eu ce trésor sous la main, qu'as-tu fait pour t'en rendre digne? Tu l'as méconnu, tu l'as dédaigné, tu l'as foulé aux pieds, et maintenant tu te révoltes à la pensée qu'un autre le possède ! Pour prix des outrages dont tu l'as abreuvée, il ne te suffit pas que l'adorable créature que Dieu avait placée sous ta garde t'ait retiré du fond de l'abîme, qu'elle ait lavé les souillures de ton âme et frayé des sentiers bénis à tes pas. Pour prix des lâches affronts que tu lui as prodigués, pour salaire de ta dureté, de ta conduite infâme, il te semble que ce ne serait pas trop de son amour. Ah! tais-

toi, reste dans ton ombre, et remercie le ciel qui te fait la grâce de pouvoir aimer.

Jamais Maurice n'avait pleuré avec tant d'amertume sur les fautes de son passé ; jamais, au souvenir de ses égarements, il n'avait répandu de larmes si acres, si brûlantes ; jamais le remords des jours mal employés ne l'avait pressé d'une plus vive étreinte. 11 mesurait pour la première fois toute l'étendue de sa ruine ; son «^me venait enfin de s'ouvrir au sentiment du bonheur qu'il avait eu sous la main et qu'il n'avait pas su saisir. A cette heure, se disait-il, si j'avais toujours suivi, comme sir Edward, la ligne inflexible du devoir, je serais sous le toit de mes pères, près de Madeleine qui m'aimerait peut-être, car je serais resté digne de son amour.

Le véritable amour est humble, résigné, toujours prêt au sacrifice. Que pouvait offrir Maurice à sa cousine? Quoi (ju'il pût faire, malgré son courage et sa persévérance, malgré la vogue dont jouissaient ses ouvrages, en supposant (jue cette vogue fût durable, il ncjjour-

rait jamais lui donner qu'une existence chétive et bornée. En épousant sir Edward, Madeleine reprendrait dans la société le rang qui lui appartenait et qu'elle n'aurait jamais dû quitter. Si elle se sentait attirée vers lui par un sentiment d'affection, si faible qu'il fût, Maurice devait-il le contrarier? Son devoir n'était-il pas, au contraire, de l'encourager de toutes ses forces et de tout sacrifier au bonheur de Madeleine? Il n'y avait pas à hésiter: son parti fut pris sur-lc-ehamp.

Triste et silencieux, mais sans humeur, il passa la soirée avec sa cousine, ainsi qu'il en avait l'habitude. Par un de ces contrastes assez fréquents dans toutes les intimités, la jeune Allemande était ce soir-là d'une vive gaieté; Maurice l'observait avec mélancolie, d'un air de résignation souriante. Il ne sollicita pas un mot, il ne chercha pas un regard qui pût ébranler sa résolution. Seulement, près de se retirer, il pria Madeleine de se mettre au piano et de chanter V Adieu, cette mélodie de Schubert qui l'avait un soir si profondément ému. La jeune

fille se prêta de bonne grâce à cette fantaisie. Jamais, en chantant, elle n'avait été si touchante. Lorsqu'elle eut fini, Maurice se leva, prit dans ses mains les mains de sa cousine, les porta respectueusement à ses lèvres, puis sortit pour décharger son cœur du fardeau qui l'oppressait.

— Vous êtes triste, monsieur Maurice! mon jeune maître, qu'avez-vous ? dit Ursule en l'arrêtant dans l'antichambre.

— Ce n'est rien, ma bonne Ursule, répondit Maurice en se contenant. Tu sais que, depuis quelque temps, mes tristesses ne sont pas sérieuses. Tiens, par exemple, embrasse-moi, je suis sûr que cela me fera du bien.

Ursule sauta au cou de son frère de lait, qui la pressa dans ses bras. Une fois seul, Maurice ne se contint plus; il laissa son désespoir s'exhaler en sanglots, se répandre en ruisseaux d«' larmes: ce fut h' dernier tribut qu'il paya à la faiblesse bumanie. Le lendemain, levé au |)oint du jour, il .se pencha surson ét.ibli, et là, |M)iii' (pic rini ne iii;inqiiàt à riiiiiMolalioii de

SCS espérances, étouffant les cris de son âme, refoulant l'amour dans son sein, il écrivit d'une main ferme :

Madeleine, j'ai tenu ma promesse. Vous m'a- \\ùz prié de demeurer deux ans auprès de vous ; le terme marqué par vous-même est expiré depuis plusieurs mois. Vous m'aviez demandé deux ans d'abnégation et de dévouement, et c'est vous qui avez pris mon rôle. Vous avez fait pour moi bien }tlus que je n"ai fait pour vous. En me faisant connaître le prix du travail, la grandeur et la sainteté du devoir, vous avez presque effacé en moi la trace ■de mes égarements. Quel que sôit l'avenir que Dieu me réserve, je n'aurai pour vous qu'un sentiment d'éternelle reconnaissance et des paroles de bénédiction ; mais je ne veux pas, je ne dois pas -accepter plus longtemps le sacrifice auquel vous vous êtes résignée avec tant de courage : ce serait, de ma part, un égoïsme grossier que je ne me pardonnerais jamais. Ce n'est plus de moi qu'il s'agit maintenant, c'est de vous et de votre bonheur. Sir Edward vous aime; il est digne de votre amour. Il vous assurera le rang que vous méritez. Il a pour moi, je n'en doute pas, une affection sincère; il se chargera d'acquitter ma dette envers

VOUS. Adieu donc, je pars. Soyez sans inquiétude sur ma destinée. En quelque lieu que je me trouve, mon travail, vous le savez, peut sulïire à tous mes besoins. Ne craignez pas que je retombe dans la uuit profonde d'oii vous m'avez tiré ; une étoile mystérieuse me guidera toujours dans la voie que vous m'avez ouverte. Si mes forces faiblissaient, si le découragement venait à me ressaisir, il suffira, pour me relever, de regarder au fond de mon cœur : j'y trouverai votre image. Je vais revoir le cliàteau de mes pères, c'est une légitime réparation que je dois à la mémoire du chevalier. Je veux me montrer pur et régénéré à ces lieux qui m'ont vu flétri et dégradé. Mon père est mort loin de moi, sans presser ma main de sa main défaillante. Ce pieux pèlerinage achèvera d'apaiser le trouble de ma conscience. Ensuite, j'irai d'un pas ferme partout où Dieu me conduira. Adieu, encore une fois, Madeleine ; soyez heureuse, et, tandis que je bénirai les souvenirs des jours que nous avons [)assés ensemble, puisse ce souvenir ne vous être pas trop amer!

Votre frère, Maurice.

Il j)lia cette lettre, traça sur l'enveloppe le tioux nom cpii devait désormais remplir toute

sa vie, et la mit en évidence sur le marbre de la cheminée. En cet instant, il aperi^ut Marceau et sa femme, qui travaillaient déjà, près du berceau de leurs enfants ; il les salua d'un geste affectueux. Après avoir contemplé d'un œil d'envie, pendant quelques minutes, la paix et le bonheur de ce petit ménage, il s'occupa des préparatifs de son départ : ce fut l'affaire d'un quart d'heure au plus. Quant tout fut prêt, il serra autour de sa blouse sa ceinture de cuir, mit sur son dos le sac militaire qui renfermait toute sa fortune, saisit d'une main résolue le bâton de l'ouvrier voyageur; puis, après avoir promené un regard attendri autour de celte petite chambre, où il était entré endurci par l'égoïsme, flétri par l'oisiveté, vieilli par la débauche, il en sortit régénéré par le travail, rajeuni par l'amour, sanctifié parle sacrifice.

Tant qu'il fut dans Paris, sa tristesse demeura mêlée d'une secrète irritation. Il sentait chanceler en lui la résignation généreuse qui l'avait poussé à quitterMadeleine.il semblait qu'il y eût dans l'atmosphère de la grande ville comme un reste des funestes influences qu'il avait subies autrefois. Une fois hors de Paris, quand il sentit sa poitrine se dilater dans l'air vivifiant de la campagne, en face de la nature, sa colère s'apaisa, son cœur s'amollit, et il se laissa dominer tout entier par un sentiment unique, son amour pour Madeleine. Au temps de sa vie orageuse, qu'il prenait follement pour une vie passionnée, chaque fois qu'un de ses désirs était contrarié ou ne pouvait s'assouvir qu'après une lutte

acharnée, la résistance éveillait en lui le dépit ou la haine. Il ne comprenait pas l'amour sans la possession ; il eût souri de pitié si on lui eût dit que le cœur peut goûter dans l'amour un bonheur indépendant de l'objet aimé. Maintenant, seul avec lui-même, il entrevoyait la grandeur et la sainteté d'un sentiment (ju'il n'avait jamais connu, dont il n'avait jamais embrassé jusque-là que l'image grossière. Il s'éloignait de Madeleine ; son cœur saignait à cette séparation, et cependant il savourait sa douleur avec délices. Dans son isolement volontaire, dansl'exil auquel il se résignait, il ressentait une joie plus vive et plus profonde que dans l'ivresse de ses passions satisfaites. Il n'était pas aimé, mais il se sentait plus digne d'amour, et la conscience de sa valeur morale lui inspirait un légitime orgueil . 11 n'était pas aimé, mais il s'applaudissait du sacrifice qu'il venait de faire à la femme qu'il aimait, et il trouvait, dans le sacrifice même, une joie qu'il n'était au pouvoir de personne de lui dérober. Dans son pèlerinage à Yaltravcrs, il n'était pas guidé seulement par le désir de s'acquitter en-

MADELEINE. ÎOl

Tcrs la mcmoire de son père ; il voulait aussi revoir les lieux où il avait rencontré pour la première fois Madeleine, et bénir l'empreinte de ses pas. Il voulait respirer l'air qu'elle avait embaumé de sa présence, parcourir les sentiers où il avait entendu sa parole ; c'était pour lui une forme dernière et suprême de la reconnaissance. Il marchait tête haute, aspirant l'air à pleins poumons. Le sentiment desbeautés de lanature, <issoupi depuis longtemps dans son cœur, se réveillait enfin. On touchait aux derniers jours de mai ; le soleil souriait à la terre. Toutes les ondulations des coteaux, tous les caprices du ciel, tous les accidents du paysage, étaient pour Maurice une source de joies inattendues. A voir son naïf enchantement, on eut dit qu'il assistait pour la première fois aux merveilles de la création. Les fatigues austères de ce voyage à pied <Haieni plus douces pour lui que toutes les promenades faites naguère dans le fond d'une ca- Jèchc indolente, augaloj)deschevaux.Leshal(es du soir dans les hôtclIeries^, les dé|)arts à l'aube naissante, les rencdulrcs ;« la table ((niiiiiune,

les saluts échangés sur la route, les causeries avec les enfants sur le banc de pierre devant la porte, étaient pour lui autant d'épisodes poétiques qui renouvelaientàchaque instant l'intérêt de son pèlerinage , tout en l'initiant à la pratique de l'égalité.

Enfin une dernière révolution morale devait couronner toutes les autres.

Madeleine avait réussi à ranimerle sentiment religieux dans le cœur de Maurice, mais elle l'avait toujours supplié vainement de recourir à la prière, et d'invoquer, dans sa tristesse, les divines consolations. Quoi qu'elle pût lui dire, il n'avait jamais consenti à mettre le pied dans une église. Il était résersé à la douleur de le ramener, par une pente insensible, aux croyances et au culte qu'il avait raillés jusque-là. Toute douleur sincère nous élève à Dieu : Maurice l'éprouva. En traversant un village qui se trouvait sur son chemin, il passa devant une église ; poussé par un instinct irrésistible, sans s'être consulté, sans avoir délibéré avec lui-même, il entra. C'était une de ces pauvres églises que

Dieu préfère aux temples somptueux et dorés. Le soleil y brillait doucement à travers les stores abaissés; des fleurs des cliamps jonchaient les marches de l'autel; çà et là, sur les dalles, quelques femmes, quelques vieillards étaient agenouillés dans l'ombre. Maurice se mit à genoux et pria. Il pria pour obtenir de son père le pardon de ses égarements, pour obtenir du ciel le bonheur de Madeleine.

Enfin, après quinzejours de marche solitaire, il traversa, sans être reconnu, la petite ville voisine de Val travers. Son costume suffisait pour lui assurer l'incognito ; d'ailleurs, à ce pas assuré, à ce regard fier et serein, au calme et à la dignité de cette noble et mâle figure, comment eût-on pu reconnaître le jeune homme qu'on se souvenait d'avoir vu, trois ans auparavant, passer comme un proscrit?

Oh ! qui pourraitdirelesémotions qui l'assaillirent, lors(ju'il vit, une heure après, se dérouler à l'horizon h'S oFiibrages (jui avaient abrité son berceau, lor.sfpTil jxtsa le pied sur la lisiènî de la forêt, lorsfpi'il s'enl'oiu.'a dans les profondcuri

mystérieuses qu'il avait si souvent parcourues «ntre son père et la marquise, où Madeleine lui était apparue ! En se retrouvant, plein d'amour et àe vie, dans ces beaux lieux où, trois ans auparavant, il n'avait apporté que le sentiment de sa déchéance, son premier mouvement fut de crier à la nature entière qu'il était jeune, qu'il pouvait aimer, qu'il aimait; son àme régénérée s'exalta dans une sainte ivresse. — Nature, réjouis-toi, c'est encore ton enfant ! Brises légères, comme autrefois caressez mon front ! Reconnaissez mes pas, mousses des bois, gazons des clairières! Tressaillez d'allégresse sur mon passage, arbres que mes pères ont plantés ! — Il cheminait lentement ; les souvenirs se levaient devant lui comme l'alouette dans les sillons. A l'ombre de ce chêne, il s'était reposé auprès du chevalier ; sous le feuillage argenté de ce tremble, il s'était oublié tout un jour, écoutant les premiers murmures, comptant les premiers tressaillements de la jeunesse qui s'agitait en lui. Au détour d'une allée, il reconnut la place où, par un soir d'autonme,il avait rencontré sa

cousine. Il se rappela tous les détails de celte poétique soirée ; il se souvint aussi qu'un an plus tard, le jour de son premier départ, il avait retrouvé Madeleine assise à cette même place.

— Ah î malheureux ! quel démon te poussait? s'écria-t-il avec tristesse. Elle était là, déjà belle et charmante, comme un avertissement céleste, comme l'image du bonheur que tu allais laisser derrière toi. Que ne l'as-tu prise par la main et que n'es-tu revenu sur tes pas 1

Le jour baissait. Accablé par ses émotions, Maurice s'était laissé tomber sur l'herbe. 11 se leva et se dirigeavers le château. Comme il ignorait quels hôtes l'habitaient; peu curieux, on le comprend, de les voir et de les connaître, il voulait seulement, à travers les barreaux de la grille, j)longerun pieux regard dans le parc, il voulait dire un dernier adieu à l'Éden d'où il était à jamais exilé.

Il longea le mur de clôture jusqu'à la grille, et demeura longlenq)sl('lVont collé contre les barreaux. Marlnnal/Miiciit il ouvrit la |>t>rl(' ; poussé par son cour, il mira. Le parc étîiit désert, les

ombres du soir commençaient à descendre. Maurice n'entendait que le murmure du vent dans les feuilles, quelques cris d'oiseaux qui se blottissaient dans leurs nids, le bruit du sable qui criait sous ses pieds. Rasanl les massifs de verdure, il s'avançait d'un pas furtif. Au tournant de l'allée, près de découvrir la façade, il s'arrêta, retint son haleine, et pressa sa poitrine à deux mains, comme pour l'empêcher d'éclater. Enfin il regarda... Devait-il en croire ses yeux? N'était-ce pas un rêve, un mirage, une hallucination de son cerveau surexcité? Il voulut crier; sa voix expira sur ses lèvres. Le bàloa qu'il tenait échappa de ses doigts, ses jambes fléchirent, et, pourne pas tomber, il fut obligé de s'appuyer contre un arbre . Là , à vingt pas, devant lui, assis'sur le perron, éclairés par les dernières lueurs du soleil, tandis que deux enfants bien connus de Maurice se roulaient sur la pelouse, Madeleine, sir Edward, Pierre Marceau, sa femme, conversaient familièrement. Tout à coup Madeleine se leva, et Maurice la vit s'avancer vers lui en souriant, aussi sereinu, aussi

calme, que s'il se fut agi de la chose du monde la plus simple et la plus naturelle.

— Monami, nous vousattendions, lui dit-elle.

Et, saisissant le bras de son cousin, la jeune fille l'entraîna doucementverslebaronnet, Thérèse et Marceau, qui, de leur côté, venaient tous trois à sa rencontre. Ils serrèrent ses mains en silence ; pas un mot ne fut prononcé. Tous les cœurs étaient émus; toutes les bouches étaient muettes.

— 0 mes amis î dit enfin Maurice , d'une voix tremblante, s'arrêtant au pied du perron et pro^ menant autour de lui ses regards éperdus , ô mes amis ! que s'est-il passé? que se passe-t-il? Parlez, répondez-moi. Ai-je rêvé la douleur et le désespoir, ou bionrèvé-je à présent le bonheur?

Les visages qui l'entouraient ne ri'pundirent que parun affectueux sourire. Soutenu parMadeeine, il monta les degrés du perron. Déjà tous les ser\iteurs étaient réunis dans la salle d'entrée. Maurice les reconnaissait tous ; tousl'.iv.iimtvu naître ou grandir.

— Mes enfants, leur dit Madeleine, voici votre

jeune maître qtii revient au milieu de nous. Us Tentourèrent avec amour et respect, tandis qu'Ursule détachait avec empressement les courroies du sac qu'il avait sur le dos. Au même instant, on vint annoncer à haute voix que M. le chevalier était servi. Suivie de sir Edward et des Marceau, Madeleine le prit par la main, le conduisit dans la salle à manger où rien n'était changé, et le fit asseoir, dans son costume d'ouvrier, à la place qu'occupait autrefois son père. Bien que la table fût chargée de tout le luxe héréditaire au sein duquel Maurice avait grandi, le repas fut silencieux et court. Maurice garda jusqu'àla lin Tattitude d'un homme qui, ne sachant s'il dort ou s'il veille, craint de faire évanouir, par un geste trop brusque ou par une parole imprudente, les enchantements dont il est témoin. Au bout d'un quart d'heure, Madeleine se leva, et, quittant le groupe des convives, se dirigea vers la foret avec son cousin qui se laissait conduire comme un enfant. Arrivée près d'un tertre vert, la jeune fille s'assit la première et fit asseoir Maurice auprès d'elle.

Il faisait une de ces belles soirées qui semblent doubler le prix du bonheur. Pendant qu'une partie du ciel était encore empourprée des feux du couchant, à l'autre bout de l'horizon la lune se levait dans un lac d'azur et montait lentement sur la cime des arbres qu'elle argentait de ses pâles rayons. Le rossignol chantait à plein go~ sier sous l'épaisse feuillée. Les brises de la nuit s'éveillaient ; on entendait au fond des bois comme un bruit lointain de cascade.

— Omon ami, dit enfin Madeleine d'une voix plus mélodieuse que léchant du rossignol, plus fraîche que le vent de la nuit, je vous aime du jour où je vous ai vu ici pour la première fois. Vous aviez besoin, pour vous régénérer, de passer par la pauvreté, par le travail, par l'abnégation. Je l'ai compris, et j'ai voulu partager les épreuves (jue je vous imposais. Ces épreuves sont terminées; Maurice, me les pardonnez-vous?

Maurice sentit son àiM(; se fondre connue un grain d'encens et s'exhaler vers Madeleine en adoration sih'ncieuse. Il s'était agenouillé au pied du tertre où sa cousine était encore assise.

La blanche créature pencha vers lui son doux Tisage, et, à la clarté des cieux étoiles, leurs lèvres se rencontrèrent dans un chaste baiser.

Est-il besoin de le dire maintenant? la pauvreté de Madeleine n'était qu'un pieux mensonge. Elle n'avait pas perdu son procès. Elle avait trompé Maurice pour le sauver. Je ne veux pas raconter jour par jour ce qui se passa dans le cœur de Madeleine pendant que Maurice poursuivait l'œuvre de sa réhabilitation. C'est un récit que les âmes délicates aimeront à faire ellesmêmes ; quant aux âmes vulgaires, elles ne le comprendraient pas. Le jeune chevalier venait de retrouver ses amis de Paris sous le toit de ses pères. — Ils ont été témoins de vos luttes et de vos efforts; il est juste, lui dit Madeleine, qu'ils soient présents au moment où vous recevrez la récompense que vous avez si bien méritée. Ce que sir Edward aimait surtout en moi, c'était notre pauvreté ; notre bonheur le consolera.

Un mois plus tard, Maurice et Madeleine se marièrentsans bruit et sans ostentation àNeuvyles-Bois, en présence de leurs amis, de leurs fer-

miers et de leurs serviteurs. Après avoir joui pendant quelques jours du spectacle de leurs douces joies, Pierre Marceau partit [pour Paris avec sa femme et ses enfants. Vainement Madeleine essaya de les retenir, vainement Maurice leur offrit de rester au château, où ils trouveraient aisément l'emploi de leur activité et de leur intelligence.

— Vous avez retrouvé votre place, répondit sagement Marceau ; laissez-moi garder la mienne. Malgré l'amitié qui nous unit, je sens que je gênerais votre félicité. Je ne crains rien de votre orgueil ; le travail que nous avons partagé ensemble a établi entre nous une égalité que rien ne saurait altérer ; mais le monde au milieu duquel vous allez vivre refuserait de la comprendre, et son étonnement serait pour moi un reproche muet que je veux nous épargner à tous deux.

I.epetit ménage partitcombléde témoignages d'affection. Au bout d'un mois, sirEdward partit à son tour. — Veillez bien sur votre bonheur, dit-il à Maurice au moment de s'éloigner : c'est une plante délicate qui a besoin de soins vigi-

lants. Elle a grandi sous un souffle embaumé; sachez la défendre contre les orages qui pourraient la briser. — Puis, se tournant vers Madeleine, il voulut lui adresser quelques paroles d'adieu ; mais il se troubla, sesyeuxsemouillèrent, et la jeune femme sentit une larme sur sa main, qu'il pressait tristement de ses lèvres.

Ma tâche est terminée. Les existences heureuses ne se racontent pas. Maurice était désormais hors de danger, et n'avait même plus besoin de courage. Si le travail n'est plus pour lui une nécessité, cependant il ne demeure pas inactif; il s'occupe à faire le bien, il sème autour de lui sa richesse. Madeleine est payée avec usure de son dévouement. Aucun nuage n'est venu troubler la sérénité de leur tendresse mutuelle. Pour Ursule, quoi qu'ait pu lui dire Madeleine, ellepersiste à croire que sa jeune maîtresse a bien réellement perdu son procès, et que Maurice a trouvé dans h sculpture en bois le moyen de racheter le domaine de ses ancêtres. Maurice a gardé pour sa jeune femme une reconnaissance exaltée; souvent il lui arrive de la bénir avec ivresse. —

Mon ami, lui répond-elle alors, ce n'est pas moi qu'il faut remercier : je n'ai fait que vous indiquer la voie où vous deviez marcher. C'est le travail qu'il faut bénir ; car c'est par lui que vous avez retrouvé la jeunesse, l'amour et le bonheur.

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