CHAPITRE !I
le dernier des misérables avec la femme qui lui a tout sacrifié, et conserver néanmoins toutes les qualités éminentes qui constituent vis-à-vis du monde ce qu'on appelle un honmie charmant. Qu'on brise lâchement une destinée tout entière, ce n'est rien : c'est une femme qui se noie; on n'en reste pas moins bon fils, bon frère, bon ami ; on n'en a pas moins de bonté pour ses gens, de tendresse pour ses chiens, d'affection pour ses chevaux. Le monde lui-même, qui ne pardonne jamais aux bonheurs qu'il ne sanctionne pas, est plein d'indulgence pour ces aimables bourreaux qui le vengent. George n'avait ni chiens ni chevaux à aimer, mais il pouvait souffrir à l'endroit de Henry. Peut-être aussi semble-t-il étrange qu'un être si vieux déjà, si endurci, ait pu s'éprendre pour cet enfant d'une amitié si vive et si fervente. Mais, en mettant de côté les sentiments que George avait eus pour la mère, et qui deviiient naturellement rejaillir sur le fils, il n'est point rare de voir ainsi de vieilles âmes, que la vie a bronzées, s'attacher à de jeunes cœurs que n'a point encore déflorés l'expérience. Il arrive un âge où les hommes se connaissent trop bien les uns les autres pour s'aimer entre eux. Rassasiés des mets qu'ils se servent mutuellement, il leur faut de la chair fraîche, et c'est alors qu'on les voit recherclier la jeunesse, tant ils savent bien qu'elle seule va-it quelque chose !
Fatigué d'une nuit sans sommeil, George se jeta sur son lit, et ne tarda pas à s'endormir. Bientôt les rêves s'abattirent à son chevet, et touchèrent son
front du bout de leurs ailes. Ce fut d'abord des imaf^es confuses qu'il s'épuisa vainement à poursuivre, des omi)res bizarres qui glissèrent le long des courtines et flottèrent autour de lui sans qu'il pût en saisir les formes fantastiques. Peu à peu ces folles imaginations s'évanouirent, de nouvelles images lui apparurent, et il reconnut en eUes les fantômes des dernières années qu'il avait ensevelies dans le passé. C'étaient ses souvenirs les plus récents qui s'éveillaient pour lui donner une deuxième représentation du draniequ'il venait dedénouer. Il poussa, en dormant, un soupir résigné, car la pièce était trop mauvaise pour qu'il pût se féliciter de la voir et de l'entendre ui,e seconde fois.