CHAPITRE H
Mananna, qui n'avait jamais vu dans Henry qu'un enfant tendre et gracieux, était bien loin de se douter que les orages qui la brisaient troublaient le repos de ce jeune cœur. Elle pleurait dans son sein, sans songer, l'imprudente, qu'il suffit qu'une larme tombe sur nn lac pur et paisible pour en rider les ondes et en dépolir la surface. Quant à Bussy, il n'avait rien compris : il trouvait tout simple et tout naturel qu'Henry se fit le courtisan de la douleur de Marianna, et même il lui savait gré de la sollicitude qu'il avait pour elle. Parfois cependant il avait observé avec une vague inquiétude le changement qui s'était opéré dans ce jeune homme, mais sans chercher à s'en rendre compte. La nuit des derniers adieux éveilla ses soupçons, le ramena sur les jours écoulés et lui expliqua bien des choses qu'il avait laissées passer presque inaperçues. Demeuré seul, la réflexion fortifia ses doutes et les changea presque en certitude.
Sa première impression fut toute d'égoïsme. H comprit que l'affection d'Henry allait lui échapper, et il fut jaloux. Il avait assez vécu pour savoir qu'entre deux hommes des mieux unis et des plus fortement trempés, dont l'un aime la femme que l'autre a possédée, U n'est guère d'amitié possible. Un sentiment de pudeur instinctive leur impose vis-à-vis l'un de l'autre je ne sais quelle froide contrainte; et quand bien même cette contrainte ne serait pas assez forte pour les diviser, la femme, qui n'a jamais rien à gagner aux confidences du passé, s'arrange toujours de façon à ne point leur laisser de place.
George professait une haute estime pour les femmes qui respectent l'amant qu'elles n'ont plus, il regrettait seulement que l'espèce en fût aussi rare.
Puis une crainte plus sérieuse, plus grave et moins mtcicssée préoccupa Bussy. Il savait que nous commençons tous par le rôle de martyr, que nous finissons ir.njours par celui de sacrificateur. Il frémit en songef^nt à la jeunesse d'Henry, à sa faiblesse, à son inexpérience, et il entrevit avec effroi l'abîme qu'il avait si imprudemment creusé sous les pas de l'enfant qu'il aimait.
Enfin, il se trouva que George, qui n'aimait plus Marianna, sentit remuer en lui je ne sais quelle velléité de jalousie posthume, et qu'il n'entrevit point sans humeur la possibilité d'une guérison trop prompte aux blessures qu'il avait faites. Pénètre qui pourra dans cet abîme de folie qui s'appelle le cœur de l'homme !
Ce fut sous l'influence de ces trois sentiments que Bussy se décida à étudier le mal et à sauver Henry, s'il y avait lieu, avant qu'il fût éclairé luimême sur l'état de son propre cœur. A voir la rudesse de George en amour, peut-être s'étonne-t-oû de le trouver si tendre en amitié. Mais remarquez que les hommes ne reconnaissent en amour ni législation ni morale : ils aiment ou n'aiment plus, tout est là. L'amour est un terrain libre où l'on peut tout oser; c'est là comme à la guerre : on frappe, on blesse, on tue; partout ailleurs on est rempli d'humanité, et il n'y a que les blessés qui se plaignent. Un lionnne peut donc se conduire comme