‹ Romans et nouvellesChapitre 151 sur 177 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

George le guida dans un sens opposé. Il se prit à disserter longuement sur l'amour, comprenant bien que c'était le seul moyen de tixer l'attention de ce malheureux jeune homme. Henry paraissait l'écouter, en effet, avec un poignant intérêt. Épuisé par la marche, il manifesta le désir de se reposer; Bussy. sous divers prétextes, continua de le tenir en action, dans l'espoir d'amortir en lui l'énergie de l'âme par la fatigue du corps. Enfin, Henry déclara impérieusement qu'il voulait aller chez Marianna.

— Auparavant, dit George, il faut que tu viennes chez moi : j'ai des lettres importantes à te communiquer, relativement à la succession de ton père.

— Vous savez, répondit Henry, que je n'entends rien à ces sortes d'affaires , et qu'il me répugne de m'en occuper.

— Viens, répliqua George en l'entraînant, j'ai besoin de ta signature.

Henry arriva harassé chez George. 11 pouvait être quatre heures de l'après-midi.

— Voyons , dit le jeune homme en prenant une plume, que faut-il signer ? Hâtons-nous.

— 11 faut préalablement, répondit Bussy, en tirant d'un cartonnier une liasse de papiers, que tu saches à quoi tu t'engages.

— C'est inutile, dit Henry avec impatience; j'ai pleineconfianceenvous.Oùfaut-ilsigner,jevousprie?

— Du tout, du tout ! s'écria George ; ce n'est pas ainsi que se traitent les affaires.

— Lisez donc , dit Henry avec humeur ; je vous

écoute; mais, pour Dieu ! lisez vite.

Gcor^,e déclama d'une voix lente et accentuée un horrible grimoire, qu'il accompagna de réflexions et de commentaires à faire pâmer d'aise tous les loupscerviers de la chicane. Henry était au supplice.

— Est-ce tout? demanda-t-ii en se levant, lorsque Bussy eut cessé de lire.

Cinq heures sonnaient à Notre-Dame. 11 y avait une heure que madame de Belnave avait du quitter Paris. George se leva à son tour. C'était un homme qui allait droit au but, et dont la main, prompte et sûre, ne faisait pas languir sa victime.

— Non, ce n'est pas tout, dit-il d'un ton solennel. Henry, as-tu du courage?

De pâle qu'il était, le jeune homme devint livide.

— Je te demande si tu as du courage ? répéta froidement Bussy.

Henry s'appuya contre le mur.

— Marianna est morte ! dit-il.

— Morte pour toi, répliqua George, elle est partie.

Ce ne fut pas un cri, mais un rugissement qui sortit de la poitrine d'Henry. Il se jeta sur la porte, renversa George qui cherchait à le retenir, et se précipita dans la rue. Il n'avait pas de chapeau; ses yeux étaient hagards ; ses cheveux volaient au vent; ses pieds brûlaient le pavé. De la demeure de George à celle de Marianna, il ne fit qu'un bond. Arrivé dans la cour de l'hôtel , il vit une chaise attelée de trois chevaux ; le postillon était en selle. Il escalada en deux sauts l'appartement de madame de Belnave. ïl trouva Mariette dans l'antichambre.

— Mariette, dit-il pour éloigner tout soupçon,

Page 1